O Dia que te conheci d'André Novais Oliveira | © André Novais Oliveira
38e Entrevues Belfort
  • 38e Entrevues Belfort
  • Lieu : Belfort, France
  • Date : du 20 au 26 novembre 2023
  • Infos : https://www.festival-entrevues.com/

Journal d'Amériques


Journal d'Amériques

La com­péti­tion du fes­ti­val Entre­vues à Belfort, con­sti­tuée de pre­miers, deux­ièmes ou troisièmes films, a ceci de pré­cieux qu’elle per­met de pren­dre des nou­velles d’un cer­tain ciné­ma indépen­dant, fauché et libre, ne trou­vant que rarement le chemin des salles. Le fes­ti­val, qui a récom­pen­sé Ted Fendt en 2018 pour Clas­si­cal Peri­od, porte notam­ment une atten­tion par­ti­c­ulière aux petites pro­duc­tions améri­caines qui n’ont pas grand-chose à voir avec les gross­es machines « indie » présen­tées à Sun­dance.

Cette année, trois d’entre elles fig­u­raient en com­péti­tion, par­mi lesquelles La Vie selon Ann (titre français de The Feel­ing That the Time for Doing Some­thing Has Passed) de Joan­na Arnow. À Cannes, on s’é­ton­nait de la présence d’un tel film à la Quin­zaine des Cinéastes, que l’on aurait plutôt imag­iné faire ses pre­miers pas à un fes­ti­val tel que Belfort. Cette comédie rad­i­cale­ment sin­istre a donc finale­ment trou­vé ici son écrin naturel. Le pro­duc­teur du film, Gra­ham Swon, présen­tait par ailleurs, cette fois en tant que réal­isa­teur, An Evening Song (For Three Voic­es). Accom­pa­g­né d’une bande-orig­i­nale inin­ter­rompue (un morceau de drone d’1h26 de Rachel Evans) et filmé avec une caméra fab­riquée pour l’oc­ca­sion par le cinéaste et son chef-opéra­teur Bar­ton Cortwright, cet objet inclass­able s’organise autour d’un tri­an­gle amoureux dans le Mid­west améri­cain de 1938. Un cou­ple d’écrivains (la femme est une roman­cière et poétesse de renom, tan­dis que son époux écrit pour des mag­a­zines pulp) s’in­stalle à la cam­pagne, où ils embauchent une domes­tique avec laque­lle se noue rapi­de­ment une rela­tion ambiguë. Cha­cun de leur côté, ils se con­fient à la jeune employée, grande brûlée et croy­ante, qui se retrou­ve mêlée d’abord à leurs con­fi­dences, puis à leurs désirs. S’en­trela­cent alors plusieurs couch­es de réc­its (d’un étrange fait divers aux his­toires écrites par les per­son­nages eux-mêmes) ryth­mées par autant de voix-off (les three voic­es du titre) s’é­coulant au gré d’inces­sants et par­fois sub­limes fon­dus enchaînés. Un temps fasci­nant par son aspect presque liq­uide (les plans, comme les bouts de fic­tions, se coulent les uns dans les autres) le film, que l’on tra­verse à la manière d’un rêve, s’avère mal­gré tout trop opaque ; la caméra bricolée par le cinéaste pro­duisant même lit­térale­ment un flou dif­fus sur une large sur­face du cadre. Lors d’un inter­minable trav­el­ling cir­cu­laire autour des deux femmes sur le point de s’embrasser, le car­ac­tère hyp­no­tique de cette chan­son du soir prend même la forme d’une berceuse para­doxale­ment étouf­fante.

