Yang Chen Yuan : « L’arrivée de ma génération correspond à un point de rupture dans la critique taïwanaise »
Cet article fait partie du dossier Critiques d’ailleurs

Yang Chen Yuan : « L’arrivée de ma génération correspond à un point de rupture dans la critique taïwanaise »

Yang Chen Yuan : « L’arrivée de ma génération correspond à un point de rupture dans la critique taïwanaise »

Critiques d'ailleurs, 3/7


Critiques d'ailleurs, 3/7

Com­ment se porte et se pra­tique aujourd’hui la cri­tique en dehors des fron­tières de l’Hexagone ? Troisième invité : le cri­tique taïwanais Yang Chen Yuan, qui signe ses textes avec le nom de plume « MrGeck­o­Bi­Hu ».

Il y a quelques mois, vous avez com­mencé à traduire cer­tains de vos textes en anglais. Lors de la pré­pa­ra­tion de cet entre­tien, vous m’avez con­fié « d’avoir fait le tour » de la cri­tique taïwanaise. Pourquoi donc ?

C’est une longue his­toire. J’ai com­mencé à écrire en 2017, époque à laque­lle la cri­tique a con­nu un change­ment de par­a­digme. De nom­breux médias en ligne avaient alors des sec­tions con­sacrées au ciné­ma et fai­saient appel à des pigistes pour rédi­ger des cri­tiques. J’é­tais quant à moi occupé à écrire un arti­cle sur Twin Peaks : Fire Walk With Me, qui n’avait pas encore été vrai­ment réha­bil­ité à Taïwan. Un ami pigiste m’a alors demandé d’écrire la cri­tique d’un film taïwanais à sa place et c’est ain­si que j’ai inté­gré ce milieu. Je me suis cepen­dant mon­tré très vite sévère envers la pro­duc­tion locale, qui pro­pose mas­sive­ment deux types de films : d’un côté, des fic­tions « human­istes » van­tant leur réal­isme mais qui présen­tent en fait une vision enchan­tée et béate du monde ; de l’autre, des films plus som­bres aux sujets soci­aux sérieux, qui ten­dent à regarder leurs per­son­nages de haut. De manière générale, la plu­part de ces pro­duc­tions sont asep­tisées et super­fi­cielles. Lorsque j’ai pointé cet état du ciné­ma taïwanais, on m’a taxé de rad­i­cal.

La généra­tion de cri­tiques à laque­lle j’appartiens est à vrai dire apparue à un moment de rup­ture, notam­ment parce que la précé­dente s’est révélée anky­losée. Cette dernière – con­tre laque­lle j’ai beau­coup batail­lé – a fleuri au début des années 2000 et fai­sait plus de la pro­mo­tion cul­turelle que de la cri­tique. Ce n’est pas une ques­tion d’âge, mais de con­texte financier : l’in­dus­trie taïwanaise était en grande dif­fi­culté au tour­nant du XXIe siè­cle et la cri­tique a donc encen­sé aveuglé­ment la majorité de la pro­duc­tion. Au même moment, les pro­duc­teurs ont réclamé plus de pou­voir, déclarant que la sit­u­a­tion économique était liée à un trop-plein de films d’au­teurs, ce qui est faux : le ciné­ma d’au­teur, par déf­i­ni­tion, n’at­tire pas les foules. Si l’in­dus­trie était en crise, c’é­tait parce que ces pro­duc­teurs étaient inca­pables de faire de bons films com­mer­ci­aux, à même de rivalis­er avec Hol­ly­wood. Par ailleurs, de plus en plus de copro­duc­tions avec la Chine ont émergé, qui fai­saient preuve d’une grande timid­ité sur les ques­tions de poli­tique inter­na­tionale : si la pro­duc­tion con­tem­po­raine veut réus­sir, elle doit pou­voir se ven­dre en Chine. Dress­er cet état des lieux du ciné­ma taïwanais n’a pas été de tout repos ; cer­taines de mes cri­tiques les plus vir­u­lentes m’ont valu des men­aces de pour­suites judi­ci­aires de la part de pro­duc­teurs et de réal­isa­teurs. On pour­rait se deman­der pourquoi j’ai con­sacré tant de temps à écrire sur un ciné­ma que je détes­tais tant, mais il y a tout de même un pan impor­tant de la pro­duc­tion doc­u­men­taire et de court-métrages d’artistes vidéo que je n’ai jamais cessé de défendre. Ma posi­tion est aujour­d’hui de plus en plus partagée et com­prise, tan­dis que des cinéastes sin­guliers issus du champ du doc­u­men­taire ou de l’art con­tem­po­rain émer­gent désor­mais régulière­ment. C’est pour cela que j’ai le sen­ti­ment d’avoir fait le tour de ce que j’avais à dire.

