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Nathan Fielder en morceaux
Cet article fait partie du dossier The Rehearsal de Nathan Fielder

Nathan Fielder en morceaux

Nathan Fielder en morceaux


À quoi tient la sin­gu­lar­ité du comique de Nathan Field­er ? Ten­ta­tive de réponse à par­tir de quelques morceaux choi­sis de Nathan for You et The Rehearsal.

Le plan

Depuis ma décou­verte de Nathan for You, j’ai sou­vent mon­tré des épisodes à mes amis en leur annonçant qu’ils s’apprêtaient à voir « la série la plus drôle du monde ». On a sans doute tort d’employer de telles for­mules superla­tives, car elles s’accompagnent inévitable­ment d’une appréhen­sion : et si nous ne riions pas au même moment ? L’expérience est d’autant plus déli­cate face à l’œuvre de Nathan Field­er que son humour, si sin­guli­er, exige d’abord une phase d’adaptation, ne serait-ce que pour com­pren­dre l’enjeu de ses dis­posi­tifs tortueux. Lorsqu’il expose ses plans absur­des pour venir en aide à de petites entre­pris­es en dif­fi­culté, la rapid­ité avec laque­lle il pro­pose des solu­tions démentes, mais tou­jours logiques, laisse par­fois les spec­ta­teurs aus­si médusés que les petits patrons face à lui, si bien que chez Field­er, le désar­roi précède sou­vent le rire. On pense alors à la fameuse métaphore de Berg­son sur la « mécanique du rire » : une fas­ci­na­tion amusée se tend comme un ressort au fil des bifur­ca­tions imprévues de ses folles machi­na­tions, jusqu’à ce que le mécan­isme se relâche d’un coup, au détour d’une vision déli­rante qui con­dense la bizarrerie de ses strat­a­gèmes invraisem­blable­ment com­plex­es – un enfant enfer­mé dans une boîte au milieu d’un gang bang filmé dans une cham­bre d’hôtel, la tombe géante d’une mouche trans­for­mée en pan­car­te pub­lic­i­taire dans un cimetière pour ani­maux, des per­son­nes obès­es mon­tées sur des chevaux et har­nachées à d’énormes bal­lons d’hélium, etc. Quand Field­er pré­pare son « plan » en ouver­ture d’épisode, il faudrait presque enten­dre le terme au sens ciné­matographique : tout finit par con­verg­er vers une image (par­fois anticipée par un petit cro­quis, à la manière d’un sto­ry­board) qui provoque imman­quable­ment un éclat de rire.

Robin Vaz

La catastrophe n’aura pas lieu

« Peut-être qu’un clown peut chang­er le monde après tout », se demande Nathan Field­er à la fin du pre­mier épisode de la sec­onde sai­son de The Rehearsal. Le clown, il le fera pour­tant assez peu par la suite. Sauf lors de l’hilarante et improb­a­ble recon­sti­tu­tion de « toute » la vie du pilote Sul­ly Sul­len­berg­er où rasé et affublé d’une couche, il s’amuse à se met­tre dans la peau d’un nou­veau-né. Le reste du temps, l’humoriste revêt plutôt le rôle d’un enquê­teur sérieux, voire d’un sur­veil­lant : impas­si­ble et habil­lé en noir, il appa­raît alors comme l’ombre de lui-même. S’il observe le bon déroule­ment des sit­u­a­tions qu’il met en scène, sa présence s’avère sou­vent inquié­tante, comme en témoignent cer­taines de ses appari­tions inopinées : sur­gis­sant au détour d’un mou­ve­ment de caméra ou d’un plan comme un dia­ble de sa boîte, il crée un effet de sur­prise et de malaise entremêlés. Par­fois sim­ple­ment dis­simulé dans un recoin du cadre, il n’en reste pas moins angois­sant : der­rière le clown se cache une sen­tinelle qui sem­ble met­tre le rire sous con­trôle. Pourquoi ? S’il veille sur le spec­ta­cle et nous le mon­tre sans ambages, c’est pour que la cat­a­stro­phe (la grande affaire de cette sai­son) n’ait pas lieu. Clé­ment Ros­set a écrit dans son Traité de l’id­i­otie qu’il y a cat­a­stro­phe chaque fois que l’événement prend la représen­ta­tion de court. En jouant les vigies, Field­er fait tache dans ses pro­pres dis­posi­tifs sit­u­a­tion­nels, dont il désamorce l’effet de réel. Regarder le monde depuis une sorte d’angle mort de la représen­ta­tion revient pour lui à le faire décoller de la réal­ité pour mieux en mod­i­fi­er les con­tours.

