© Météore Films
Juvenile Court
Cet article fait partie du dossier Frederick Wiseman, il était une fois l’Amérique

Juvenile Court

de Frederick Wiseman

  • Juvenile Court
  • États-Unis1973
  • Réalisation : Frederick Wiseman
  • Image : William Brayne
  • Son : Frederick Wiseman
  • Montage : Frederick Wiseman
  • Production : Zipporah Films
  • Distributeur : Météore films
  • Date de sortie : 11 septembre 2024
  • Durée : 2h24

Juvenile Court

de Frederick Wiseman

Discipline et châtiment


Discipline et châtiment

Davan­tage que Law and Order (1969) et Hos­pi­tal (1970), dans lesquels Fred­er­ick Wise­man expéri­men­tait encore sa forme, Juve­nile Court (1973) mar­que l’avènement d’une méth­ode, presque inchangée depuis cinquante ans. Qua­tre plans seule­ment instal­lent ici le lieu-sujet : une rue avec une sky­line à l’horizon, un bâti­ment offi­ciel hor­i­zon­tal et austère, un pan­neau indi­quant « Juve­nile Court » (tri­bunal pour enfants) et un panoramique qui accom­pa­gne une voiture de police sur le park­ing, pour se ter­min­er sur le logo affiché sur la por­tière : « Police – City of Mem­phis ». Après avoir don­né ces infor­ma­tions con­textuelles de la façon la plus sobre et effi­cace pos­si­ble, le film restera ensuite cloi­son­né à l’intérieur du tri­bunal, jusqu’à un bref et salu­taire retour à l’air libre.

Le noir et blanc car­ac­téris­tique de la pre­mière péri­ode de l’œuvre du doc­u­men­tariste sied bien à l’univers car­céral du tri­bunal : entre lumière arti­fi­cielle bla­farde et couloirs anonymes, le monde qu’il dépeint paraît dénué de couleurs. Wise­man s’attache à quelques affaires plus ou moins trag­iques, sor­dides ou pathé­tiques, qu’il délaisse par­fois avant que le juge­ment ne soit ren­du. L’un des ver­tiges sus­cités par le film tient dans sa manière d’embrasser un point de vue sim­i­laire à celui d’un employé du tri­bunal : sans jamais accom­pa­g­n­er les per­son­nages à l’extérieur, comme le ferait sans doute un cinéaste de fic­tion, Wise­man laisse le spec­ta­teur dans l’ignorance sur le futur d’un enfant envoyé en famille d’accueil, ou sur le bien-fondé d’une déci­sion de jus­tice con­cer­nant un beau-père vio­lent. Les cas s’enchaînent, dans une suc­ces­sion cru­elle et banale de sit­u­a­tions boulever­santes, dont on ne voit par­fois pas le dénoue­ment. C’est évidem­ment un lieu com­mun de dire que la réal­ité dépasse la fic­tion, mais dans Juve­nile Court, cet apho­risme prend sens par-delà la sim­ple ques­tion de la vraisem­blance, dans la force de cer­tains por­traits. Comme par exem­ple celui d’une fille de onze ans qui, séchant ses larmes, accroche sans s’en ren­dre compte un morceau de mou­choir en papi­er sur sa paupière, ou de ce jeune garçon con­damné dont le vis­age se tord de dés­espoir, hoque­tant de façon détraquée. Les vis­ages des ado­les­cents brisés que l’on croise ici ne s’inventent pas. Ils fasci­nent en tout cas Wise­man, qui recourt beau­coup au zoom pour resser­rer à l’extrême ses cadres, afin de glan­er un regard ou une expres­sion. En face, les adultes, qu’ils soient avo­cats, psy­cho­logues ou même par­fois par­ents, adoptent pour la plu­part une expres­sion neu­tre : ils en ont vu et en ver­ront d’autres.

Le juge Turner fait sa loi

C’est notam­ment le cas du charis­ma­tique juge Turn­er, un homme de loi à la tête ronde et aux yeux glob­uleux, qui a tout d’une fig­ure d’autorité naturelle. Dans la fil­mo­gra­phie de Wise­man, il appa­raît comme l’un des rares « per­son­nages prin­ci­paux », occu­pant une place cen­trale – à l’instar de Mar­ty Walsh, le maire de Boston dans City Hall. À deux épo­ques dif­férentes, le cinéaste regarde ces hommes d’une façon sim­i­laire, empreint d’une forme d’admiration pour l’idée de l’Amérique et de la démoc­ra­tie qu’ils incar­nent, mais avec aus­si par­fois une dis­tance légère­ment ironique sur leur manière de se met­tre en scène. Dans Juve­nile Court, on ne croise ain­si pas seule­ment le regard (évidem­ment « dur mais juste ») du juge dans les scènes où il fig­ure, mais aus­si par le biais d’un por­trait affiché dans le bureau d’un employé, comme s’il s’agissait d’un tableau du prési­dent améri­cain en fonc­tion. Il s’apparente à un sub­sti­tut pater­nel face aux par­ents dépassés en matière de dis­ci­pline, terme ici sou­vent employé comme un syn­onyme d’éducation. Le mon­tage souligne ce rôle de patri­arche lors d’une scène où il reçoit une femme et ses deux jeunes enfants dans son bureau, à pro­pos d’une accu­sa­tion d’agression sex­uelle. En champ-con­trechamp, le juge pose des ques­tions et la mère répond, jusqu’à ce que le petit garçon se retrou­ve soudaine­ment dans le plan con­sacré à l’homme de loi, le bras du juge entourant chaleureuse­ment ses épaules. « Vous avez de beaux enfants », dit-il alors à sa mère, avec un rare sourire. C’est l’un des seuls moments un tant soit peu comique de ce film ter­ri­ble, peut-être l’un des plus déchi­rants de son auteur. « This is Amer­i­ca », tente de ras­sur­er un avo­cat à son client de dix-sept ans envoyé en mai­son de cor­rec­tion à la fin du film, comme pour rap­pel­er qu’il s’agit d’un « land of oppor­tu­ni­ty ». Dif­fi­cile de le croire, quoique Wise­man partage peut-être sa foi : dans l’ultime plan du film, qui repro­duit le cadrage du pre­mier, la rue devant le tri­bunal est désor­mais tra­ver­sée par deux jeunes filles qui marchent vers la ville au loin. Dans ce film d’avenirs bouchés, un vague espoir sem­ble alors accom­pa­g­n­er leurs sil­hou­ettes.

Soutenez Critikat

Critikat est une revue de cinéma associative dont les rédacteurs et rédactrices sont bénévoles.
Si elle est (et restera) entièrement gratuite, sa production a un coût : votre soutien est précieux pour garantir sa pérennité et son développement (site Internet, vidéos, podcasts...).
N'hésitez pas à nous soutenir mensuellement si vous le pouvez !

Hospital
Hospital
Law and Order
Law and Order
Frederick Wiseman, il était une fois l’Amérique
Frederick Wiseman, il était une fois l’Amérique
Hatari — Menus-plaisirs Les Troisgros
Hatari — Menus-plaisirs Les Troisgros
Menus-plaisirs Les Troisgros
Menus-plaisirs Les Troisgros
Un couple
Un couple
Top 10 de l’année 2020
Top 10 de l’année 2020
City Hall
City Hall
De la démocratie en Amérique
De la démocratie en Amérique
Top 10 de l’année 2019
Top 10 de l’année 2019
Le corps de l’Amérique (Monrovia)
Le corps de l’Amérique (Monrovia)
Scinder l’espace (Monrovia)
Scinder l’espace (Monrovia)