Ishita Sengupta : « En Inde, il nous faut trouver des stratégies pour contourner la censure »
Cet article fait partie du dossier Critiques d’ailleurs

Ishita Sengupta : « En Inde, il nous faut trouver des stratégies pour contourner la censure »

Ishita Sengupta : « En Inde, il nous faut trouver des stratégies pour contourner la censure »

Critiques d'ailleurs, 7/7


Critiques d'ailleurs, 7/7

Com­ment se porte et se pra­tique aujourd’hui la cri­tique en dehors des fron­tières de l’Hexagone ? Sep­tième invitée : la cri­tique indi­enne Ishi­ta Sen­gup­ta.

Com­ment décririez-vous l’état de la cri­tique en Inde ?

La cri­tique de ciné­ma indi­enne con­stitue un cas assez par­ti­c­uli­er, car le pays com­prend de mul­ti­ples indus­tries ciné­matographiques opérant au sein des dif­férentes régions. Ces indus­tries se dis­tinguent à la fois par des spé­ci­ficités géo­graphiques et lin­guis­tiques ; par exem­ple, en tant que cri­tique vivant à Mum­bai, chef-lieu de l’in­dus­trie Hin­di, j’écris majori­taire­ment sur des films en Hin­di, quand d’autres cri­tiques peu­vent se con­cen­tr­er sur un autre pan de l’industrie. La dis­ci­pline recou­vre par ailleurs plusieurs réal­ités : les pro­fes­sion­nels de la pro­mo­tion cul­turelle, ain­si que les jour­nal­istes et cri­tiques au sens plus tra­di­tion­nel du terme, même si la pro­fes­sion est dif­fi­cile­ment ten­able d’un point de vue économique, ce qui est prob­a­ble­ment le cas dans de nom­breux autres pays. Pour ma part, j’écris, en plus des cri­tiques, des for­mats longs et des inter­views : il me serait dif­fi­cile de ne vivre que de la cri­tique.

Vous estimez donc qu’il n’y a pas vrai­ment de tra­di­tion cri­tique com­mune en Inde ?

Lorsque j’é­tais plus jeune, je lisais beau­coup de cri­tique « tra­di­tion­nelle », des textes qui, à cause du manque d’e­space dans les jour­naux, partageaient tous une même struc­ture : quelques mots sur l’in­trigue, le thème, et sur la per­for­mance des acteurs. Je pense que l’ar­rivée d’in­ter­net a boulever­sé ce for­matage et a per­mis une évo­lu­tion dras­tique dans l’écri­t­ure cri­tique. D’un coup, l’e­space et la taille des textes n’é­taient plus un prob­lème, et les plumes n’écrivaient plus pour se con­former aux attentes d’un jour­nal pat­ri­mo­ni­al, mais pour elles-mêmes, pour des blogs per­son­nels ou des revues certes moins con­nues, mais offrant une indépen­dance bien plus impor­tante. La pro­fes­sion s’est ain­si con­sid­érable­ment raje­u­nie, et s’est débar­rassée de la hiérar­chie interne des grands jour­naux : il n’est plus néces­saire d’avoir passé dix ans au sein d’une rédac­tion pour être autorisé à écrire des cri­tiques. Des approches d’écri­t­ure inno­vantes et plus expéri­men­tales ont ain­si pu voir le jour grâce au numérique, bien qu’il faille aus­si not­er que les espaces rémunérés s’a­menuisent. Quoi qu’il en soit, des jeunes cri­tiques ont émergé, qui se ser­vent aus­si des films pour abor­der des sujets de société plus larges. Le ciné­ma revêt une place très impor­tante dans la cul­ture indi­enne, en par­ti­c­uli­er l’in­dus­trie Hin­di, qui pro­duit un mil­li­er de films chaque année, et qui s’est longtemps nour­rie de la mul­ti­plic­ité de la cul­ture indi­enne. Depuis quelques années, les gou­verne­ments droitiers ont néan­moins fait de ces films des éten­dards et les ont mis au ser­vice de leur pro­pa­gande. De nom­breux cri­tiques cherchent à met­tre en lumière cet aspect et à fustiger les dif­férentes formes de cen­sure qui ont pu émerg­er. Le ciné­ma Indi­en con­naît donc une phase tran­si­tion­nelle très intéres­sante, il n’est plus unique­ment un diver­tisse­ment et porte en lui l’empreinte de l’His­toire. Toute­fois, les traces de cet état par­ti­c­uli­er de l’in­dus­trie sont plus déce­lables dans les textes que dans les films. Ce sont les cri­tiques qui archivent et réfléchissent sur ce tour­nant du ciné­ma Hin­di.

Sous quelles formes la cen­sure dont vous avez par­lé s’ex­erce-t-elle ? Affecte-t-elle aus­si la cri­tique ?

Oui, bien sûr, la cen­sure affecte aus­si la cri­tique, per­son­ne n’écrit en vase clos. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles je suis pigiste : les revues impor­tantes ten­dent à être par­ti­c­ulière­ment pusil­lanimes et ont plus de réti­cences à pub­li­er un texte cri­ti­quant le gou­verne­ment ou un film financé par l’É­tat. À vrai dire, c’est presque une cul­ture de l’au­to­cen­sure qui a émergé et par­a­site insi­dieuse­ment les rédac­tions. À peu près partout, des pré­cau­tions sont pris­es pour ne pas irrit­er le gou­verne­ment, qui a large­ment investi les réseaux soci­aux afin que des comptes trolls attaque­nt le moin­dre opposant. La con­séquence de cela, c’est que si vous souhaitez cri­ti­quer et érein­ter un film pro­pa­gan­diste, vous ne serez pas pub­lié, car tout le monde a peur. Depuis deux ans env­i­ron, je me tourne donc vers des revues et des jour­naux inter­na­tionaux intéressés par ce qu’il se passe en Inde et qui n’ont pas de prob­lème à pub­li­er des textes dénon­ci­a­teurs. Il nous faut trou­ver des straté­gies pour con­tourn­er la cen­sure et con­tin­uer à écrire des textes sub­ver­sifs.

