© Electrick Films / Tempête sous le crâne / UGC Images
My Zoé

My Zoé

de Julie Delpy

  • My Zoé
  • France, Allemagne, Royaume-Uni 2019
  • Réalisation : Julie Delpy
  • Scénario : Julie Delpy
  • Image : Stéphane Fontaine
  • Décors : Sebastian Soukup
  • Costumes : Nicole Fischnaller
  • Musique : Isabelle Devinck
  • Producteur(s) : Malte Grunert, Gabrielle Tana, Andrew Levitas, Dominique Boutonnat, Hubert Caillard, Marco Mehlitz
  • Production : Electrick Films, Amusement Park Films, Baby Cow Productions Ltd.
  • Interprétation : Julie Delpy (Isabelle), Richard Armitage (James), Daniel Brühl (Thomas Fischer), Gemma Arterton (Laura Fischer), Saleh Bakri (Akil Keser), Sophia Ally (Zoe Perrault-Lewis)...
  • Distributeur : BAC Films
  • Éditeur DVD : UGC
  • Durée : 1h42

My Zoé

de Julie Delpy

Julie en trois chapitres


Julie en trois chapitres

Voilà main­tenant env­i­ron vingt-cinq ans que Julie Delpy pour­suit, à dis­tance du ciné­ma français, une car­rière par­al­lèle : jeune pre­mière dans les années 1980 (elle débute chez Godard et Carax), elle fait assez vite le choix de l’exil améri­cain, suiv­ant un chemin libre, entre sec­onds rôles (une belle appari­tion dans Bro­ken Flow­ers de Jar­musch) et expéri­men­ta­tions auteuristes (la série des Before de Richard Lin­klater). Sa car­rière de réal­isatrice, qui débute au seuil des années 2000, est à l’image de cette insta­bil­ité : rien ne la résume mieux que Two days in Paris (2007), aut­ofic­tion où elle met en scène son retour en France en com­pag­nie d’un amant améri­cain (Adam Gold­berg), qui observe les mœurs parisi­ennes avec les yeux des Per­sans de Mon­tesquieu. Si le suc­cès inat­ten­du de cette comédie a instal­lé un temps Delpy dans le champ du ciné­ma français main­stream (avec Lolo, qui est aus­si son film le moins intéres­sant), elle s’exile et se décen­tre à nou­veau avec My Zoé. Tourné à Berlin en 2018 et sor­ti au début de l’été dernier, sans béné­fici­er d’une grande expo­si­tion (pas de tournée des fes­ti­vals, pas de pas­sage par Cannes), le film peut main­tenant être rat­trapé en DVD – et le mérite.

Séparation(s)

My Zoé frappe d’abord par sa très forte seg­men­ta­tion : une con­struc­tion en trois chapitres nets, tran­chants, vis­i­bles, presque trois blocs, inscrits dans des reg­istres très dif­férents. Chapitre 1 : le quo­ti­di­en de deux anciens amants (Delpy et Richard Armitage) qui con­tin­u­ent de se déchir­er et con­trac­tu­alisent la garde de leur fille de sept ans, Zoé. Chapitre 2 : l’accident de Zoé, vic­time d’une hémor­ragie cérébrale, son hos­pi­tal­i­sa­tion et sa mort. Chapitre 3 : la résur­rec­tion de Zoé sous forme de clone – tour de force par lequel le film, sans s’affranchir du réal­isme, se mue en fable sur le deuil et la tran­shu­man­ité. Il y a dans cette con­struc­tion une économie assez remar­quable : chaque par­tie se con­cen­tre rigoureuse­ment sur ce qu’elle doit racon­ter, va à l’essentiel, aucun effet de style ne souligne ni le mélo­drame, ni le pas­sage vers le fan­tas­tique et la sci­ence-fic­tion. La nou­velle Zoé, qui renaît à l’écran dans la dernière séquence du film – très belle parce que nue, sans chichis, à l’image du film – n’est plus tout à fait la même (elle ne recon­naît pas son père), elle existe dans le champ fan­tas­tique qu’a ouvert le film.

Il faut atten­dre cet ultime plan pour com­pren­dre que le sujet de My Zoé est moins sci­en­tifique ou moral (la ques­tion éthique du clon­age est assez vite bal­ayée dans la dernière par­tie) que psy­chologique. C’est en réal­ité un très beau film sur la sépa­ra­tion : par le divorce d’abord, puis par la mort. La belle idée du film con­siste à faire rejail­lir dans l’expérience com­mune du deuil la cul­pa­bil­ité liée à la sépa­ra­tion : Zoé est morte sans que ses par­ents, trop occupés par leur divorce, aient pu anticiper sa dis­pari­tion bru­tale. Hypothèse plus forte encore, que le film esquisse souter­raine­ment : Zoé serait morte de la sépa­ra­tion de ses par­ents, sa dis­pari­tion serait dès lors une manière de répar­er leur cou­ple, de les réc­on­cili­er. Dans les scènes de médi­a­tion autour du divorce, comme dans celles de l’hôpital, le cou­ple Delpy/Armitage est rarement séparé à l’écran par le procédé du champ-con­trechamp : ils se parta­gent au con­traire l’espace du cadre, comme s’ils étaient encore ensem­ble. Ce que le film restau­re pour finir, c’est donc autant un corps qu’une idée de la famille, et ce désir passe par une opéra­tion très sim­ple : réu­nir à l’écran Zoé et ses par­ents – quand bien même la sec­onde Zoé n’a plus été engen­drée par eux, quand bien même elle n’est plus réelle­ment leur enfant.

L’hypothèse fantastique

Il faut un cer­tain aplomb pour s’autoriser une telle fin, presque impens­able dans le cadre étriqué du « ciné­ma de genre français » con­tem­po­rain. Le « genre » offre à beau­coup de jeunes cinéastes français (entre autres Julia Ducour­nau, Just Philip­pot, ou encore Ludovic et Zoran Boukhre­ma) un pro­gramme sim­ple, qu’il suf­fit de men­er à terme : rien ne le résume mieux que l’accouchement d’Alexia/Adrien dans Titane, dont le ven­tre s’ouvre pour faire sor­tir, dans un mélange d’huile et de matière organique, le fœtus cro­nen­bergien pro­gram­mé par le film. Chez Delpy, au con­traire, la mise en scène ne pro­gramme pas, elle cap­ture, elle enreg­istre. Si la fin du film est si poignante, c’est parce que la réal­isatrice, avec une patience presque « lin­kla­te­ri­enne », a enreg­istré, pour mémoire, les gestes d’affection d’une mère : une caresse dans les cheveux de Zoé, une étreinte avant de l’endormir, un tra­jet main dans la main pour aller à l’école. C’est parce que le film a su se mon­tr­er patient et sen­si­ble que l’on s’aperçoit pour finir que l’hypothèse fan­tas­tique vers laque­lle il tend était en réal­ité ancrée depuis tou­jours dans le réel : Zoé n’était que le nom d’une han­tise – celle de ne pas avoir assez aimé son enfant. La petite fille n’aura existé à l’écran que pour fig­ur­er un besoin vital d’amour – que le film prend très au sérieux, avec un pre­mier degré qui l’honore et fait toute sa grandeur. Par son plan final, My Zoé nous dit, en somme, que nous aimons nos morts au point de vouloir encore les sen­tir, les embrass­er, les pren­dre dans nos bras.

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