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The Rehearsal, saison 2
Cet article fait partie du dossier The Rehearsal de Nathan Fielder

The Rehearsal, saison 2

de Nathan Fielder

  • The Rehearsal, saison 2
  • États-Unis2025
  • Réalisation : Nathan Fielder
  • Scénario : Nathan Fielder, Carrie Kemper, Eric Notarnicola
  • Image : Marco Cordero
  • Décors : Ayaka Ohwaki
  • Costumes : Briana Jorgenson
  • Montage : Adam Locke-Norton, Stacy Moon
  • Producteur(s) : Nathan Fielder, Dan McManus, Christie Smith, Eric Notarnicola
  • Production : HBO
  • Interprétation : Nathan Fielder (lui-même)
  • Distributeur : Max
  • Date de sortie : 21 avril 2025

The Rehearsal, saison 2

de Nathan Fielder

Là-haut, tout seul


Là-haut, tout seul

Si la deux­ième sai­son de The Rehearsal s’achemine vers une con­clu­sion sim­i­laire à celle de The Curse – à savoir Nathan Field­er en ape­san­teur, seul dans l’immensité du ciel –, leurs dénoue­ments respec­tifs diver­gent sur deux points essen­tiels. D’abord, l’envolée n’a pas la même ampleur et procède à l’inverse d’une défla­tion des enjeux ; comme on le ver­ra plus tard, on n’a pas affaire ici à une acmé, mais au rem­place­ment d’un hori­zon spec­tac­u­laire par une médi­ta­tion intime. Ensuite, la tra­jec­toire qu’emprunte le comé­di­en pour arriv­er à cette note finale s’avère rad­i­cale­ment dif­férente. Le retour de Field­er à The Rehearsal, série dont le con­cept est de met­tre en scène des répéti­tions et des role­plays élaborés en vue de pré­par­er des indi­vidus à un événe­ment réel, rap­pelle que l’acteur-réalisateur n’est jamais meilleur que lorsque son espace de jeu est bâti sur un soubasse­ment vague­ment doc­u­men­taire – au cours d’une répéti­tion d’un appel télé­phonique où il doit présen­ter son pro­jet, il qual­i­fie d’ailleurs sa série de « doc­u­men­taire, au sens large ». Il s’agit plutôt en vérité d’un réel trafi­coté, emprun­tant une par­tie de sa forme à la téléréal­ité ; on apprend au détour d’un épisode que Field­er a tra­vail­lé dans sa jeunesse pour Cana­di­an Idol (l’équivalent cana­di­en d’Amer­i­can Idol et de La Nou­velle Star), qu’il décalque dans cette nou­velle sai­son avec un improb­a­ble télécro­chet bap­tisé Wings of Voice. Il serait pos­si­ble d’y voir la sim­ple appli­ca­tion d’un principe élé­men­taire de comédie : le décalage implique de pren­dre appui sur un point de référence. Or chez Field­er, il existe une mul­ti­tude de points de référence, la série ne ces­sant d’emboîter les sit­u­a­tions les unes dans les autres et d’entrelacer le réel avec son dou­ble. À par­tir de là, on pour­rait même, de façon un peu trop sim­ple et par­faite, tir­er un lien de causal­ité entre deux obser­va­tions : a) Field­er est peut-être aujourd’hui l’homme le plus drôle du monde, b) en même temps qu’il est celui qui décale le plus, puisqu’un décalage du réel peut faire lui-même l’objet d’un autre décalage, ou qu’un précé­dent décalage (par exem­ple un extrait de Nathan for You, la série qui l’a révélée) peut être con­vo­qué des années après afin d’engendrer une nou­velle excrois­sance comique.

CQFD ? Pas tout à fait. Car le comé­di­en, tou­jours plus retors, paraît d’emblée ren­vers­er les don­nées du prob­lème : ici, c’est le sérieux qui prendrait de prime abord appui sur la comédie, en cela que la com­mande par HBO d’une « série diver­tis­sante » serait pra­tique­ment détournée pour abor­der un sujet qui lui tient à cœur. Le champ que la sai­son entend explor­er est de fait macabre et peu prop­ice à la gau­dri­ole. Field­er s’attaque à la ques­tion des crashs d’avions, en remar­quant, à la lec­ture de rap­ports issus de boîtes noires, que la plu­part des cat­a­stro­phes des vols com­mer­ci­aux auraient pu être évitées si les copi­lotes avaient osé con­tester les diag­nos­tics erronés des com­man­dants de bord. Sa con­clu­sion, fondée sur les recom­man­da­tions de John Goglia, un expert recon­nu de l’aviation améri­caine, est la suiv­ante : ce prob­lème de com­mu­ni­ca­tion pour­rait être réglé par la mise en scène de jeux de rôle facil­i­tant la flu­id­ité des échanges à l’intérieur du cock­pit. Et le come­di­an de pro­pos­er au spé­cial­iste chevron­né de met­tre son argent et la con­fi­ance que lui accorde HBO au ser­vice de la réso­lu­tion de ce dys­fonc­tion­nement. Il faut atten­dre une petite dizaine de min­utes pour rire devant le pre­mier épisode de The Rehearsal, et le gag tient pré­cisé­ment à une (fausse) prise de con­science de Field­er : « Même si j’ai les ressources pour résoudre cette ques­tion de vie ou de mort, et sauver la vie de vrais humains, on m’a don­né cet argent pour créer une série humoris­tique. Jusqu’à présent, j’ai échoué. L’épisode a com­mencé depuis plus de dix min­utes, et zéro rire. »

