Vue de l'exposition|© Salim Santa Lucia
David Lynch plasticien

David Lynch plasticien

  • Exposition David Lynch plasticien
  • Lieu : Galerie Duchamp, Yvetot (76)
  • Date : du 21 juin au 21 septembre
  • Infos : https://galerie-duchamp.org/exposition/david-lynch/

David Lynch plasticien

Noir sur blanc


Noir sur blanc

C’est sur les murs blancs de la petite galerie Duchamp d’Yvetot, en Nor­mandie, que sont agencées une cinquan­taine de lith­o­gra­phies et de gravures sur bois réal­isées par David Lynch à Paris entre 2007 et 2020. Élaborée en col­lab­o­ra­tion avec le cinéaste peu de temps avant sa dis­pari­tion, l’exposition ne dévoile pas d’œuvres inédites — cer­taines d’entre elles, qui appa­rais­sent d’ailleurs dans le doc­u­men­taire David Lynch : The Art Life (2017), ont déjà été mon­trées en France —, mais pro­pose plutôt un échan­til­lon resser­ré de ces tirages en noir et blanc. C’est en péné­trant dans le sous-sol exigu de la galerie, où est pro­jeté son court-métrage Idem Paris (2012), que le choix du lieu par le cinéaste prend son sens. Lynch y fil­mait, au sein de l’imprimerie Idem, le procédé manuel de fab­ri­ca­tion de ses lith­o­gra­phies en s’attardant essen­tielle­ment sur les mou­ve­ments répéti­tifs d’une presse. On retrou­ve dans ce petit film le goût de Lynch pour la chose indus­trielle : si le noir et blanc de l’image fait écho à l’encre imprimée à la chaîne sur l’épais papi­er blanc, les divers gros plans sur les rouages de la machine rap­pel­lent quant à eux les sci­es cir­cu­laires du générique de Twin Peaks. Les poutres métalliques de la salle de pro­jec­tion impro­visée dans les pro­fondeurs de la Galerie Duchamp, comme sa char­p­ente métallique, sem­blent de la sorte pro­longer l’atmosphère par­ti­c­ulière du bâti­ment parisien, à laque­lle Lynch était très attaché.

Idem Paris © The David Lynch Estate|Twin Peaks © ABC

Red Velvet

Un pre­mier ensem­ble de lith­o­gra­phies et quelques gravures pren­nent place dans la clarté du rez-de-chaussée. Ain­si regroupées, ces œuvres révè­lent de nom­breuses cor­re­spon­dances entre les images obsé­dantes de l’œuvre lynchi­enne. Pro­duites dans une tem­po­ral­ité longue, elles repren­nent des motifs récur­rents — le feu, les insectes, les corps défor­més, l’électricité, etc. — dont l’aspect sériel est ren­for­cé par l’usage d’une col­orimétrie unique. L’exposition vise de fait à établir une con­ti­nu­ité thé­ma­tique entre le tra­vail plas­tique de l’artiste et ses films : la pro­jec­tion de Six Men Get­ting Sick (1966) et The Alpha­bet (1968), deux courts-métrages réal­isés par le cinéaste lorsqu’il était encore étu­di­ant à l’Académie des Beaux-Arts de Philadel­phie, mon­trent que Lynch, par l’utilisation du stop-motion et de matéri­aux var­iés, fut avant tout un artiste touche-à-tout.

À l’étage, une vive lumière rouge émise par des néons grésil­lants accueille le pub­lic. L’étrange teinte rougeâtre dans laque­lle baig­nent les œuvres empêche de dis­tinguer à la fois le blanc des lith­o­gra­phies et les rares touch­es de couleur rouge apposées sur cer­taines gravures. C’est exem­plaire­ment le cas pour Why elec­tric­i­ty make me do bad things, où les tour­ments d’un per­son­nage à genoux sont représen­tés sous la forme de bulles évanes­centes aux mul­ti­ples nuances de rouge, qui devi­en­nent ici des aplats noirs. La fil­i­a­tion avec l’univers ciné­matographique de Lynch n’est plus seule­ment con­tenue dans les formes encrées des lith­o­gra­phies, mais s’étend à la salle tout entière. Les épais rideaux, rap­pelant ceux de Blue Vel­vet ou de la Black Lodge de Twin Peaks, ain­si que la bande sonore inven­tée pour l’occasion à par­tir de bruitages et de brefs thèmes d’Angelo Badala­men­ti, con­tribuent égale­ment à plonger l’espace dans une ambiance « lynchi­enne » . Si ces choix ouvrent sur une mise en scène sin­gulière, ils présen­tent toute­fois la lim­ite d’altérer les con­trastes et d’aplatir les détails ; la recherche d’un brouil­lage per­cep­tif chez le vis­i­teur de l’exposition prend dès lors le pas sur la sub­stance des œuvres elles-mêmes.

Vue de l’ex­po­si­tion|© Sal­im San­ta Lucia

Dès que l’on redescend au rez-de-chaussée, la lumière naturelle et l’épure que présen­tent alors la scéno­gra­phie font d’autant plus ressor­tir la bichromie des œuvres et leur minu­tie. C’est à se deman­der, finale­ment, si les fas­ci­na­tions de Lynch, repro­duites mécanique­ment par la presse lith­o­graphique, ne s’acclimatent pas mieux dans l’espace brut de cette pre­mière pièce que dans une atmo­sphère lynchi­enne quelque peu arti­fi­cielle. Le dis­posi­tif de l’étage est d’autant plus para­dox­al que l’un des thèmes récur­rents de ces lith­o­gra­phies est la méfi­ance du cinéaste vis-à-vis de l’électricité. Out­re la gravure sur bois citée précédem­ment, de nom­breuses fig­ures humaines appa­rais­sent sou­vent en prise avec les affres de la moder­nité. Cer­taines lith­o­gra­phies plus abstraites pré­fig­urent même des visions en noir et blanc de The Return[ref]Le tour­nage de Twin Peaks : The Return (2017) est d’ailleurs con­comi­tant à la créa­tion d’un grand nom­bre de ces lithographies.[/ref], dont la pro­fondeur des tons affiche des con­trastes dignes de ceux de l’encre d’imprimerie. Si les œuvres présen­tées dans l’exposition de la Galerie Duchamp sont tout à fait indépen­dantes des films de Lynch, elles parta­gent avec eux des visions cauchemardesques ana­logues ; au cœur de ces images tour­men­tées, on retrou­ve la même qual­ité de noir, somptueuse et ter­ri­ble, qui fait le sel de son esthé­tique.

House of Elec­tric­i­ty © The David Lynch Estate|Twin Peaks : The Return © Show­time

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