© Ange Leccia
Pulsar – Poussière d’étoiles d’Ange Leccia

Pulsar – Poussière d’étoiles d’Ange Leccia

Pulsar – Poussière d’étoiles d’Ange Leccia

Ondes spectrales


Ondes spectrales

Les pul­sars sont des étoiles à neu­trons nées de l’effondrement grav­i­ta­tion­nel d’une étoile mas­sive sur son pro­pre noy­au. D’une den­sité net­te­ment supérieure à celle du soleil, ils tournoient très rapi­de­ment sur eux-mêmes, pro­je­tant une intense émis­sion élec­tro­mag­né­tique qui bal­aie l’espace à inter­valles réguliers, à la manière d’un phare. Pul­sar est aus­si le titre d’un court-métrage de Kate­ri­na Thomada­ki et Maria Klonaris et pour­rait désign­er plus large­ment la place qu’occupent les films expéri­men­taux au sein du champ ciné­matographique. Objets encore mys­térieux, ils demeurent pour­tant invis­i­bles à ceux qui obser­vent le ciel à l’œil nu. Ce ciné-club se pro­pose ain­si de chang­er de longueur d’onde pour révéler l’éclat resplendis­sant de films invis­i­bles ou dis­séminés secrète­ment sur Inter­net.

Divisé en six cadres, Pous­sière d’étoiles d’Ange Lec­cia orchestre une fasci­nante défla­gra­tion, où des images se réitèrent en boucle en migrant par­fois d’un écran à l’autre. La bande sonore mêle des ondes élec­tro­mag­né­tiques au fra­cas d’un orage, comme si les mul­ti­ples écrans cap­taient aléa­toire­ment dif­férentes fréquences qui bal­aient le cos­mos. Alors que les impul­sions lumineuses se démul­ti­plient, redou­blant les plans d’explosions qui parsè­ment le film, les cadres devi­en­nent les récep­ta­cles du chaos du monde, où la destruc­tion et l’informe cohab­itent avec une poignée d’êtres étince­lants – ain­si du vis­age de Jac­no, qui se surim­prime sur un fond étoilé, ou celui d’une femme en noir et blanc entouré de cinq explo­sions atom­iques. Ces éclats de beauté parais­sent d’autant plus resplendis­sants qu’ils sont sus­pendus dans la pous­sière de l’univers.

Le dis­posi­tif sert ain­si d’écrin à la célébra­tion de ces indi­vidus aimés, ce qui con­stitue une con­stante dans l’œuvre de Lec­cia. Le cinéaste ne cesse en effet de réaf­firmer sa ten­dresse pour les per­son­nes qu’il a côtoyées, en réu­til­isant les mêmes images intimes col­lec­tées au cours de sa vie, réar­rangées dans des instal­la­tions inédites, avec un nou­v­el accom­pa­g­ne­ment musi­cal ou un autre mon­tage. Cette logique prend ici toute son ampleur lors d’une séquence où une femme devant un miroir est entourée de cinq cadres très som­bres et indis­tincts. Tan­dis que le ralen­tit et un effet de boucle ten­dent à ren­dre éter­nel cet instant partagé (Lec­cia, la caméra au poing, appa­raît ponctuelle­ment dans le reflet du miroir), la balade amoureuse des Bea­t­les, « The Long and Wind­ing Road », se met à résonner[ref]Il s’agit d’un procédé emblé­ma­tique de l’œuvre de Lec­cia, où des por­traits intimes sont sou­vent accom­pa­g­nés d’une musique pop­u­laire (ici les Bea­t­les, ailleurs Christophe, John­ny Hal­ly­day, voire Claude François).[/ref]. L’élan d’affection qui relie le filmeur et la per­son­ne filmée se met alors aus­si à nous sub­merg­er, en même temps que le plan se propage pour finir par occu­per la total­ité de l’image. L’amour aura fini par reléguer le chaos au sec­ond plan, dans un moment de pléni­tude.

Ce dernier sera pour­tant de courte durée et inter­rompu bru­tale­ment par le retour à l’éclatement lumineux abstrait du début du film[ref]D’abord dif­fusé en 2017 dans la Galerie Jousse Entre­prise, ce court-métrage dure 13’05 mais est pen­sé pour se regarder en boucle — ce qu’invite à faire le fichi­er de 27 min­utes partagé par le cinéaste sur son compte Vimeo.[/ref]. C’est que ces frag­ments arrachés à l’écoulement du temps sont frag­iles et ne parvi­en­nent jamais véri­ta­ble­ment à faire rejail­lir le passé dans le présent. La basse déf­i­ni­tion, les lignes de bal­ayages, la neige et la pix­el­li­sa­tion témoignent de cette perte pour se voil­er d’une pro­fonde mélan­col­ie. Ce ne sont plus que des fan­tômes qui scin­til­lent de manière inter­mit­tente à l’écran, per­spec­tive spec­trale que con­firme l’apparition de deux artistes décédés trop tôt : Jac­no et Pierre Clé­men­ti. Leur dis­pari­tion se matéri­alise à tra­vers la blancheur plus ou moins évanes­cente du musi­cien ou par la cohab­i­ta­tion d’un gros plan de l’acteur/réalisateur au milieu de cadavres issus du court-métrage Stridu­ra. La mort les aura trans­for­més en un sig­nal qui tra­verse l’espace et le temps pour venir nous irradier, telle la lumière d’une étoile qui con­tin­ue de par­courir l’univers après son extinc­tion.

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