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Que reste-t-il d’Avatar ?

Que reste-t-il d’Avatar ?

Que reste-t-il d’Avatar ?

Retour à Pandora


Retour à Pandora

En amont de la sor­tie très atten­due d’Avatar : La voie de l’eau, le pre­mier volet de la saga de James Cameron retrou­ve le chemin des salles. L’oc­ca­sion de revenir sur le film et son héritage.

Josué Morel : Avant de ques­tion­ner l’héritage d’Avatar, dont la suite sor­ti­ra dans quelques semaines, il me sem­ble impor­tant de revenir sur ce que la décou­verte du film a représen­té en 2009. Avatar est un vieux pro­jet que Cameron a mis en chantier au milieu des années 1990 et qu’il comp­tait réalis­er juste après la sor­tie de Titan­ic. Le film a toute­fois été longtemps repoussé car Cameron ne jugeait pas dis­pos­er des moyens tech­niques néces­saires pour don­ner vie au monde qu’il avait en tête. Il a fal­lu atten­dre plusieurs années, avec notam­ment le pas­sage de la motion cap­ture à la per­for­mance cap­ture, pour qu’Avatar voit le jour. Il me sem­ble qu’à ce sujet, la sor­tie du film mar­que en théorie un point de bas­cule tout à fait pas­sion­nant. Le ciné­ma, con­traire­ment à d’autres arts tels que la lit­téra­ture, est con­di­tion­né par cer­taines lim­ites : finan­cières (qui ne con­cer­nent pas ou peu un cinéaste du statut de Cameron), matérielles et tech­niques. L’imagination, en principe, ne suf­fit pas ; encore faut-il don­ner corps à une vision. Or Avatar incar­ne quelque part un ren­verse­ment du rap­port de force entre tech­nique et imag­i­na­tion qui a longtemps pré­valu dans l’histoire du ciné­ma : il porte implicite­ment la promesse d’un ciné­ma où l’imagination ne serait plus lim­itée par la tech­nique, mais dont la tech­nique serait désor­mais lim­itée par l’imagination. Il me sem­ble que cette don­née explique en par­tie les réac­tions au fond con­trastées sus­citées par le film, et qu’elle est même prob­a­ble­ment à l’origine d’un malen­ten­du. Cameron dis­pose de tous les moyens pos­si­bles pour représen­ter, a pri­ori, du jamais vu, mais n’envisage pas du tout les Na’vis, la peu­plade extrater­restre au cœur du film, dans un rap­port d’altérité rad­i­cal. Cela m’avait mar­qué en 2009 : le film nous propulse à l’autre bout de l’u­nivers pour dévoil­er un monde dont les us et cou­tumes sont calqués sur les nôtres ; une société où l’on enterre ses morts, dont les mem­bres s’embrassent sur la bouche et font mon­tre de pudeur… Ce qui n’a rien d’évident, lorsqu’on s’imagine décou­vrir une vie intel­li­gente à plusieurs années-lumière de la Terre. En principe, on peut com­pren­dre une cer­taine décep­tion, même si je crois en fin de compte que c’est pren­dre le film par le mau­vais bout : Avatar n’est pas aus­si inven­tif qu’attendu.

Adrien Mit­ter­rand : James Cameron s’est tou­jours défendu de vouloir révo­lu­tion­ner le ciné­ma. Ceci étant dit, quand on revoit Avatar, force est de con­stater que le film racon­te l’apprentissage d’un regard, la ren­con­tre avec une altérité, etc. C’est le par­cours du per­son­nage mais aus­si celui du spec­ta­teur, syn­thétisé dans l’une des répliques célèbres du film : « I see you. » Le film annonce un pas­sage de cap, presque philosophique, en ce qui con­cerne le statut des images et de l’imaginaire : que faire de cet autre monde, de l’inexploré ? C’est un peu comme si, au moment où sort Avatar, l’imaginaire hol­ly­woo­d­i­en était en crise et qu’il fal­lait le réin­ven­ter en lui don­nant un nou­veau souf­fle.