Fab­rice Fuentes

Pause

Par­lons pra­tiques. Lorsque je regarde un épisode de série chez moi, j’adopte quelques règles, en bon cinéphile un peu tatil­lon qui se respecte : télé­phone en sour­dine, pas de source de dis­trac­tion, pas de frag­men­ta­tion de l’expérience de vision­nage. Et pour­tant, les séries de Nathan Field­er met­tent à mal ce rig­orisme domes­tique et m’invitent fréquem­ment à recourir à un out­il que je n’utilise générale­ment pas quand j’en­tre en con­tact pour la pre­mière fois avec un film ou une série : la touche espace de mon clavier, héri­tière du bou­ton « pause » de la télé­com­mande. Deux raisons m’y poussent. La pre­mière est le sur­gisse­ment d’un fou rire, soli­taire ou partagé, et la néces­sité de lui don­ner sa pleine mesure avant de repar­tir au com­bat et de savoir quelle folie va encore inven­ter le comé­di­en. La sec­onde, plus rare, est une sous-caté­gorie de la pre­mière : il arrive par­fois que le fou rire naisse d’un plan si dense, si gorgé de détails comiques, que les quelques sec­on­des qui lui sont allouées à l’écran ne suff­isent pas pour en tir­er tout le suc. Dans l’épisode 2 de The Rehearsal, la résur­gence d’un gag emblé­ma­tique de Nathan for You – un stand dans un mag­a­sin de vête­ments inspiré par l’esthétique des camps de con­cen­tra­tion, que Field­er avait mon­té pour pro­mou­voir une mar­que dont les béné­fices sont rever­sés aux vic­times de la Shoah – appelle à cette stase de l’image. Car il y a le choc ini­tial du gag, et puis la manière dont sa finesse noire et macabre se révèle après coup : le détail des osse­ments dans le faux four, la pose légère­ment cool d’un man­nequin affublé à la fois du pro­duit ven­du et du tris­te­ment célèbre uni­forme des pris­on­niers des camps, le décalage entre cette obscène recon­sti­tu­tion et la pho­to d’un mod­èle torse nu, etc. De sorte que le comique fielde­rien, en soi riche en rup­tures de ton, invite égale­ment le spec­ta­teur à cass­er lui-même la linéar­ité du spec­ta­cle, pour plonger dans l’abîme de ses délires.

Josué Morel

La monstrueuse parade

Si cer­tains en doutaient encore, le récent arti­cle de Vari­ety con­sacré à une par­tic­i­pante de « Wings of Voice » (le faux télécro­chet créé pour la sai­son 2 de The Rehearsal) qui s’est sen­tie finan­cière­ment et pro­fes­sion­nelle­ment flouée, aura prou­vé une bonne fois pour toutes que Nathan Field­er ne verse pas dans le mock­u­men­tary. C’était en effet une ren­gaine qu’on entendait beau­coup (sur X et ailleurs) : Nathan for You et The Rehearsal seraient des séries entière­ment scrip­tées par l’humoriste cana­di­en, et il faudrait être bien naïf pour croire à l’authenticité des sit­u­a­tions qui se déroulent à l’écran. Field­er n’est pas tout à fait un démi­urge, mais plutôt une sorte d’apprenti sor­ci­er ; ses œuvres sont des expéri­ences, et le monde réel son lab­o­ra­toire. Son génie comique est ain­si le fruit d’un partage entre la métic­u­losité de ses strat­a­gèmes et l’excentricité véri­ta­ble des per­son­nes qu’il ren­con­tre (en général grâce à de petites annonces sur Inter­net). Si l’homme est drôle, les séquences les plus hila­rantes de ses séries sont à mes yeux celles qui relèvent du doc­u­men­taire. En rai­son de la présence de la caméra (et par exten­sion à la promesse de pass­er à la télévi­sion), ses shows sont des aimants à freaks. Ain­si, dans Nathan for You, d’un père Noël de cen­tre com­mer­cial détenant un arse­nal de guerre dans son plac­ard ; d’un exor­ciste impas­si­ble à l’anglais hési­tant ; d’un sosie pro­fes­sion­nel de Bill Gates ; d’un agent de sécu­rité ne pou­vant s’empêcher d’écarquiller les yeux à chaque fois qu’il est en présence d’une femme dotée d’une forte poitrine, etc. Bien que Field­er ori­ente tou­jours les scènes vers un hori­zon comique, il paraît par­fois pris de vitesse par la mon­strueuse parade qu’il a ini­tiée. C’est le cas d’une séquence de l’épisode 4 de la deux­ième sai­son de The Rehearsal où, en recher­chant des mem­bres du cast­ing attirées par un copi­lote mal­adi­ve­ment timide, Field­er se retrou­ve face à une femme qui se met à racon­ter son goût pour les intel­lectuels et en par­ti­c­uli­er Ein­stein, lequel serait déjà apparu dans l’un de ses rêves éro­tiques. Pas la peine de tout scé­naris­er quand il existe de pareils per­son­nages.

Marin Gérard

Le plus simple appareil

Dans « The Claw of Shame », le sep­tième épisode de la pre­mière sai­son de Nathan for You, Field­er entend prou­ver qu’il peut, au même titre que les chefs d’entreprise qu’il con­seille en tant qu’expert mar­ket­ing, pren­dre des risques. Son idée pour démon­tr­er son courage ? Se libér­er d’un car­can métallique auquel il est menot­té en moins de 90 sec­on­des, avant qu’un robot lui retire ses vête­ments devant un parterre d’enfants, un juge et un polici­er prêt à l’arrêter s’il échoue dans sa tâche. Cette épreuve, dont l’issue pour­rait être « pire que la mort » (être inscrit à vie sur la liste des délin­quants sex­uels), met en scène l’une des voies les plus fasci­nantes des expéri­ences machi­avéliques de Field­er : et s’il était en fin de compte le rat de son pro­pre lab­o­ra­toire ? C’est l’horizon que pour­suit le troisième épisode de la sai­son 2 de The Rehearsal, lorsque le comé­di­en décide de rejouer la vie de Ches­ley Sul­len­berg­er, du berceau à son amer­ris­sage sur le fleuve Hud­son. D’une cer­taine manière, l’œu­vre de Field­er relève d’une longue auto-humil­i­a­tion au fil de laque­lle on rit surtout de lui, qu’il soit désha­bil­lé par un robot ou grimé en nour­ris­son por­tant une couche-culotte. Sa folie des grandeurs n’est peut-être que la face émergée d’un pro­jet à l’échelle plus humaine, que pointe une scène à la fin de l’ultime épisode de The Rehearsal, durant laque­lle son corps est passé au scan­ner : son­der sa pro­pre intim­ité en se met­tant à nu.

Corentin Lê

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