ChaO de Yasuhiro Aoki | ©Eurozoom
49e Festival international du film d’animation d’Annecy

49e Festival international du film d’animation d’Annecy

  • 49e Festival international du film d’animation d’Annecy
  • Lieu : Annecy
  • Date : Du 8 juin au 14 juin 2025
  • Infos : https://www.annecyfestival.com/

49e Festival international du film d’animation d’Annecy

Planète Annecy


Planète Annecy

Dans les salles de ciné­ma d’An­necy, les spec­ta­teurs n’en ont que pour les lap­ins. Ani­mal fétiche du Fes­ti­val, il déclenche à chaque appari­tion à l’écran des clameurs ent­hou­si­astes (“Lapin !”). Cette année, c’est Bugs Bun­ny qui jouait le rôle du présen­ta­teur. Dans une vidéo pro­mo­tion­nelle dif­fusée avant chaque pro­jec­tion, il promet­tait au pub­lic « des héros, des méchants, des trucs artis­tiques, [et] des explo­sions ». Mais à ses côtés, un autre présen­ta­teur offi­cieux a mar­qué cette édi­tion : le réal­isa­teur Theodore Ushev, venu présen­ter son court-métrage La vie avec un idiot. Lors de la céré­monie d’ouverture, il a pris la parole pour livr­er un mes­sage bien moins humoris­tique, glis­sant quelques mots amers sur le cli­mat poli­tique actuel. Dans le sil­lage de son inter­ven­tion, les films présen­tés au fes­ti­val, entre fables écologiques, appels à la révolte et pris­es de posi­tion idéologiques, pro­po­saient autant de répons­es – inquiètes, com­bat­ives ou pleines d’espoir – aux crises écologiques, sociales ou poli­tiques.

Urgence

Dans La mort n’existe pas, long-métrage réal­isé par Félix Dufour-Laper­rière et présen­té à la Quin­zaine des cinéastes de Cannes, cette crise est mon­trée de manière explicite : atten­tat révo­lu­tion­naire, man­i­fes­ta­tions, dis­cours poli­tiques, etc. Mais ces actions ne font finale­ment l’effet que d’un coup d’épée dans l’eau. L’attentat fomen­té par les per­son­nages échoue et le véri­ta­ble bas­cule­ment survient non pas à tra­vers l’action poli­tique, mais à la suite d’un trem­ble­ment de terre. Le film glisse alors de l’appel poli­tique immé­di­at vers une fable sur le déclin d’une cul­ture opu­lente et déca­dente, per­son­nifiée par un cou­ple de vieil­lards en fau­teuil roulant et des stat­ues recou­vertes d’or. La révo­lu­tion ne passerait donc plus par la vio­lence physique, mais par la destruc­tion des sym­bol­es.

À cette vision cré­pus­cu­laire fait écho Planètes de Momoko Seto, égale­ment présen­té en com­péti­tion offi­cielle. Le film suit le voy­age de qua­tre akènes de pis­senl­its déri­vant à tra­vers une Terre qua­si fan­tas­magorique, méta­mor­phosée suite à une explo­sion nucléaire. Moins que la cat­a­stro­phe elle-même, ce sont les change­ments d’échelle et de per­spec­tive qui trans­for­ment la planète : à hau­teur de pis­senlit, les champignons devi­en­nent des cav­ernes minérales, les mille-pattes d’immenses drag­ons, et les plantes en décom­po­si­tion des vol­cans crachant gaz et spores. Si l’on peut juger son bes­ti­aire « ordi­naire », c’est que Planètes envis­age un extra­or­di­naire qui ne résiderait pas ailleurs, mais bien ici, dans le monde réel, dis­simulé sous nos pieds et niché dans ses moin­dres inter­stices. Par un sim­ple glisse­ment de point de vue, le film fait vac­iller notre monde fam­i­li­er dans un imag­i­naire mythologique, qui n’est pas sans évo­quer l’univers de Nau­si­caä de la val­lée du vent. S’y déploie une vision du vivant tra­ver­sée de formes récur­rentes – spi­rales, ram­i­fi­ca­tions, motifs frac­tals – qui ren­voient autant à la nature qu’à cer­taines expéri­ences psy­chédéliques. En révélant ces réso­nances, Planètes rap­pelle que la nature n’est pas seule­ment autour de nous : elle est en nous.