J. M. : C’est juste, d’autant que l’ouverture du film nous dévoile une car­i­ca­ture de futur dystopique, dont le fourre-tout témoigne d’un déficit de croy­ance : la Terre est dev­enue un espace générique, stéréo­typé, qui con­dense les tropes de la lit­téra­ture et du ciné­ma de sci­ence-fic­tion. Arriv­er à Pan­do­ra revient à croire à nou­veau, à inve­stir des images « revir­gin­isées », si je puis dire les choses ain­si. La planète extrater­restre appa­raît d’ailleurs au début du film à la faveur d’un reflet sur la sur­face métallique d’un vais­seau. Pan­do­ra est avant tout une image.

A. M. : Oui, et l’un des enjeux du film reste de con­fron­ter deux régimes d’images : tan­dis que les images en prise de vues réelles se vident peu à peu de leur sub­stance, les images numériques gag­nent en épais­seur. Peu de films ont témoigné d’une telle ambi­tion.

Corentin Lê : En 1982, le pre­mier Tron essayait déjà, en pio­nnier, de fig­ur­er cette ren­con­tre entre deux régimes d’images – avec plus ou moins de réus­site. La tech­nique lim­i­tait réelle­ment ce qu’il était pos­si­ble de fig­ur­er ou d’imaginer. Par défaut, le film recourait même au dessin et à l’animation tra­di­tion­nelle pour représen­ter un monde entière­ment numérisé. Plus d’un quart de siè­cle après, Avatar est par­venu à repouss­er de manière spec­tac­u­laire la fron­tière devant laque­lle Tron restait blo­qué. Le prob­lème que tu évo­ques Josué tient peut-être aus­si au fait qu’Avatar s’en remet, pour représen­ter cette tra­ver­sée, à un imag­i­naire colo­nial dont nous sommes, spec­ta­teurs occi­den­taux, déjà très fam­i­liers, avec la ren­con­tre entre des colons et une pop­u­la­tion autochtone – les Na’vis – qui s’apparente aux peu­ples d’Amazonie ou de l’Océan Paci­fique. C’est là que l’imaginaire d’Avatar nous main­tient un peu les pieds sur terre, alors même que le film promet, dès le départ, une envolée. Sans que la chose soit vrai­ment réd­hibitoire, Avatar ressem­ble par­fois plus à Danse avec les loups qu’à un film qui élargi­rait le champ des pos­si­bles. Notre imag­i­naire cul­turel évolue tou­jours moins vite que la tech­nique.

A. M. : En 2009, on avait un peu l’impression que le film com­pen­sait son bond en avant tech­nique par un recours assumé à des struc­tures et des con­ven­tions plus ras­sur­antes, comme pour ne pas per­dre le spec­ta­teur.

J. M. : C’est là qu’il faut, je pense, dis­soci­er la promesse que porterait indi­recte­ment Avatar et ce qu’il accom­plit dans les faits, car une fois débar­rassé des attentes, se cache mal­gré tout un beau film. Il y a évidem­ment plusieurs choses qu’on peut lui reprocher, même s’il me sem­ble un peu facile de point­er du doigt que les aliens sont humanoïdes, bipèdes et par­lent plus ou moins anglais. Avatar reste un grand spec­ta­cle hol­ly­woo­d­i­en. On peut en revanche s’étonner de la fig­u­ra­tion de la nature, qui emprunte davan­tage à l’imaginaire de la Sil­i­con Val­ley qu’à celui d’un retour réel au vivant. L’arbre sacré des Na’vis s’apparente à un data cen­ter, les tress­es des per­son­nages, qui leur per­me­t­tent de se con­necter à la faune et à la flo­re, évo­quent explicite­ment la fibre optique, tan­dis que la reli­gion des autochtones prend la forme d’un net­work entre l’ensemble des organ­ismes de la planète. Sur ce point, le dis­cours sup­posé­ment écol­o­giste du film a déjà bien vieil­li. Mais il me sem­ble que là encore, il s’agit d’une fausse piste : par les out­ils numériques et la flu­id­ité du mon­tage, Cameron veut surtout don­ner corps à un monde organique. Ce qui donne notam­ment de nom­breux beaux rac­cords de mou­ve­ment, par exem­ple entre les héli­cop­tères et les créa­tures volantes que chevauchent les Na’vis.