Moins ambitieux mais plus accom­pli, Berman’s March mar­quait le retour à Belfort de Jor­dan Tetewsky et Joshua Pikovsky, un an seule­ment après la présen­ta­tion de Han­nah Ha Ha. Le titre n’évoque cette fois plus les débuts du mum­blecore (Fun­ny Ha Ha d’An­drew Bujal­s­ki) mais Sher­man’s March, le fab­uleux jour­nal filmé de Ross McEl­wee que nous mon­trerons, heureuse coïn­ci­dence, dans quelques jours au ciné-club de Critikat. Au-delà de l’hom­mage et du motif du road movie, le film ressem­ble toute­fois davan­tage à un remake d’Old Joy de Kel­ly Reichardt : Char­lie Berman, sim­ple ouvri­er de chantier, tra­verse une poignée d’É­tats pour rejoin­dre trois vieux amis de lycée dans un chalet. Passé la joie des retrou­vailles, pure et boulever­sante, la cru­auté s’in­stalle ; Char­lie n’a plus grand chose à voir avec ces types qui n’ont à la bouche que place­ments financiers et enter­re­ments de vie de garçon. Le duo de cinéastes filme avec une grande métic­u­losité ce délite­ment de l’ami­tié acté par une série de petites diver­gences poli­tiques et morales. Bien­tôt isolé au sein du groupe, Char­lie l’est aus­si dans le cadre, là où ses trois com­pères sont sou­vent filmés ensem­ble. Dans une scène où il s’occupe du bar­be­cue, à quelques mètres seule­ment de ses amis, il devient presque un voyeur, voire une sorte de présence invis­i­ble à laque­lle rien n’échappe. L’acuité avec laque­lle les sen­ti­ments de ce per­son­nage pour­tant mys­térieux sont aus­cultés per­met au film de ne pas démérit­er par rap­port à son mod­èle reichard­tien. Enfin, nous évo­quions l’an dernier, à pro­pos de Han­nah Ha Ha, le car­ac­tère légère­ment puéril de l’esthé­tique numérique du duo, dont la saleté arti­fi­cielle repose sur une drôle de trou­vaille : les cinéastes aiment en effet à ten­dre un col­lant sur l’objectif de la caméra. Sur ce point, il y a du mieux : ils ont cette fois-ci opté pour des bas beau­coup plus fins, per­me­t­tant tou­jours aux phares de voiture de baver, mais désor­mais sans ren­dre floue la moin­dre scène.

L’horizon brésilien

Pour la deux­ième année con­séc­u­tive, le Grand Prix Janine Bazin ne vient toute­fois pas d’Amérique du Nord, mais du Brésil. Dans O Dia que te con­heci, André Novais Oliveira racon­te quelques heures de la vie de Zeca, un bib­lio­thé­caire d’une école située dans la ban­lieue de Belo Hor­i­zonte. Avec une cer­taine rigueur dans l’observation des spé­ci­ficités de ce décor urbain, la pre­mière par­tie se con­sacre au tra­jet tortueux que doit entre­pren­dre Zeca pour se ren­dre à son tra­vail : alors que son bus tombe en panne en périphérie de la ville, il décide, avec un com­pagnon d’in­for­tune, d’aller s’a­cheter quelque chose à grig­not­er en atten­dant le prochain. Un événe­ment aus­si triv­ial que celui-ci donne à Novais Oliveira l’occasion de dévoil­er ce paysage en soi assez peu ciné­matographique. Il filme notam­ment les per­son­nages aller (en marchant) et venir (en courant) sur une passerelle en béton, grise et dép­ri­mante, en détail­lant son archi­tec­ture avec un soin semi ironique. Le virage sen­ti­men­tal promis par le titre (que l’on pour­rait traduire par : « le jour où je t’ai ren­con­trée ») s’opère sur le chemin du retour quand Luisa, une col­lègue qu’il con­naît mal, le rac­com­pa­gne en voiture après lui avoir appris son licen­ciement. L’histoire d’amour que l’on sent s’esquisser prend néan­moins un tour inat­ten­du, la rela­tion des per­son­nages évolu­ant prin­ci­pale­ment par le biais de dia­logues con­sacrés à leur dépres­sion respec­tive et à leurs ordon­nances d’antidépresseurs et autres anx­i­oly­tiques. Ni amer, ni niais (les per­son­nages ne sont pas là pour se sauver mutuelle­ment), le film parvient à fig­ur­er avec une grande douceur la façon dont ils s’ap­privoisent l’un l’autre. S’ils ont de mul­ti­ples points com­muns (ils sont noirs dans un pays encore large­ment raciste, appar­ti­en­nent à la classe moyenne, etc.), le cinéaste ne fait pas ressen­tir d’év­i­dence mag­ique à leur rela­tion, de même qu’il ne rend pas atten­dris­santes les mal­adress­es dont ils font preuve. L’un des plus beaux plans du film, un long trav­el­ling accom­pa­g­nant leur marche dans la nuit, rap­pelle les déam­bu­la­tions de Before Sun­rise, à une dif­férence majeure près : con­traire­ment aux très bavards Jesse et Céline, Zeca et Luisa ne pronon­cent pas un mot. On ne sait pas bien si le cinéaste fig­ure une entente par­faite ou une absolue dys­fonc­tion, mais le film brille juste­ment par le car­ac­tère atyp­ique de ce cou­ple un peu gauche. Et Belfort de récom­penser, une fois n’est pas cou­tume, un cer­tain art de la micro-fic­tion.

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