The Fabelmans de Steven Spielberg | © Universal Pictures
2023, l’ancien et le nouveau

2023, l’ancien et le nouveau

2023, l’ancien et le nouveau

Le cinéma, « post » par essence


Le cinéma, « post » par essence

Posons une hypothèse incon­grue : et si, en dépit des craintes sus­citées par les pro­grès ful­gu­rants de l’IA, la con­cur­rence des plate­formes, l’arrêt de la pro­duc­tion hol­ly­woo­d­i­enne pen­dant de nom­breux mois suite à la grève des scé­nar­istes et des acteurs, ou encore le con­tre­coup tou­jours pal­pa­ble du Covid-19, le ciné­ma, enten­du à la fois comme art et indus­trie, ne se por­tait pas si mal ?

Au-delà d’avoir été riche en beaux films (ce que devraient con­firmer les tra­di­tion­nels classe­ments de décem­bre), l’année sur le point de s’achever aura aus­si per­mis de bat­tre en brèche quelques idées reçues sur la san­té du ciné­ma, d’une cer­taine manière con­stam­ment sujette à cau­tion. Le con­stat ne date pas d’hier : com­bi­en de fois a‑t-on déjà pronon­cé son acte de décès ? C’est une mal­adie de la cinéphilie et de la cri­tique de se (com)plaire à imag­in­er le ciné­ma comme un corps sinon ago­nisant, au moins tou­s­sotant. Le par­lant, la couleur, la télévi­sion, le piratage, les séries TV, le numérique ou encore Net­flix : aucune de ces sept plaies d’Égypte n’a eu sa peau. Cet hori­zon mor­tifère sem­ble comme con­sti­tu­tif de la manière dont le ciné­ma est perçu, non sans raisons : pour qu’il vive, il lui a fal­lu mourir plusieurs fois et chang­er d’épiderme, tel un ser­pent qui, à inter­valles réguliers, opère sa mue. Ces dernières années, l’expression de « post-ciné­ma » a d’ailleurs fleuri dans le champ académique[ref]Sous l’impulsion notam­ment de deux ouvrages, Post-Cin­e­ma: The­o­riz­ing 21st-Cen­tu­ry Film, dirigé par Shane Den­son et Julia Ley­da, et Post-ciné­ma. Cin­e­ma in the post-art era, dirigé par José Moure et Dominique Chateau.[/ref] pour ten­ter de cir­con­scrire les spé­ci­ficités des images en mou­ve­ment s’affranchissant des car­ac­téris­tiques tra­di­tion­nelles du ciné­ma – la pel­licule, la seule pro­jec­tion en salle, etc. – et qui ne suff­isent plus à le définir. Aus­si per­ti­nent soit-il pour explor­er les liens que tis­sent aujourd’hui les images ciné­matographiques avec d’autres formes voisines ou satel­li­taires, le con­cept a toute­fois pour lim­ite de min­imiser dans sa for­mu­la­tion même la don­née suiv­ante : le ciné­ma a quelque part tou­jours, en soi, ten­du vers l’après. Ne serait-ce qu’à l’échelle de sa tech­nique, il con­stitue une sorte de palimpses­te inin­ter­rompu de procédés et d’innovations. À par­tir de là, il appa­raît vain de ne vouloir garder de lui qu’une image figée, livrée à un instant T. Mais dans le même temps, c’est pré­cisé­ment parce que le ciné­ma est, dès ses débuts, une machine courant après sa pro­pre trans­for­ma­tion, qu’il nour­rit la nos­tal­gie et le regret ; à peine a‑t-on le sen­ti­ment de l’avoir touché du doigt dans toute sa vital­ité qu’il n’est déjà plus là, ou plutôt ailleurs. Aimer le ciné­ma, c’est dès lors accepter de le voir par­tir – et de con­sen­tir à le suiv­re dans son mou­ve­ment per­pétuel, au risque d’opter pour un immo­bil­isme, voire un con­ser­vatisme néces­saire­ment infructueux.

Alors, com­ment aura « bougé » le ciné­ma en 2023 ? En atten­dant de revenir, au moment de divulguer le top 10 de la rédac­tion, sur ce que les films de cette année nous ont racon­té, on peut déjà relever quelques sig­naux posi­tifs éclairant la manière dont le ciné­ma reste, en dépit de sa perte d’influence dans l’espace pub­lic, une forme pop­u­laire encore capa­ble de faire événe­ment. Y com­pris au sein de la salle, pour­tant a pri­ori mise à mal par l’émergence de ce « post-ciné­ma » débor­dant de son enceinte. Ain­si du phénomène « Barbenheimer », né sur Inter­net et les réseaux soci­aux, ou en France du Con­sen­te­ment, dont les entrées ont été dopées au fil des semaines par une improb­a­ble « ten­dance » sur Tik­Tok. Quoi que l’on pense des titres con­cernés (l’effervescence autour du tan­dem améri­cain est d’ailleurs antérieure à sa sor­tie et indépen­dante d’un véri­ta­ble bouche-à-oreille), ce qui intéresse est plutôt la manière dont un pub­lic, essen­tielle­ment jeune (en par­ti­c­uli­er pour le film de Vanes­sa Fil­ho), s’en est spon­tané­ment saisi. Là encore, trac­er les con­tours d’un ciné­ma de l’ici et main­tenant revient à dessin­er un paysage entre l’ancien et le nou­veau : dans ces deux cas, c’est sous l’impulsion de com­mu­nautés numériques que les salles obscures se sont rem­plies. Ces deux phénomènes para-filmiques pour­rait être artic­ulés à un troisième : celui d’un retour de la salle à son essence foraine, au risque de froiss­er ceux qui voudraient ne voir en elle qu’une chapelle dédiée au silence et au recueillement[ref]Du moins dans la cul­ture occi­den­tale ; d’autres pays, comme l’Inde, ont gardé ce rap­port plus fes­tif à la pro­jec­tion en salle.[/ref]. Après les séances de Spi­der­man – No Way Home, théâtre de hurlements et d’exclamations de joie, c’est cette fois la cap­ta­tion d’un con­cert, Tay­lor Swift : The Eras Tour, fig­u­rant par­mi les dix sor­ties les plus lucra­tives de l’année aux États-Unis, qui a sus­cité rail­leries et com­men­taires inter­loqués. Dans des vidéos large­ment dif­fusées sur les réseaux soci­aux, on y voit notam­ment des « swifties » danser en ronde devant le générique, rap­pelant les céré­monies païennes de The Wick­er Man. D’aucuns pour­ront juger, légitime­ment, qu’il ne s’agit pas d’un « film » – comme d’ailleurs la tam­bouille post-mod­erniste Spi­der­man – No Way Home rel­e­vait davan­tage d’un patch­work de références des­tinées à ras­sas­i­er des spec­ta­teurs-fans. Il n’empêche : le « post-ciné­ma » per­met para­doxale­ment aux salles de recou­vr­er un peu de leur fer­veur prim­i­tive. C’est le fond pro­pre­ment « révo­lu­tion­naire » du ciné­ma : s’il mute, c’est pour mieux revenir inlass­able­ment à son point d’origine.

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