C. L. : La struc­ture même du réc­it épouse le principe du mon­tage alterné, en pas­sant d’un monde à l’autre. C’est un film assez exem­plaire là-dessus.

J. M. : Tout à fait. C’est là que le film se révèle con­va­in­cant, davan­tage que sur la représen­ta­tion d’un imag­i­naire inédit.

A. M. : Cameron essaie aus­si peut-être quelque part d’accomplir le pro­jet que por­tait George Lucas avec le pre­mier Star Wars sor­ti en 1977, à savoir recon­duire une base mythologique – celle, assumée, du mon­o­mythe – et s’en servir comme fer de lance d’un ciné­ma d’un nou­veau genre. J’ai l’impression qu’Avatar repose sur le même principe : innover pour voir les mêmes choses autrement, en revenant au point de départ, quitte à con­vo­quer des stéréo­types très rebat­tus, en par­ti­c­uli­er à tra­vers les dif­férents per­son­nages : le sauveur blanc, la princesse aborigène, le guer­ri­er rival et jaloux, le roi sor­ci­er qui meurt en cours de route… rien ne manque. C’est sur ces fon­da­tions très con­v­enues que Cameron bâtit Avatar, en par­venant peut-être à livr­er un beau film en effet – mais qui se trou­ve, je suis d’accord, sans doute ailleurs.

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C. L. : Deux semaines avant Avatar, en 2009, est sor­ti Le Drôle de Noël de Scrooge de Robert Zemeck­is, qui creu­sait une voie beau­coup plus dis­so­nante et n’hésitait pas à entr­er de plain pied dans l’uncan­ny val­ley. Zemeck­is utilise les effets spé­ci­aux pour effectuer des mou­ve­ments de caméra impos­si­bles et a recours à la per­for­mance cap­ture pour filmer des corps mon­strueux et aber­rants, ce à quoi Cameron ne se livre au fond que très peu. Avatar me paraît à cet égard par­fois un peu trop pru­dent.

