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Megalopolis
Cet article fait partie du dossier Retour de Cannes

Megalopolis

de Francis Ford Coppola

Megalopolis

de Francis Ford Coppola

L'extraordinaire


L'extraordinaire

« Sans voix », « au-delà du bien et du mal », « je n’ai jamais vu ça » : ce sont quelques mots qui ont jail­li autour de moi en sor­tant de la pro­jec­tion de Mega­lopo­lis, pour ten­ter de cir­con­scrire, non sans mal, l’ébranlement sus­cité par sa décou­verte. Il faut insis­ter sur ce point, qui n’est ni une hyper­bole, ni une manière de faire mon­ter arti­fi­cielle­ment la may­on­naise : il me sem­ble impos­si­ble, même si on con­naît le ciné­ma de Cop­po­la sur le bout des doigts, d’imaginer à quoi ressem­ble vrai­ment le film. Et pour­tant, ce débous­sole­ment était quelque part annon­cé par la pre­mière scène, révélée en amont de sa présen­ta­tion can­noise, dans laque­lle Cae­sar, l’architecte incar­né par Adam Dri­ver, sus­pend le cours du temps. L’idée est à enten­dre au pied de la let­tre : les lois de la physique n’ont pas prise sur Mega­lopo­lis. On regarde le film se dépli­er d’abord avec un sen­ti­ment d’incompréhension, de malaise ou de décep­tion, on se sur­prend à avoir la bouche ouverte de stupé­fac­tion depuis cinq longues min­utes, on rit mais sou­vent d’un rire estom­aqué, qui entrave son éclat, on jubile, on est admi­ratif, on est sidéré. Il y a trop de mots et cepen­dant les mots man­quent ; je m’imagine que c’est peut-être ça qu’ont ressen­ti les pre­miers spec­ta­teurs à enten­dre du free jazz. C’est une expéri­ence douloureuse et inouïe, qui divise (et nous divise déjà dans la revue), parce qu’elle a voca­tion à divis­er. Mega­lopo­lis ne sera jamais un clas­sique, pour la sim­ple et bonne rai­son qu’il n’y a rien de clas­sique dans ce film, que les notions de « bon » ou « mau­vais » ne suff­isent pas pour cern­er l’impression pro­fonde qu’il laisse déjà, qu’il est vain de vouloir en tir­er tout de suite, là main­tenant, un chef‑d’œuvre, malade ou non. Le film est d’une autre planète.

Tâchons quand même de met­tre un sem­blant d’ordre dans ce qui n’en a pas. On est d’abord éton­né par le dénue­ment rad­i­cal des pre­mières scènes et leur enchaîne­ment aton­al ; c’est comme si Cop­po­la com­mençait son film à la manière d’une pièce de théâtre expéri­men­tale et out­ran­cière, avec une scène insta­ble (l’arène sus­pendue sur laque­lle s’organise une joute ver­bale), une sorte de Shake­speare hir­sute et mal peigné (Cae­sar fait son entrée sur le célèbre mono­logue d’Ham­let), où des hommes de pou­voir et des jet-set­teuses en toges se livrent à un véri­ta­ble petit cirque. Il ne faut pas chercher à suiv­re un fil nar­ratif, ou même essay­er de s’accrocher à un motif en par­ti­c­uli­er pour se « repér­er » : le film bom­barde l’écran de lumière pour mieux nous plonger dans la pénom­bre – en témoigne d’ailleurs un hal­lu­ci­nant hap­pen­ing (on n’en dira pas plus) qui survient après une mini-apoc­a­lypse. Si le film sème la con­fu­sion, c’est d’abord et avant tout pour ouvrir une brèche, lézarder l’écran pour aller, au risque d’employer une for­mule pom­peuse, au-delà du ciné­ma. Des visions numériques ouverte­ment kitsch se mêlent à de somptueuses surim­pres­sions ; des trip­tyques organ­isent un bal­let chro­ma­tique où se glis­sent des images autrement pau­vres ; un sub­lime ecto­plasme doré, comme échap­pé de L’Étrange affaire Angel­i­ca d’Oliveira, fait son appari­tion ; des per­son­nages cen­traux se volatilisent soudaine­ment, quand d’autres ressur­gis­sent.

C’est à la fois un essai sans dis­cours clair, une comédie ouverte­ment grotesque, un mélo, un trip psy­chédélique, une satire de l’époque, voire une promesse lais­sée pour demain par un vieux cinéaste qui croit, avec une force qui laisse pan­tois, en la pos­si­bil­ité d’un avenir meilleur. C’est l’œuvre d’un vieil­lard – on est à peu près cer­tain qu’elle sera taxée de gâtisme – autant que d’un nou­veau-né (comme le pointe le dernier plan), un geste aus­si mod­erne que prim­i­tif, un film en tous points hors du com­mun. Il serait peine per­due de vouloir en faire le tour dans le cadre d’un fes­ti­val comme Cannes (et je me demande d’ailleurs bien com­ment il va être pos­si­ble, après un truc pareil, de repren­dre nor­male­ment le train-train des pro­jec­tions), ni même de tranch­er ce qu’on en pense, mais je crois tout de même fer­me­ment n’avoir jamais vu ça, vécu ça, ressen­ti ça devant un film. N’est-ce pas au fond la chose la plus pré­cieuse que l’on puisse atten­dre du ciné­ma (et par exten­sion de l’art) que de nous con­fron­ter à une impres­sion aus­si ver­tig­ineuse qu’intangible, et de nous laiss­er nous débrouiller avec elle ? Oui, décidé­ment, Mega­lopo­lis est un film extra­or­di­naire.

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