Vous con­tin­uez néan­moins à écrire dans des pub­li­ca­tions indi­ennes.

Oui, je dois bien pay­er mon loy­er. Mais pour cer­tains textes, je me tourne vers des pub­li­ca­tions inter­na­tionales. J’ai par exem­ple écrit sur l’es­sor récent des doc­u­men­taires indi­ens pro­jetés dans des fes­ti­vals. Ces films éminem­ment poli­tiques mon­trent des choses impos­si­bles à fig­ur­er pour la pro­duc­tion main­stream, notam­ment car ils sont soutenus par des finance­ments inter­na­tionaux. Le revers de la médaille, c’est qu’ils ne sont absol­u­ment pas dis­tribués en Inde. Il est par exem­ple impos­si­ble, en dehors de pro­jec­tions privées, de voir Toute une nuit sans savoir de Pay­al Kapa­dia. C’est d’ailleurs une autre forme de cen­sure : les films peu­vent être totale­ment coupés des cir­cuits de dis­tri­b­u­tion. L’ac­tion du gou­verne­ment prend des formes un peu détournées : un film qui ampli­fie son dis­cours droiti­er peut voir par exem­ple sa dis­tri­b­u­tion élargie, ou avoir plus facile­ment accès à des déduc­tions d’im­pôts, ou béné­fici­er de prix de tick­ets d’en­trée plus bas, etc. Les films plus sub­ver­sifs ont quant à eux droit à une défer­lante d’at­taques sur les réseaux soci­aux, mais aus­si à d’autres tac­tiques comme le dépôt de mul­ti­ples rap­ports de police à l’en­con­tre du réal­isa­teur ou d’un acteur. La cen­sure relève donc plus de l’or­dre du décourage­ment que de l’in­ter­dic­tion pure et sim­ple, mais elle reste très intim­i­dante.

Vous avez par­lé de l’im­por­tance cul­turelle du ciné­ma en Inde. Com­ment les textes cri­tiques sont-ils reçus par le pub­lic ? Le lec­torat est impor­tant ?

Pour répon­dre à cette ques­tion, je vais com­mencer par décrire plus pré­cisé­ment ce qu’il se passe en ce moment. L’Inde est un pays d’une grande plu­ral­ité de reli­gions, castes et tra­di­tions, et le ciné­ma est en quelque sorte devenu un espace fédéra­teur où ces dif­férents élé­ments se retrou­vent. Les films ont tou­jours reflété leur con­texte de sor­tie et l’humeur du peu­ple. Par exem­ple, lorsque la lib­erté de la presse a été sévère­ment réprimée en 1984, un type de per­son­nage a émergé : le « jeune homme en colère » qui cristalli­sait en quelque sorte une irri­ta­tion publique ressen­tie envers le gou­verne­ment. Aujour­d’hui, il me sem­ble qu’au­jour­d’hui, le gou­verne­ment exploite la pop­u­lar­ité du ciné­ma con­tre lui-même. Tra­di­tion­nelle­ment, le ciné­ma Hin­di a tou­jours été laïque, et représen­tait une forme de syn­thèse de la mul­ti­plic­ité cul­turelle de l’Inde : les trois acteurs Indi­ens les plus célèbres sont musul­mans dans un pays à majorité hin­doue. La pro­duc­tion con­tem­po­raine tend néan­moins de plus en plus à dén­i­gr­er les minorités et à met­tre en avant des réc­its nationaux fal­sifi­ca­teurs. Si un film n’a pas voca­tion à être his­torique­ment exact, la pro­duc­tion actuelle est mise au ser­vice d’un pro­gramme poli­tique clair visant à retourn­er une com­mu­nauté majori­taire con­tre les autres com­mu­nautés. En rai­son de ce con­texte, la cri­tique est divisée et polar­isée. Le lec­torat est soit con­tre vous, soit avec vous, si bien que j’ai le sen­ti­ment que la nuance des textes est noyée dans la colère ambiante et le vacarme des réseaux soci­aux. Il y a en fait de moins en moins de lecteurs puisque, en rai­son de la cen­sure et de la pro­pa­gande, les films se ressem­blent de plus en plus. Cet appau­vrisse­ment de la pro­duc­tion fait aus­si de nous de moins bons cri­tiques. De toute manière, la sit­u­a­tion pro­fes­sion­nelle des cri­tiques devient de plus en plus inten­able. Nous sommes con­traints d’ac­cepter d’être peu payés parce que nous faisons un méti­er qui nous pas­sionne. Mais c’est aus­si un tra­vail très soli­taire où l’on est seul avec son ordi­na­teur. Et tous les jours, on décou­vre une nou­velle revue ayant dû cess­er sa pub­li­ca­tion pour des raisons économiques ; les espaces où nous auri­ons pu écrire, ou que nous avons tou­jours lus dis­parais­sent ain­si un à un, et avec eux quan­tité de textes qui font par­tie de l’his­toire de l’art. L’époque n’est pas ten­dre avec nous, mais en retour, la cri­tique me sem­ble aujourd’hui d’autant plus essen­tielle.

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