J. M. : Je pense que le film est tout de même plus rad­i­cal qu’il n’y paraît sur la ques­tion de la per­for­mance cap­ture et du dou­ble numérique. On ne l’a pas beau­coup dit, mais le point de départ d’Avatar est pro­fondé­ment macabre. C’est l’histoire d’un per­son­nage, Jake Sul­ly, dont le corps est à moitié mort – ses jambes sont paralysées. Son corps coupé en deux se dédou­ble ensuite par l’entremise d’un corps mort, celui de son frère jumeau, qu’il rem­place dans le pro­gramme sci­en­tifique « avatar ». Le voy­age vers Pan­do­ra con­stitue lui-même une forme de mort sym­bol­ique, avec ce « rac­cord », gom­mé numérique­ment pour ne for­mer qu’un seul et unique plan, entre le cré­ma­to­ri­um où brûle son frère et le cais­son cryo­génique dans lequel Jake voy­age jusqu’à la planète étrangère. C’est l’histoire d’un vivant qui prend la place d’un mort pour devenir un alien. Ce qui est très beau, c’est que cette tra­ver­sée du miroir pour le moins retorse accouche d’un film vital­iste : Cameron filme l’émerveillement de réap­pren­dre à marcher, à courir, à par­ler, à aimer, etc. Sur la nais­sance d’un lien et l’appréhension d’un corps étranger, le film se révèle par endroits éton­nam­ment sen­si­ble. Il y a par exem­ple un geste sur­prenant dans la dernière scène du film, celle du trans­fert de Jake, qui est aus­si un bap­tême. Neytiri embrasse les deux yeux de son corps humain, ce qui m’a rap­pelé le rit­uel funéraire de l’obole à Charon – deux pièces déposées sur les yeux des morts, pour pay­er la tra­ver­sée du Styx aux Enfers. On accom­pa­gne la mort d’un corps pour célébr­er la nais­sance d’un autre, on mélange les céré­monies funéraires et le bap­tême. Je reviens à Titan­ic, qui mar­quait lui aus­si la fin d’une décen­nie avec un réc­it coupé en deux (entre passé et présent, entre les pro­fondeurs et la sur­face, etc.). Cameron y envis­ageait le numérique comme la con­di­tion d’un entrelace­ment entre un hori­zon mor­tu­aire et une promesse vital­iste. Il y ressus­ci­tait l’épave, dans un mor­ph­ing extra­or­di­naire fon­dant la car­casse dans les abysses au paque­bot avant son départ, comme il cou­plait le vis­age de Rose encore jeune à celui de la vieille dame ressas­sant sa jeunesse. L’un n’allait pas sans l’autre ; il fal­lait ressus­citer le Titan­ic pour le voir som­br­er à nou­veau. Avatar recourt au numérique pour, là encore, revenir à un point d’origine : la décou­verte d’un monde, les pre­miers pas, les pre­miers regards. On revient aus­si à la nais­sance du west­ern, mais pour livr­er un west­ern cette fois-ci bien enten­du décolo­nial. C’est là que le film est peut-être à rebours de sa promesse ini­tiale : l’emploi de nou­velles tech­niques ne vise pas à représen­ter un monde inédit, mais à revenir à un réc­it fon­da­teur.

C. L. : Ce que je retiens per­son­nelle­ment de mes dif­férents vision­nages du film au fil des années réside tou­jours dans les scènes les plus élé­men­taires : la pre­mière course de Jake avec son avatar, ou la pre­mière nuit qu’il passe, seul, dans la jun­gle, à par­tir du moment où il com­prend que le monde réag­it à sa présence, à ses mou­ve­ments, à ses actions. Lorsque Pan­do­ra, quelque part, lui répond. La végé­ta­tion qui s’illumine sous ses pieds, les fleurs qui se rétractent quand il les effleure : c’est évidem­ment rap­pelé par son titre, mais Avatar met aus­si en scène ce que cela implique que de diriger un corps dans un envi­ron­nement inter­ac­t­if, pour ne pas dire vidéoludique.

J. M. : Là où Avatar serait donc vrai­ment nova­teur, c’est qu’il s’agit peut-être du pre­mier film à être inté­grale­ment con­sacré à l’expérience d’une vie numérique.

A. M. : Exacte­ment. Le film n’est d’ailleurs jamais plus beau que lorsqu’il met en scène un con­tact. Lorsque l’on touche une fleur à la fois numérique et extrater­restre, ou que l’on s’ef­fleure entre créa­tures de nature dif­férente, etc. Au début, le film dis­tingue les deux réal­ités pour les oppos­er. On est soit du côté des humains, soit du côté des Na’vis. Mais au fur et à mesure du réc­it, la par­tie humaine devient de plus en plus alié­nante et sem­ble même per­dre en sub­stance en com­para­i­son de la par­tie Na’vis. Le film installe pro­gres­sive­ment une forme de malaise lors des dif­férents retours aux corps « organiques ». Et ce qui est très beau, c’est que Cameron organ­ise une ren­con­tre impos­si­ble entre les deux régimes d’image à la fin du film, dans la scène durant laque­lle Neytiri tient Jake dans ses bras.

