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The Mastermind
Cet article fait partie du dossier Retour de Cannes 2025

The Mastermind

de Kelly Reichardt

The Mastermind

de Kelly Reichardt

Loin du Vietnam


Loin du Vietnam

Dans les années 1970, James Mooney (Josh O’Connor) monte une équipe de bras cassés pour vol­er plusieurs tableaux dans le petit musée de Fir­migham au Mass­a­chu­setts. Si les toiles ont bien été sub­til­isées, le braquage en apparence bien pré­paré rel­e­vait en vérité de l’amateurisme et l’un des voleurs, rat­trapé par la police, dénonce rapi­de­ment James, con­traint de pren­dre la route. The Mas­ter­mind n’est en fait qu’à moitié un film de casse (l’in­trigue poli­cière y est acces­soire), de même que son per­son­nage, assez insai­siss­able, se révèle tou­jours à moitié présent dans les lieux qu’il tra­verse : dans la pre­mière scène du film, qui dépeint le repérage des lieux en vue du cam­bri­o­lage, James sem­ble évoluer dans un monde à part, coupé en deux par le cadre d’un tableau à l’arrière-plan. Faisant à peine mine de con­tem­pler des œuvres, il sub­tilise une petite stat­uette der­rière une vit­rine à la manière de Michel dans le Pick­pock­et de Robert Bres­son, glis­sant l’objet dans un étui à lunettes qu’il dépose ensuite dans le sac d’une femme assise sur un banc, qui s’avérera être sa femme, Ter­ri (Alana Haim), présente dans le musée avec leurs deux enfants. Même en famille, James est déjà seul : la fil­i­a­tion que le film tresse avec le ciné­ma de Bres­son ne se joue pas seule­ment dans la façon pré­cise qu’a Reichardt de met­tre en scène un vol (en décom­posant par le mon­tage une série de gestes mécaniques), mais aus­si dans sa manière de fig­ur­er un per­son­nage à la marge, séparé de son entourage par les sur­cadrages et les lignes dess­inées par les murs et les couloirs. Encore plus que Lizzie dans Show­ing Up (film dont The Mas­ter­mind suit le sil­lon), James s’avère par ailleurs antipathique ; il n’hésite pas à laiss­er seuls ses enfants dans un cen­tre com­mer­cial au moment du braquage, pour les récupér­er en fin de journée dans la même voiture trans­portant les tableaux volés. Au regard des risques incon­sid­érés qu’il prend pour lui et sa famille, il ne s’agit pas d’un « génie », tel que le sug­gère le titre très ironique, mais d’un vrai raté, moins atten­dris­sant que ceux qui peu­plent ordi­naire­ment les films de Reichardt.

Cette idée de la fausse piste ou du faux-sem­blant est de fait au cœur de la mise en scène ; d’une minu­tie impéri­ale, elle racon­te tou­jours autre chose que ce que le réc­it tra­vaille en sur­face. Ain­si égale­ment de la bande-son, employée à des fins comiques, voire car­toonesques, qui fig­ure secrète­ment ce qui se joue dans ce per­son­nage de faux génie : les morceaux de jazz accom­pa­g­nant les gestes de James relèvent à la fois d’une con­ti­nu­ité (une même cadence éten­due sur plusieurs min­utes) et d’une forme d’improvisation sans cesse relancée (des embardées dis­crètes qui tranchent avec la cadence ini­tiale, lorsqu’il s’ag­it par exem­ple d’in­ven­ter une nou­velle pirou­ette pour se sor­tir du pétrin). À chaque fois que James sem­ble avoir un coup d’avance, il est ain­si rat­trapé par ce qu’il n’avait pas su bien voir en amont. Le découpage se dis­so­cie alors de son point de vue, et nous invite à regarder atten­tive­ment ce qui s’apprête à per­turber son plan d’action. En témoigne cette longue scène où Reichardt s’attarde pen­dant plusieurs min­utes sur son per­son­nage en train de cacher les tableaux volés à l’étage d’une porcherie. En accen­tu­ant le prosaïsme d’un geste qui n’a rien d’héroïque, la cinéaste le filme en train d’installer son échelle, de déballer les tableaux un à un, de les mon­ter dans la remise, de les remet­tre enfin dans leur cof­fre avant de faire tomber l’échelle par inad­ver­tance – il devra tomber dans la boue pour descen­dre. D’un point de vue scé­nar­is­tique, la durée de cette drôle de séquence paraît injus­ti­fiée, d’autant que Reichardt bâtit un faux sus­pense autour du fait, sans con­séquence, que les habits de James sont désor­mais cou­verts de terre (les policiers l’attendent chez lui, et il doit se chang­er en urgence dans le jardin). Il faut en réal­ité voir dans la durée de ces plans, qui s’attardent sur des gestes aus­si répéti­tifs qu’anecdotiques, un con­tre­point à l’erreur élé­men­taire de James, qui n’a pas assez bien pris en compte la matière d’une sit­u­a­tion et d’un espace don­nés. Décidé­ment, ce « génie » est trop inat­ten­tif pour en être un.

