Megalopolis de Francis Ford Coppola | © Le Pacte
Cannes 2024, la démesure et la liberté
Cet article fait partie du dossier Retour de Cannes

Cannes 2024, la démesure et la liberté

Cannes 2024, la démesure et la liberté

Bilan du 77e Festival de Cannes


Bilan du 77e Festival de Cannes

Curieux dénoue­ment : après un fes­ti­val chao­tique et débor­dant de films mutants, le pal­marès con­coc­té par Gre­ta Ger­wig et son jury aura plus ou moins mis tout le monde d’accord, en don­nant la Palme d’or à Ano­ra de Sean Bak­er, l’un des rares films nar­ra­tive­ment tenus de cette édi­tion, et le Grand Prix à All We Imag­ine As Light de Pay­al Kapa­dia, pre­mier titre indi­en en trente ans à béné­fici­er des hon­neurs de la com­péti­tion. Même les récom­pens­es octroyées à The Sub­stance de Coralie Fargeat et aux Graines du figu­ier sauvage de Moham­mad Rasoulof achèvent un tableau soigné. Le pre­mier repart avec un prix du scé­nario, certes mérité au regard de sa struc­ture fondée sur une série de règles arbi­traires que les per­son­nages s’évertuent à bafouer, mais qui sonne tout de même comme une manière de célébr­er le con­cept du film au détri­ment de sa sauvagerie. Le sec­ond, annon­cé grand favori pour la récom­pense suprême, reçoit finale­ment un « prix spé­cial du jury » dis­tin­guant avant tout sa force poli­tique. Un peu de genre, un peu d’état du monde, un prix d’interprétation jus­ti­fié pour Jesse Ple­mons (dans une com­péti­tion où les rôles mas­culins dignes d’intérêt étaient rares), une dou­ble médaille pour Emil­ia Perez, qui per­met de récom­penser pour la pre­mière fois une actrice trans, celui de la mise en scène pour le ciné­ma plus pointu et raf­finé de Miguel Gomes, un Grand prix pour un petit film (à notre avis, un peu trop) d’une cinéaste promet­teuse, une Palme pour l’œuvre qui fait l’unanimité : que deman­der de plus ?

Sauf que, tout hon­or­able que soit ce pal­marès, il résume pour­tant assez mal le sen­ti­ment général lais­sé par une com­péti­tion qui a beau­coup décon­certé ou agacé les spec­ta­teurs à coups d’objets bruyants (Limonov, Motel Des­ti­no), ruti­lants (L’Amour ouf) ou jusqu’au-boutistes (le très cli­vant The Sub­stance). En ce sens, l’ombre d’un film en par­ti­c­uli­er a plané sur l’ensemble du fes­ti­val, Mega­lopo­lis de Fran­cis Ford Cop­po­la, dont la présen­ta­tion très atten­due a don­né nais­sance à un cortège de réac­tions médusées : qu’est-ce que c’est que ce truc ? Qu’est-ce qui a bien pu pass­er par la tête de Cop­po­la ? Ces ques­tions, je me les suis moi-même posées en décou­vrant le film, dans un état indémêlable de sidéra­tion, de décon­te­nance­ment et d’émerveillement, avant de le revoir le lende­main matin. Expéri­ence à la hau­teur d’un film hors normes : la pre­mière fois fut un choc dont je suis ressor­ti grog­gy, avec la con­vic­tion d’avoir vu quelque chose d’important, mais sans être en mesure de trou­ver les mots justes pour cir­con­scrire mon émo­tion. À l’inverse, le sec­ond vision­nage a lais­sé place à une joie de tous les instants, celle d’avoir la sen­sa­tion de dia­loguer avec le film de rac­cord en rac­cord, de rup­ture en rup­ture. Car au cœur du tin­ta­marre de sa mise en scène, Cop­po­la ménage en réal­ité une har­monie bis­cor­nue par l’entremise d’un mon­tage net­te­ment plus flu­ide qu’on pour­rait d’abord le croire.