C. L. : Pour revenir sur cette alter­nance que tu évo­ques, Adrien, il me sem­ble qu’elle repose essen­tielle­ment sur le découpage général du film, qui laisse, à mesure que le réc­it pro­gresse, de plus en plus de place aux seg­ments dans la jun­gle, dans une sorte de doux glisse­ment vers le rêve. L’art de Cameron est à ce sujet assez dis­cret, puisque le malaise que tu évo­ques naît d’un déséquili­bre dis­til­lé par le mon­tage sur trois heures de film. Ce point me per­met d’évoquer ce qui, tout de même, fait que je n’arrive pas à me pas­sion­ner totale­ment pour Avatar, en dépit de ses qual­ités : en ter­mes de mon­tage et de cadrage, Cameron opte presque tou­jours pour la solu­tion la plus évi­dente. La vis­i­bil­ité des effets en tant qu’effets n’est certes pas un gage de qual­ité, mais cela peut à mon sens expli­quer l’héritage plutôt tim­o­ré d’Avatar : au-delà de son imag­i­naire un peu terre-à-terre, Cameron n’a pas non plus inven­té une manière par­ti­c­ulière de filmer en numérique.

J. M.: Avatar a tout de même défi­ni quelque chose qui tient au rap­port à la matière numérique. Le vent, la pous­sière qui vole lors de l’atterrissage sur Pan­do­ra, c’est quelque chose que l’on retrou­ve dans les nou­veaux Star Wars, dans Star Trek

A. M. : Et même dans Trois mille ans à t’attendre.

J. M. : Oui, c’est vrai. J’imagine que vous vous rap­pelez de la petite goutte d’eau au début d’Avatar. La caméra fait le point sur cette goutte, par un jeu de focales. Le pas­sage de la Terre à Pan­do­ra implique une mise au point, en fig­u­rant la coprésence d’un corps physique et d’un élé­ment numérique.

C. L. : Les atokiri­nas, ces médus­es bio­lu­mi­nes­centes, sem­blent aus­si avoir été créées exclu­sive­ment pour la 3D, avec des points de lumière flot­tant dans toutes les direc­tions. Ce sont des idées liées à la 3D que l’on a à mon avis peu retrou­vées par la suite, ou alors de manière un peu trop spo­radique, ce qui explique peut-être le nom­bre décrois­sant de films exploités dans ce for­mat depuis dix ans… jusqu’à ce qu’Avatar 2 relance encore une fois l’intérêt pour cet out­il.

A. M. : S’il y a quelque chose qui per­met de dis­tinguer la mise en scène de Cameron, c’est juste­ment selon moi son util­i­sa­tion des effets spé­ci­aux. Il est un acteur majeur de l’intégration du numérique dans le ciné­ma. On par­le tou­jours de Juras­sic Park, mais Ter­mi­na­tor 2 est sor­ti deux ans plus tôt et con­stitue une étape essen­tielle dans l’histoire des images numériques. Cameron y met lit­térale­ment en scène l’affrontement des images de syn­thèse et des ani­ma­tron­iques. La liq­uid­ité du T‑1000 incar­ne le retourne­ment d’une lim­i­ta­tion des effets numériques de l’époque (qui parais­saient « trop » flu­ides et métalliques pour par­venir à imiter un corps organique), dans le but d’en faire un élé­ment visuel de car­ac­téri­sa­tion d’un per­son­nage inou­bli­able.

C. L. : Il tra­vaille l’intégration de ces effets plus que leur mon­stra­tion.

A. M. : Tout à fait. John Knoll et Joe Let­teri, respon­s­ables des effets visuels d’Avatar, ont d’ailleurs déjà tra­vail­lé plusieurs fois avec James Cameron : ils fig­u­raient déjà au générique d’Abyss ! Chaque film de Cameron est l’occasion de créer de nou­veaux out­ils pour aller plus loin et ce long chem­ine­ment mène, au bout du compte, à Avatar. Pour repren­dre le fil de cette évo­lu­tion : on part de l’imitation impar­faite d’un vis­age (dess­iné som­maire­ment à la sur­face de l’eau dans Abyss), puis on passe par un corps qui se matéri­alise entière­ment dans Ter­mi­na­tor 2, pour finir avec un écosys­tème com­plet dans Avatar. Pen­dant trente ans, Cameron a en quelque sorte per­mis au numérique de s’extraire de l’imitation d’un corps pour devenir un out­il qui façonne un monde avec ses pro­pres codes.