L’inattentif

« Quelle époque, hein ? » demande, à la fin du braquage, l’un de ses asso­ciés. Une ques­tion à laque­lle James, d’une non­cha­lance à tout épreuve, ne répond même pas : « On se voit plus tard », con­clut-il. Ce dernier n’a que faire de l’espace-temps au sein duquel il évolue. C’est une autre belle fausse piste : au fur et à mesure du réc­it, surtout à par­tir de la fuite de James qui pour­rait s’accompagner d’une mon­tée en ten­sion dra­ma­tique (elle n’adviendra jamais), l’escalade guer­rière que mènent les États-Unis de Nixon au début des années 1970 s’infiltre peu à peu dans le mon­tage et dans les plans. Le Viet­nam est lui aus­si, mais sur un autre mode (sa présence se révèle plus impor­tante qu’on ne le croit d’abord), à moitié là. Il en est fait men­tion dans les annonces radio­phoniques qu’une autostoppeuse inter­rompt pour écouter de la musique, sur des affich­es mil­i­tantes ou à la une d’un jour­nal, juste à côté d’un arti­cle con­sacré à la cav­ale de James – le per­son­nage, de façon élo­quente, ne lira pas le reste de la page. Ce qui se joue à cet égard dans l’une des cham­bres d’hôtel où se terre le fugi­tif fait entr­er le spec­tre de la guerre d’une manière tout à fait boulever­sante au sein du film. En arrivant sur les lieux, James com­mence par accrocher des chemis­es sur la fenêtre de sa cham­bre, tan­dis que, dans l’appartement d’en face, sont dif­fusées les infor­ma­tions télévisées détail­lant l’offensive du pays au Viet­nam et au Cam­bodge : en voulant se cacher de l’extérieur (il ne veut pas être repéré par la police car sa pho­to est dans le jour­nal), il voile lui-même son regard, qui bute sur un hors-champ de taille. Plus tard, dans la même pièce, le per­son­nage découpe une pho­to d’identité pour se fab­ri­quer un nou­veau passe­port. La bande-son, quant à elle, nous fait enten­dre des tirs d’hélicoptères sans que l’on puisse iden­ti­fi­er tout de suite leur prove­nance. En un panoramique cir­cu­laire, la caméra de Reichardt part de James, mon­tre ensuite sans s’arrêter la télévi­sion de sa cham­bre qui dif­fuse des images de la guerre, puis revient sur le per­son­nage, telle­ment occupé à sauver son exis­tence qu’il ne regarde pas une seule sec­onde les mas­sacres en évi­dence juste à côté de lui.

Le réel pro­jet du film tient dans ce mou­ve­ment de caméra : sans pré­somp­tion, Reichardt réalise son film « sur le Viet­nam » en regar­dant l’Histoire de biais, dans une sorte de con­tourne­ment qui, plutôt que de mas­quer la guerre par pré­ciosité, a pour effet inverse de détourn­er l’ensemble des plans dans cette direc­tion. Impos­si­ble, dès lors, de regarder au pre­mier degré la cav­ale de ce per­son­nage pathé­tique, qui se con­tre­fiche de l’ac­tu­al­ité – il refuse par exem­ple de rejoin­dre, comme le lui pro­pose un ami, des mar­gin­aux exilés au Cana­da pour éviter leur enrôle­ment dans l’armée (il se moque même de l’idée de faire par­tie d’une « com­mu­nauté »). Reichardt, comme à son habi­tude, ne méprise pas son per­son­nage. Mais sa mise en scène est plus dure et sévère qu’à l’accoutumée : elle rap­pelle tou­jours le manque d’intelligence de James. Celui-ci est habile dans sa manière de s’extirper de sit­u­a­tions prob­lé­ma­tiques (il reste très débrouil­lard), mais présente une absence d’acuité vis-à-vis du monde dans lequel il cherche à vivre (d’abord sa famille, qu’il nég­lige ; ensuite la société, qu’il ignore). La dernière séquence du film, à la fois mag­nifique et d’une fatal­ité très bres­soni­enne, va dans ce sens. Le per­son­nage y est piégé par son atten­tion mal placée (un porte­feuille plutôt qu’une man­i­fes­ta­tion anti-guerre), soulignée par une mul­ti­pli­ca­tion d’inserts à l’intérieur d’une séquence dont l’ampleur appelait en principe des plans plus larges. Les sur­cadrages nom­breux l’annonçaient en vérité depuis le début (il a tou­jours eu un pied der­rière les bar­reaux) : James sera puni par le sur­gisse­ment d’un acte de vio­lence injuste et arbi­traire, qu’il aurait pu anticiper s’il avait daigné regarder l’époque et ses atroc­ités en face.

Der­rière un petit film de casse se cachait donc un grand film sur l’impasse que con­stitue un rap­port sans réciproc­ité au monde. « Est-ce qu’on ne peut pas admet­tre que des hommes capa­bles, intel­li­gents, et à plus forte rai­son doués de tal­ent ou même de génie – donc indis­pens­ables à la société – au lieu de végéter toute leur vie soient dans cer­tains cas libres de désobéir aux lois ? » demandait Michel à un inspecteur de police au début de Pick­pock­et. Punis­sant son héros inca­pable de voir ce qu’il se passe au-delà de son nom­bril (il finit aspiré dans la pro­fondeur de champ d’un long plan sidérant), The Mas­ter­mind répond en quelque sorte que les génies sont aveu­gles. À nous de bien regarder.

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