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Sirāt
Cet article fait partie du dossier Retour de Cannes 2025

Sirāt

de Óliver Laxe

Sirāt

de Óliver Laxe

Mad Laxe : Trippy Road


Mad Laxe : Trippy Road

Une tra­ver­sée du désert dans un monde post-apoc­a­lyp­tique à la Mad Max, un long trav­el­ling sur un homme per­du dans l’immensité aride évo­quant Ger­ry, un con­voi dans un ter­ri­toire hos­tile qui rap­pelle Sor­cer­er… Beau­coup de films revi­en­nent en mémoire devant Sirāt d’Óliver Laxe. Mais il s’agit peut-être moins d’un geste cita­tion­nel à pro­pre­ment par­ler que de la mar­que d’un film hétéro­clite, où la nar­ra­tion de prime abord min­i­male (Luis, accom­pa­g­né d’Este­ban, son plus jeune fils, part à la recherche de sa fille fugueuse dans une rave per­due au cœur des mon­tagnes maro­caines) se recon­fig­ure en même temps que son rap­port au paysage. Dans un geste psy­chédélique, le voy­age (géo­graphique) est ici avant tout un trip (intérieur), mais sans effets visuels mimant les effets et sen­sa­tions d’une prise de psy­chotropes : le film a plutôt des allures de set tech­no. L’ouverture n’en fait d’ailleurs pas mys­tère, en se focal­isant sur l’installation d’un mur d’enceintes : une fois la musique lancée, sa cadence métronomique don­nera au film son pouls. Après l’arrivée de mil­i­taires en chars annonçant un état d’urgence, la pul­sa­tion élec­tron­ique se mêlera au mix­age sonore d’une sor­tie de route inopinée, dans un élan physique et vital qui s’oppose à l’effondrement du monde.

Les bifur­ca­tions nar­ra­tives mod­u­lent ain­si la ligne de basse pour amorcer de nou­velles phas­es, au sens presque musi­cal du terme (le phasing) : la tra­ver­sée aux accents mythologiques, évo­quant à la fois une quête con­ra­di­enne aux con­fins du monde et le pas­sage du Styx, cède bien­tôt le pas à un road movie plus léger, où Luis et Este­ban se rap­prochent de mar­gin­aux éclopés, avant qu’un élé­ment bru­tal ne vienne tout cham­bouler. Ce plan clef sem­ble d’abord s’inscrire dans la logique nar­ra­tive qui précé­dait — une nou­velle dif­fi­culté tech­nique pro­pre au road trip —, avant de bas­culer lit­térale­ment dans la tragédie, fig­u­rant de façon sai­sis­sante un point de non-retour. Si la scène sidère, elle est aus­si représen­ta­tive des lim­ites de Sirāt, qui parie avant tout sur des sur­pris­es dont l’efficacité repose sur l’enlisement des séquences précé­dentes : à l’image des pro­tag­o­nistes qui cherchent de l’essence à plusieurs repris­es, le film a besoin de réal­i­menter péri­odique­ment son moteur pour repar­tir de plus belle. Reste tout de même un spec­ta­cle très décon­cer­tant, où des tics auteuristes de la moder­nité (l’apparition du titre au bout de la pre­mière demi-heure) voisi­nent avec des élé­ments lorgnant vers la série B (la sym­bol­ique appuyée annon­cée dès le car­ton d’ouverture, l’arrière-fond apoc­a­lyp­tique, etc.) tan­dis que la ratio­nal­ité se délite pro­gres­sive­ment, jusqu’à la lisière du grotesque. C’est peut-être ici que réside la morale du film, qui cul­mine dans le dernier mou­ve­ment, rap­pelant loin­taine­ment une fameuse séquence de Stalk­er. Per­dus au beau milieu d’un champ de mines, les per­son­nages se retrou­vent dans la même posi­tion que le trio tarkovskien con­traint de tra­vers­er à tâtons un tun­nel par­ti­c­ulière­ment dan­gereux, surnom­mé le « Hachoir », sus­cep­ti­ble de les faire dis­paraître au moin­dre faux pas. Chez Tarkovs­ki, il s’agissait d’une mise à l’épreuve de la foi religieuse dans un monde post-URSS rav­agé par le nucléaire ; chez Laxe, la quête mys­tique débouche sur quelque chose de plus prosaïque, et sans doute plus désen­chan­té, pro­pre à la musique tech­no : face à un monde qui s’effondre et où plus rien n’est à per­dre, « ne réfléchis pas » (la réplique est pronon­cée à deux repris­es dans le film), affirme ta puis­sance vitale en t’abandonnant à la pure inten­sité du corps, quitte à pren­dre le risque d’ex­plos­er.

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