Si l’on avait déjà vu Mikey Madi­son en hip­pie de la Man­son Fam­i­ly dans Once Upon a Time in Hol­ly­wood, on a l’impression d’assister ici à la nais­sance d’une actrice. Ano­ra sem­ble fait pour elle, embras­sant totale­ment la dynamique d’Ani, son per­son­nage de strip-teaseuse qui devient l’épouse de Vanya, le fils imma­ture d’un mil­liar­daire russe. L’entêtement de cette jeune femme et la frénésie avec laque­lle la comé­di­enne l’incarne (qu’elle mâche un chew­ing-gum, lance des insultes ahuris­santes, hurle ou se mure dans un silence rageur) ser­vent de moteur à la comédie de Sean Bak­er. À par­tir du moment où le par­rain de Vanya, sup­posé veiller sur le garçon en l’absence de ses par­ents, apprend ses frasques avec Ani et envoie deux hommes de main véri­fi­er si les rumeurs sont vraies, le film prend la forme d’un bal­let d’af­fron­te­ments. C’est la grande ques­tion d’Ano­ra, qui s’ouvre sur une série de lap-dances dans le club où tra­vaille Ani : qui mène la danse ?

La réponse apportée par le film varie d’une scène à l’autre, d’une façon plus ou moins cru­elle pour le per­son­nage, qui se bat afin de con­serv­er une posi­tion fraîche­ment acquise (de femme mar­iée et de femme riche). L’imparable mécanique comique à l’œuvre ici, qui rap­pelle cer­tains épisodes des Sopra­no avec ses gang­sters mal­adroits, tient à la manière qu’a Sean Bak­er de ren­dre chaque dia­logue infructueux et con­flictuel. Le scé­nario pour­rait par­fois, dans sa quête d’efficacité, don­ner l’im­pres­sion de se lim­iter à un sim­ple plaisir nar­ratif, si le film n’était pas tra­ver­sé par de nom­breuses rup­tures et cas­sures de rythme. Dans une séquence cen­trale, Ani tente à plusieurs repris­es d’échap­per aux mains des deux larbins sur­pris par sa com­bat­iv­ité. C’est grâce à la répéti­tion (des ques­tions, des insultes) et à l’étirement de la sit­u­a­tion que le cinéaste capte une forme de bouil­lon­nement, un défer­lement d’énergie qui a tou­jours con­sti­tué l’horizon de son ciné­ma.

L’Amérique qu’il filme est d’ailleurs avant tout un ter­ri­toire incan­des­cent. Les plans « volés », tournés dans un pas­sage cou­vert de Las Vegas, en sont un bon exem­ple. En pro­je­tant son cou­ple de fic­tion au milieu de pas­sants, pas vrai­ment sur­pris de la présence d’une caméra en ce lieu, Sean Bak­er saisit dans un même mou­ve­ment une effer­ves­cence et sa nature illu­soire : les feux d’artifices au-dessus d’Ani et de Vanya sont faux, il ne s’agit que d’un pla­fond-écran, qui pointe le car­ac­tère fac­tice de leur his­toire d’amour. À l’épilogue sub­lime du film, se déroulant dans une voiture sous la neige, de dessin­er une nou­velle promesse : en ralen­tis­sant la cadence et en fix­ant sa caméra, Bak­er parvient finale­ment à tran­scen­der sa comédie sur­voltée. Ce n’est pas tant la larme coulant sur le vis­age de Mikey Madi­son qui boule­verse alors, que la prise de con­science que le per­son­nage n’avait jusqu’i­ci jamais pleuré.