Dans le laboratoire

Pour­tant, on rit beau­coup devant The Rehearsal – le deux­ième épisode est l’une des choses les plus drôles que j’ai vues de ma vie –, mais pas con­stam­ment, parce que le comique fielde­rien tra­vaille aus­si un malaise latent, et que la sai­son obéit à une logique d’infléchissement. Le pre­mier décalage fon­da­men­tal chez Field­er, con­stant depuis les débuts de Nathan for You, tient à l’écart entre le sérieux dont il fait preuve et les con­clu­sions loufo­ques de ses expéri­ences. Ce qui ne veut pas dire que ces dernières sont dénuées de rigueur dans la manière de con­stru­ire un gag. Bien au con­traire, la comédie chez lui est affaire de méth­ode – au sein de la série, Field­er a d’ailleurs inti­t­ulé sa « tech­nique » de jeu, con­sis­tant à s’inspirer de mod­èles réels et à mul­ti­pli­er les répéti­tions gigognes (les pré­parat­ifs peu­vent être eux-mêmes pré­parés en amont), la « méth­ode Field­er ». De ses travaux, la sai­son 2 de The Rehearsal est prob­a­ble­ment celui qui prend le plus à bras-le-corps cette idée, puisque la série dans son ensem­ble s’apparente à un lab­o­ra­toire dont chaque épisode, tout en main­tenant une cohérence glob­ale avec le reste, va explor­er une voie qui lui est pro­pre. Décor­tiquons rapi­de­ment :

Épisode 1 : au cours de cette mise en place des enjeux, Field­er joue en par­ti­c­uli­er sur l’incongruité de sa présence physique dans le cadre, en procé­dant à des décadrages (un mou­ve­ment de caméra qui passe d’un cock­pit cerné par les flammes à lui, debout, obser­vant avec placid­ité la sim­u­la­tion) ou en tablant sur de petits détails. Lorsqu’il inter­viewe Mod­dy, un jeune pilote, dans la cham­bre qu’il occupe chez ses par­ents, le comé­di­en se tient ain­si non­cha­la­m­ment allongé sur son lit, sans chaus­sures, et s’amuse dis­crète­ment à gig­ot­er ses orteils. L’humour s’insinue ici par une série de failles, de menues encoches à l’intérieur de séquences dépouil­lées de véri­ta­bles blagues.

Épisode 2 : l’épisode de la con­cen­tra­tion comique. Field­er accu­mule les gags et enchevêtre l’action de la sai­son non seule­ment avec ses séries passées (Nathan for You et The Curse), mais aus­si avec sa pro­pre image (le jeu extra­or­di­naire de fon­dus sur des pho­tos de jeunesse). Quant à la struc­ture générale, elle jux­ta­pose trois lignes nar­ra­tives se reliant les unes aux autres dans un aber­rant jeu de marabout, bout d’ficelle – un faux télécro­chet où les juges sont eux-mêmes jugés, une sim­u­la­tion de vol avec un pilote dragueur ban­ni de la plu­part des appli­ca­tions de ren­con­tres, et le re-enact­ment d’un grief entre l’acteur-réalisateur et Para­mount +.

Épisode 3 : le plus rad­i­cal. Bien moins drôle que le précé­dent, l’épisode atteint en revanche une sidéra­tion inédite en s’articulant autour d’une expéri­ence dont Field­er est lui-même le cobaye. Sans trop en dire, le goût du décalque est poussé à un degré de folie parox­ys­tique ; il est juste­ment ques­tion de délir­er le hors-champ d’un événe­ment réel et d’opérer des points de jonc­tion inimag­in­ables entre dif­férents élé­ments biographiques de la vie de Ches­ley Sul­len­berg­er, dit « Sul­ly », celui-là même dont Clint East­wood a fait le biopic.