Déclin

Si la Terre sem­blait elle-même devenir un per­son­nage vivant dans Planètes, un autre « méga-organ­isme » se déploie dans The Square, Prix du Jury Con­trechamp. Cette fois-ci, c’est la ville de Pyongyang qui prend vie : il s’agit d’un corps dont l’érotisme froid, mais aus­si les lignes dures et con­quérantes, entra­vent la sex­u­al­ité de deux amants, l’ambassadeur sué­dois Isak et l’agente de cir­cu­la­tion Bok-joo. Entre eux ne se dressent ni policiers, ni des agents de sécu­rité, mais des bâti­ments de béton gris, mon­u­men­taux, dom­i­na­teurs – érigés. Aucun dis­cours idéologique, peu de dia­logues : tout passe par l’environnement. Les couleurs pâles du matin, les joues rou­gies par le froid, les gestes retenus racon­tent une pas­sion inas­sou­vie et moins étouf­fée par les insti­tu­tions que par la ville elle-même. Comme Planètes, le film mon­tre qu’un espace suf­fit à racon­ter un monde en déliques­cence. Il n’y a nul besoin de mots : l’architecture par­le d’elle-même.

Jin­sei de Ryuya Suzu­ki pousse par son min­i­mal­isme cette logique de fig­u­ra­tion à l’extrême. Film con­tem­platif présen­té dans la sec­tion Con­trechamp, il sem­ble tout entier main­tenu dans un état de demo stage : sus­pendu, figé, comme s’il refu­sait délibéré­ment de com­mencer. L’animation se lim­ite à quelques gestes mécaniques, des trav­el­lings latéraux dignes de tran­si­tions Pow­er­Point, et des per­son­nages génériques, à peine plus expres­sifs que des PNJ de Wii Sports. La sim­plic­ité des dessins, les regards fix­es caméra et l’humour absurde évo­quent le meilleur de l’esthétique Adult Swim — ou un chat qui ferait tomber une plante en vous fix­ant droit dans les yeux. Une légèreté trompeuse, qui con­traste vio­lem­ment avec les thèmes abor­dés : guerre, har­cèle­ment sex­uel, tor­ture, indus­trie du diver­tisse­ment. Le héros, dont le nom change au fil du réc­it, devient alors une toile blanche sur laque­lle le film pro­jette sa cri­tique d’une société en voie d’effondrement.

Boy meets weirdo

Au cœur de cette 49ème édi­tion du fes­ti­val, un deux­ième fil rouge se dis­tin­guait : la ren­con­tre mer­veilleuse entre des per­son­nages humains et fan­tas­tiques. L’influence du ciné­ma d’Hayao Miyaza­ki sem­ble ici évi­dente, tant ses films reposent sur l’irruption d’une altérité dans un monde en apparence ordi­naire et sur l’amour chaste, presque instan­ta­né, des deux pro­tag­o­nistes. Si Miyaza­ki avait Ponyo, Yasuhi­ro Aoki a ChaO, princesse du roy­aume des sirènes tombée amoureuse d’un employé de bureau à Shang­hai. Un mariage qui n’a somme toute rien d’improbable, puisque dans cette ver­sion rétro­fu­tur­iste de la ville chi­noise, même les humains sem­blent tenir du pois­son : comme l’eau, les con­tours de leurs corps bour­sou­flés ond­u­lent, se défor­ment et se fondent sans cesse, grâce à une ani­ma­tion flu­ide. Tout au long du film, les per­son­nages rougis­sent, trébuchent, vac­il­lent sur des toits délabrés et évolu­ent dans des espaces four­mil­lant de détails. Comme eux, le film ne tient jamais en place : il mul­ti­plie les arrêts sur image et les super­po­si­tions dans une explo­sion de couleurs et de traits de cray­on. Ain­si de ce moment épiphanique, où le film nous fait lit­térale­ment plonger à l’intérieur du corps du héros – tra­ver­sant ses nerfs, ses veines et son cœur bat­tant –, qui témoigne d’une inven­tiv­ité plas­tique con­cen­trée en quelques sec­on­des d’animation pop art et psy­chédélique.

Là où ChaO (ou le très réus­si Anoth­er World, présen­té dans la caté­gorie « Mid­night Spe­cials ») se sont mon­trés expéri­men­taux, le Cristal du meilleur film d’animation est revenu à Arco, réal­isé par le dessi­na­teur Ugo Bien­venu. Plus sage formelle­ment, le film creu­sait toute­fois avec réus­site ce sil­lon des cou­ples chimériques à la Shee­ta et Pazu. La com­para­i­son avec Le Château dans le ciel n’est pas anodine : on retrou­ve, là aus­si, un enfant tombé du ciel (l’arc-en-ciel Arco, per­du dans notre futur proche à la suite de son pre­mier voy­age dans le temps) recueil­li par une petite fille de son âge et pour­chas­sé par des robots. Ce que le film offre de plus réus­si sont ses décors : du monde d’Arco – un par­adis sus­pendu dans les nuages – à la camion­nette déglin­guée d’un trio de per­son­nages aux lunettes tri­an­gu­laires, chaque espace sem­ble conçu comme une planche de bande dess­inée autonome. Men­tion spé­ciale aux salles de classe, qui s’apparentent à de vastes cubes aux parois holo­graphiques capa­bles de pro­jeter en immer­sion totale les épo­ques abor­dées par les pro­fesseurs, de la préhis­toire à la for­ma­tion de l’univers.

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