J. M. : Cela va même plus loin. Avec Titan­ic, que je tiens pour son meilleur film, on se rend compte que le numérique per­met le pas­sage d’un extrême à l’autre, comme je l’évoquais tout à l’heure à pro­pos de l’usage que Cameron fait du mor­ph­ing. Je pense que cette hyper-flu­id­ité, cette hyper-porosité entre deux états, con­stitue au fond le grand pro­jet numérique de Cameron. Avatar est un ter­rain par­fait pour cela : le film traite avant tout de l’identité numérique, de la syn­thèse du corps physique et d’un autre déploy­ant des poten­tial­ités nou­velles, libéré des con­traintes et du poids de la matière.

C. L. : Mais, pour le coup, il n’y a pas de mor­ph­ing dans Avatar. Cameron utilise d’autres formes de coupe qui ne sont pas spé­ci­fiques au numérique.

J. M. : À quelques excep­tions près, c’est plutôt vrai. Mais le film n’est mal­gré tout pas si éloigné de Titan­ic dans la flu­id­ité de ses rac­cords et la pré­ci­sion de son mon­tage. Il y a aus­si une mise en abyme com­mune : dans Titan­ic, on trou­ve un per­son­nage de réal­isa­teur en train de tourn­er un film, quand, dans Avatar, Jake est au fond un acteur soumis à l’influence de deux met­teurs en scène dis­tincts, la sci­en­tifique et le colonel.

L’âge d’or

J. M. : Pour revenir à l’influence d’Avatar, il faut se rap­pel­er que sa sor­tie a provo­qué un réel élan autour de la 3D, au-delà du champ du block­buster. De nom­breux cinéastes chevron­nés s’y sont frot­tés : Spiel­berg a fait Tintin, Scors­ese Hugo Cabret, Cop­po­la Twixt, Her­zog La grotte des rêves per­dus, Godard Adieu au Lan­gage. Mad Max : Fury Road et Life of Pi sont eux aus­si en 3D… Par ailleurs, Avatar a aus­si précédé une série de films assez mutants et pas­sion­nants sur la per­for­mance cap­ture, comme La Planète des singes : Les Orig­ines. Même si la 3D, il est vrai, a fait long feu, il y a eu cette ému­la­tion col­lec­tive après Avatar.

C. L. : Pour moi, elle n’a pas tenu sur la durée mais elle a quand même tenu ses promess­es, ne serait-ce que dans la poignée de films que tu men­tionnes, aux­quels on pour­rait d’ailleurs ajouter Gem­i­ni Man ou Le Roi Lion.

J. M. : Tintin me sem­ble en par­ti­c­uli­er un film incroy­able sur la liq­uid­ité des images et l’exploration de la pro­fondeur de l’espace par le numérique. Grav­i­ty con­tient aus­si des choses nota­bles sur la 3D, quelles que soient les réserves que l’on peut avoir à son pro­pos. Avatar a ouvert une par­en­thèse entre 2010 et 2015, une sorte de mini-âge d’or du block­buster con­tem­po­rain, l’une des plus belles pages du ciné­ma améri­cain récent, ce dont la cri­tique n’a pas réelle­ment eu con­science sur le moment.

C. L. : Sans Avatar, je ne sais pas si cette vague de films aurait été en effet pos­si­ble. Quand on y pense, Beowulf de Zemeck­is est sor­ti deux ans avant Avatar et sem­blait déjà conçu pour la 3D. Sauf que peu de salles se sont équipées pour l’occasion parce que sa dimen­sion mutante et mon­strueuse n’était claire­ment pas assez por­teuse – au con­traire du ciné­ma plus fédéra­teur de Cameron.

J. M. : C’est que Zemeck­is fait un ciné­ma plus proche du ciné­ma d’animation, qui n’a pas été bien com­pris. Il est précurseur d’Avatar, mais reste sur un ter­rain hybride.