Devant Mega­lopo­lis, on ressent par­fois le même trou­ble qu’en décou­vrant une pièce de free jazz dont les secrets se dévoilent à mesure que l’impression pre­mière de dis­so­nance se dis­sipe ; au pre­mier con­tact rêche pro­duit par la déstruc­tura­tion des formes clas­siques se sub­stituent l’exaltation pro­fonde et inex­plic­a­ble que l’on ressent en touchant du doigt le jamais vu et le jamais ouï. Il ne faut en tout cas pas défendre le film pour son seul geste roman­tique ou son audace, mais bien pour sa forme, d’une inven­tiv­ité per­ma­nente dans son tra­vail d’une impureté. Cannes se fait de temps à autre le théâtre d’un tel ravisse­ment : en dix ans, il y aura eu Adieu au Lan­gage, Twin Peaks : The Return, Le Livre d’image, et main­tenant, Mega­lopo­lis. Je me rends compte, en couchant cette liste sur le papi­er, que ces titres ont en com­mun de con­juguer un foi­son­nement d’idées nova­tri­ces avec une pul­sion prim­i­tive, voire presque par endroits enfan­tine, du ciné­ma. Les scènes y ressem­blent par­fois à un bac à sable où s’exprime une inspi­ra­tion aus­si géniale que puérile ; c’est évidem­ment désta­bil­isant, mais n’est-ce pas ça, au fond, la vraie « moder­nité » ? L’archaïque et le nou­veau entrelacés pour don­ner nais­sance à une forme prô­nant la ful­gu­rance comme valeur car­di­nale ?

Fantômes et jeunes pousses

C’est peu dire que le film n’a pas fait l’unanimité (y com­pris dans nos rangs), mais même ses détracteurs auront noté que sa folie a déteint sur les pro­jec­tions qui ont suivi – ain­si de Bird d’Andrea Arnold ou d’Emil­ia Perez, com­prenant des mon­tages en trip­tyques et le sur­gisse­ment de visions exogènes. Le maître mot de cette sélec­tion fut la recherche. Lan­thi­mos, tour­nant le dos à ses suc­cès récents, renouait (par­tielle­ment) avec ses expéri­men­ta­tions grec­ques, tan­dis que Jia Zhang-ke remon­tait, de manière assez rad­i­cale (je suis moins con­va­in­cu que mes col­lègues, mais il faut recon­naître que le film déton­nait au sein de la com­péti­tion), ses pro­pres films pour voy­ager à tra­vers la Chine du XXIe siè­cle. Même Gilles Lel­louche, avec son déluge d’effets et son esthé­tique com­pi­lant grande fresque hol­ly­woo­d­i­enne, maniérisme pub­ard des 80’s et formes clipesques, a pro­posé un fatras rompant avec la tra­di­tion can­noise du « grand film » bien soigné et pro­pret. Si la com­péti­tion fut pour bon nom­bre déce­vante et haras­sante, ce foi­son­nement n’en est pas moins stim­u­lant : plutôt que de don­ner des sem­piter­nelles « nou­velles du monde » et de se fon­dre dans un académisme fes­ti­va­lier loin­taine­ment héri­ti­er de la moder­nité ciné­matographique, les con­cur­rents à la Palme d’or ont cette fois-ci, pour le meilleur et pour le pire, davan­tage priv­ilégié des formes abra­sives ou décousues.

Il est prob­a­ble qu’Ano­ra – qui n’a pas volé sa Palme au regard du niveau moyen de la sélec­tion, même si le film n’est jamais plus beau et pré­cis que lorsqu’il ralen­tit sa marche effrénée – et All We Imag­ine As Light, au charme plus vaporeux, ont prof­ité de cette atmo­sphère pour se démar­quer. Leur sacre met aus­si indi­recte­ment en lumière une autre ten­dance de cette sélec­tion, en élar­gis­sant le spec­tre aux sec­tions par­al­lèles : les films les plus émou­vants de cette année furent aus­si les plus mod­estes, entre l’autofiction posthume de Sophie Fil­lières (Ma vie ma gueule), les éclats mélan­col­iques de Tyler Taormi­na (Christ­mas Eve in Miller’s Point) et les appari­tions entê­tantes et fan­tas­ma­tiques d’un curé chez Alain Guiraudie (Mis­éri­corde). Sans par­ler d’autres films défendus dans ces colonnes, tels que Scé­nar­ios et Exposé du film annonce du film “Scé­nario” de Jean-Luc Godard, L’Invasion de Sergei Loznit­sa ou Eep­hus de Car­son Lund : à l’ombre du palais, entre films d’outre-tombe et jeunes pouss­es, cette édi­tion en dents de scie aura don­né des nou­velles assez réjouis­santes de ce vieux rêve qu’est le ciné­ma, à la fois méga­lopo­lis mor­dorée, limbes peu­plés de fan­tômes et jour­nal intime.

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