Épisode 4 : un pro­to­cole expéri­men­tal, plus clas­sique au regard des stan­dards fielde­riens, dont le cobaye est un pilote mal dans sa peau. Après avoir joué la souris de lab­o­ra­toire, Nathan met davan­tage en avant son côté savant fou/directeur de prison, ain­si que sa dimen­sion ouverte­ment manip­u­la­trice.

Épisode 5 : la série met en place la dévi­a­tion du grand sujet (les cat­a­stro­phes aéri­ennes, la pos­si­bil­ité d’une audi­tion par le Con­grès améri­cain) vers le petit (l’autisme sup­posé de Field­er). Si la machine sem­ble se grip­per – les plans de l’acteur-répétiteur tombent à l’eau –, elle com­mence en fait seule­ment à dévoil­er sa véri­ta­ble final­ité.

Épisode 6 : l’épisode le plus long. Il est arc-bouté sur un « spec­tac­u­laire décep­tif » : Field­er accom­plit l’un de ses plus grands exploits « réels », en dépli­ant chaque étape d’un plan exé­cuté sans trop d’ac­crocs. De nou­veau, ce qui frappe est l’énergie démesurée pour aboutir à une con­clu­sion qua­si dérisoire. Rien ne ressor­ti­ra d’ailleurs du dis­posi­tif extra­or­di­naire inven­té ici par le comique, sinon un enseigne­ment sur lui-même (ou la mar­que d’un déni déjà pal­pa­ble par le passé – on pense beau­coup à la fin de la sai­son 1 de Nathan for You, où il ressas­sait le juge­ment d’un détec­tive privé, qui le qual­i­fi­ait de « wiz­ard of lone­li­ness »).

Trois fois rien

En con­sid­érant cet itinéraire dans sa glob­al­ité, on note que la sai­son com­mence très fort, pour peu à peu redescen­dre en ter­mes d’intensité, con­trevenant à la poussée du « décol­lage » que lais­sait présager son amorce. La chose n’est pas tout à fait nou­velle à l’échelle de The Rehearsal, la pre­mière sai­son reposant sur une dynamique ana­logue. Le « démi­ur­gisme » fielde­rien est en réal­ité un cheval de Troie, de trois fois rien ; l’ambition inau­gu­rale ren­ferme une plongée plus intime et trou­blante dans la psy­ché du comé­di­en, ou plutôt de son dou­ble à l’écran. Jamais l’acteur n’est allé aus­si loin dans cette con­fu­sion entre sa per­son­ne et son image. En mul­ti­pli­ant les représen­ta­tions (épisodes passés, pho­tos trou­vées sur Google, extraits de ses inter­views), Field­er super­pose dans un geste dia­ble­ment tor­du la part de vrai et la part de supercherie ; le clown triste et le clown joyeux ; le comique et le per­son­nage « raide » qu’il aime inter­préter (« stiff », dis­ait un cri­tique du New York Times à pro­pos de sa presta­tion dans The Curse, for­mule dont Field­er s’est inspiré pour un pas­sage hila­rant chez Jim­my Kim­mel) ; l’inadapté social et le génie du cringe ; le maître de la mise en scène et l’acteur mal­adroit.

Le ver­tige tient à cette per­méa­bil­ité entre le vrai et le faux comme vecteur d’une esthé­tique comique à part entière. Pour dire les choses autrement, l’objet cen­tral du décalage fielde­rien est devenu Field­er lui-même, qui se décale par­fois à n’en plus finir, don­nant à sa fig­ure une den­sité indémêlable et même par endroits effrayante. Ce recen­trage accouche ceci dit d’une évo­lu­tion à la lisière du rabougrisse­ment, et on ne cachera pas une légère décep­tion à voir le « doc­u­men­tariste » sac­ri­fi­er volon­taire­ment la per­spec­tive d’un chef‑d’œuvre comique pour une con­clu­sion plus ambiva­lente. Mais cette dernière dis­tille une part de trou­ble suff­isante pour que ce choix ne ressem­ble pas à un renon­ce­ment. Dans l’ul­time épisode, le vol d’un véri­ta­ble Boe­ing avec des pas­sagers (bien que joués par des acteurs : rien n’est totale­ment faux, sans être totale­ment vrai non plus) impres­sionne moins par l’imposante logis­tique mise en place (et le risque, prob­a­ble­ment plus con­trôlé qu’on ne le voit à l’écran, engen­dré par une telle opéra­tion), que par un petit point de mise en scène : un plan de lui filmé depuis l’extérieur de l’appareil, au fil duquel la caméra se rap­proche douce­ment du cock­pit, jusqu’à ce que l’acteur, aux com­man­des, tourne la tête pour regarder l’objectif. Toute l’armature de la savante machi­na­tion de Field­er ne visait au fond qu’à cela : se filmer lui-même là-haut, dans sa soli­tude intérieure.

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