C. L. : Oui, Zemeck­is s’est quelque part mar­gin­al­isé au fil de ses expéri­men­ta­tions, alors que Cameron a su arrondir les angles avec Avatar jusqu’à occu­per, à ce niveau, une place cen­trale.

J. M. : Cette idée d’une place cen­trale à par­tir de laque­lle Cameron redéfinit en par­tie les con­tours du block­buster me sem­ble per­ti­nente ; il s’est d’ailleurs passé la même chose avec Titan­ic. Un très bel arti­cle de Jean-Marc Lalanne dans les Cahiers du ciné­ma posait l’hypothèse que le film, par son ray­on­nement, annonçait peut-être l’avènement d’un âge néo-clas­sique, en oppo­si­tion au maniérisme dom­i­nant des années 1990. Mais Avatar ouvre une séquence tout de même davan­tage placée sous le signe de la muta­tion et de la porosité entre les formes. Je pense par exem­ple aux incur­sions, iné­gales mais intéres­santes, en dehors de l’animation des cinéastes de Pixar (Brad Bird avec À la pour­suite de demain et Andrew Stan­ton avec John Carter, deux films reposant sur un écart entre deux mon­des), ou encore Cloud Atlas des Wachows­ki avec ses rac­cords entre les nom­breux réc­its. Cette péri­ode exal­tante se referme avec un dou­ble phénomène con­comi­tant : le suc­cès de Mad Max : Fury Road (qui a été abu­sive­ment loué pour ses effets spé­ci­aux sup­posé­ment « tra­di­tion­nels », alors même que c’est juste­ment par l’usage du numérique et du fond vert que George Miller s’émancipe de la matière et déploie son sens de l’action comme il ne l’avait fait dans aucun des autres Mad Max) et la mon­tée en puis­sance pro­gres­sive de Mar­vel. Si les films Mar­vel sont baignés d’images numériques et ne cessent de dress­er des ponts entre des per­son­nages, des épo­ques et des espaces, la donne n’est plus tout à fait la même : loin d’être com­pos­ites, ils s’inscrivent plutôt dans une grande machine nar­ra­tive asep­tisée au sein de laque­lle ils finis­sent par se con­fon­dre. Le tri­om­phe de la for­mule Mar­vel a par­ticipé à l’assèche­ment de la vital­ité du block­buster.

A. M. : C’est vrai que Cameron est venu s’installer aux côtés de Spiel­berg comme le grand arti­san de films-événe­ments qui ouvrent et refer­ment des péri­odes. Il y a d’ailleurs, à bien y regarder, quelque chose de cyclique : Titan­ic, tu l’as dit Josué, ouvrait une sorte d’âge d’or hol­ly­woo­d­i­en, une péri­ode durant laque­lle tout sem­blait pos­si­ble grâce au numérique (Matrix, la trilo­gie du Seigneur des Anneaux, etc.), et puis une las­si­tude s’est peu à peu instal­lée, indépen­dam­ment de la qual­ité des films : le ciné­ma hol­ly­woo­d­i­en nou­veau, celui de l’ère numérique, parais­sait per­dre en pres­tige. Jusqu’à l’ar­rivée d’Avatar.