Ce que vous dites illus­tre l’un des rôles de la cri­tique : on n’écrit pas seule­ment sur un ciné­ma que l’on n’aime pas pour sig­ni­fi­er notre désamour, mais aus­si dans l’e­spoir qu’il devi­enne meilleur.

Oui, en effet. Ces dernières années, j’ai beau­coup réfléchi à mes textes, dont les plus sub­stantiels sont majori­taire­ment négat­ifs. Leur objec­tif n’é­tait cepen­dant pas d’in­flu­encer les réal­isa­teurs pour qu’ils s’améliorent. Je pense que ces derniers sont inca­pables de chang­er. Je n’écris pas pour eux, mais pour un pub­lic imag­i­naire de futurs cinéastes, qui ne doivent pas suiv­re les mau­vais exem­ples don­nés par leurs prédécesseurs.

Vous écrivez à la fois pour divers­es pub­li­ca­tions taïwanais­es et pour votre blog per­son­nel.

Au départ, mon blog me ser­vait prin­ci­pale­ment à pub­li­er des textes plus spon­tanés, qui pou­vaient par­fois s’éloign­er un peu de la cri­tique tra­di­tion­nelle. Mais depuis quelque temps, les médias qui pub­li­aient des cri­tiques con­nais­sent d’im­por­tantes dif­fi­cultés finan­cières, fer­ment les uns après les autres ou com­man­dent moins de textes. J’ai donc décidé de pren­dre mon blog plus au sérieux, d’au­tant plus que les quelques sites qui pour­raient con­tin­uer à me pub­li­er dis­simuleraient mes cri­tiques der­rière des pay­walls. Soyons hon­nêtes : cela équiv­audrait à peu près à effac­er les textes ; per­son­ne ne les lirait plus, si ce n’est les gens qui ont de l’ar­gent à per­dre et ce n’est de toute façon pas pour eux que j’écris. Mon rap­port à l’écri­t­ure est bous­culé par ce con­texte économique : avant je pou­vais au moins me per­suad­er que mon tra­vail me rap­por­tait un peu d’ar­gent, mais j’ai désor­mais l’im­pres­sion que j’écris « pour rien », ce qui sape mon énergie. De manière générale, la place accordée à la cri­tique dimin­ue net­te­ment, elle est peu à peu rem­placée par des entre­tiens, par la cou­ver­ture de fes­ti­vals (pour lesquels nous payons nous-mêmes nos déplace­ments), etc. Je trou­ve que l’ex­er­ci­ce de l’en­tre­tien peut être très intéres­sant, mais il n’est pas fait pour moi, ce n’est pas tout à fait de la cri­tique à mes yeux. Les derniers lieux où l’on peut encore être payé pour écrire sont en général financés par l’É­tat, comme l’In­sti­tut du film taïwanais, par exem­ple.

Cela soulève bien sûr la ques­tion de l’avenir de la cri­tique, et de sa pop­u­lar­ité auprès de la jeunesse cinéphile.

Le nom­bre de lecteurs est très fluc­tu­ant. Les textes les plus lus por­tent générale­ment sur un film taïwanais qui a beau­coup fait par­ler de lui ; mes écrits les plus offen­sifs étaient par exem­ple assez partagés. Ce n’est pas tant la cri­tique en elle-même qui est pop­u­laire, mais plutôt des films qui font phénomène, comme ce fut récem­ment le cas pour Knit’s Island, très appré­cié à Taïwan. Face­book a longtemps con­sti­tué un lieu d’échange priv­ilégié par toutes et tous, où s’or­gan­i­saient par exem­ple des actions poli­tiques, mais ce réseau est désor­mais large­ment aban­don­né par les jeunes. Ceux-ci ten­dent plutôt à utilis­er Insta­gram ou Threads, où fleuris­sent des réac­tions vives et non de véri­ta­bles textes. Je ne sais pas ce qu’il en est des autres pays.

Le réseau Let­ter­boxd est notam­ment très pop­u­laire dans les cer­cles cinéphiles.

Tout à fait, ici aus­si. L’ap­pli­ca­tion m’a égale­ment per­mis de me ren­dre compte d’une recrude­s­cence de la cinéphilie. Mais je dois dire que c’est autre chose qui m’est venu en tête lorsque vous m’avez par­lé de l’avenir de la cri­tique. La sit­u­a­tion géopoli­tique de Taïwan est de plus en plus com­plexe, nous ne nous deman­dons plus quand nous allons être attaqués, mais où, quelles îles vont être frap­pées en pre­mier ? Lorsque je pense au futur, la cri­tique occupe bien moins mon esprit que la guerre qui se pro­file.

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