J. M. : Oui, il est vrai qu’un sys­té­ma­tisme est né après le Seigneur des Anneaux, celui du mon­tage par­al­lèle ou alterné comme clef de voûte du spec­tac­u­laire. Nolan est l’un de ceux qui incar­nent le mieux cette ten­dance, avec The Dark Knight, Incep­tion ou encore Dunkerque, qui pousse le principe jusqu’à la car­i­ca­ture. Game of Thrones repose égale­ment sur ce sys­tème… Avatar fait certes un usage impor­tant du mon­tage par­al­lèle, mais dans une per­spec­tive tout à fait dis­tincte, qui ne vise pas à diluer la nar­ra­tion ou à main­tenir une même note d’intensité en l’éparpillant sur plusieurs actions liées. Or cette sys­té­ma­ti­sa­tion au cours de la deux­ième par­tie des années 2000, même si l’on ne peut pas totale­ment découper et cloi­son­ner les péri­odes de manière franche, présente des points com­muns avec l’avènement de la for­mule Marvel/Disney… Le mon­tage par­al­lèle et le mon­tage alterné sem­blent comme avoir débor­dé des films : il s’agit non seule­ment du cœur esthé­tique d’un film comme Infin­i­ty War, mais c’est devenu aus­si une forme de mod­èle économique mul­ti­mé­dia, avec désor­mais les séries dif­fusées sur Dis­ney+ et le découpage en « phase » ; chaque film devient l’équivalent d’un épisode d’une sai­son plus large. Le champ du block­buster a beau­coup évolué depuis 2009, Cameron sem­ble désor­mais presque appartenir à une autre époque.

C. L. : Sauf qu’entre-temps, par un jeu de domi­nos indus­triel, Avatar a été englouti par Dis­ney ! Cameron a tou­jours été proche de la logique des fran­chis­es, de Piran­ha 2 à Ter­mi­na­tor 2 en pas­sant par Aliens, mais en main­tenant néan­moins une cer­taine dis­tance (par exem­ple avec la suite de la saga Ter­mi­na­tor, à laque­lle il ne me sem­ble prêter qu’une atten­tion très rel­a­tive). Au fond, il y a de quoi s’interroger face à l’annonce d’un Avatar 3, 4 puis 5, qui devraient sor­tir avec cha­cun deux ans d’intervalle : com­ment Cameron, qui a sou­vent lais­sé pass­er beau­coup de temps entre cha­cun de ses films, s’apprête-t-il à nous accom­pa­g­n­er sur une décen­nie entière ?

A. M. : C’est vrai qu’à par­tir de la fin des années 1990, Cameron s’est fait de plus en plus rare. La durée de pré­pa­ra­tion de ses films s’est allongée, ce qui a d’ailleurs ali­men­té leur aura.

J. M. : Pour tem­pér­er cette inquié­tude, il se trou­ve que j’ai eu la chance de voir la bande-annonce d’Avatar 2 en 3D. Le résul­tat est assez mag­nifique ; les jeux de vol­umes et de pro­fondeur de champ promet­tent beau­coup. Il faut garder à l’esprit que ce n’est pas seule­ment un film en 3D, mais aus­si en 48 images par sec­onde. J’en reviens à la péri­ode d’émulation tech­nique qui a suivi Avatar. Il y a eu un film très bizarre en 48 images par sec­on­des, iné­gal mais par endroits assez inven­tif : le pre­mier Hob­bit. À cette fréquence, cer­tains élé­ments, comme l’eau, sont perçus de manière totale­ment nou­velle – je pense notam­ment à une scène où chaque trait de pluie pou­vait être dis­tin­gué à l’œil nu. J’ai retrou­vé ces sen­sa­tions devant Gem­i­ni Man, un héri­ti­er tardif de cette péri­ode de block­busters inven­tifs, dans la décom­po­si­tion inédite de cer­taines actions, comme le tir d’une arme automa­tique. Or Avatar 2 se passe vis­i­ble­ment en grande par­tie sous et sur l’eau…

A. M. : On ne peut pas enlever au ciné­ma de Cameron que ses promess­es quant à l’usage des nou­velles tech­nolo­gies sont tou­jours exci­tantes. Elles sont d’ailleurs plutôt tenues pour peu que l’on cherche au bon endroit.

J. M. : Un autre point qui m’intéresse est le retour des acteurs du pre­mier volet dans de nou­veaux rôles et des choix de cast­ing éton­nants, ren­dus pos­si­bles par la per­for­mance cap­ture – Sigour­ney Weaver jouera ain­si une ado­les­cente ! En somme, les sig­naux sont assez exci­tants. Je ne serais pas sur­pris qu’Avatar 2 se révèle plus auda­cieux que le pre­mier film.

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