La Dernière piste | © Pretty Pictures
Kelly Reichardt, L’Amérique retraversée
Cet article fait partie du dossier L’Amérique selon Reichardt

Kelly Reichardt, L’Amérique retraversée

  • Kelly Reichardt, L’Amérique retraversée
  • Auteur(s) : Judith Revault d'Allonnes
  • Éditeur : De l'incidence éditeur / Les Éditions du Centre Pompidou
  • Date de parution : 21 janvier 2021
  • 271 page(s)
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Kelly Reichardt, L’Amérique retraversée

Un art termite


Un art termite

Pub­lié en jan­vi­er 2021 par De l’incidence édi­teur et les Édi­tions du Cen­tre Pom­pi­dou, Kel­ly Reichardt, L’Amérique retra­ver­sée de Judith Revault d’Allonnes accom­pa­gne la rétro­spec­tive con­sacrée à Kel­ly Reichardt et l’installation qu’elle a réal­isée à cette occa­sion. Après un report, pandémie oblige, elles seront présen­tées au Cen­tre Pom­pi­dou du 14 au 24 octo­bre.

Avec ce pre­mier ouvrage en français con­sacré à Kel­ly Reichardt, Judith Revault d’Allonnes invite le lecteur à une tra­ver­sée pas­sion­nante de l’œuvre de la cinéaste améri­caine. Conçu en trois par­ties com­plé­men­taires, il rassem­ble un essai, divers doc­u­ments de tra­vail de la réal­isatrice (extraits de ses car­nets de notes, pho­tos de repérages, sto­ry­boards, découpages…) ain­si que trois entre­tiens. Après avoir évo­qué les « chronolo­gies » de la fil­mo­gra­phie de Kel­ly Reichardt, Judith Revault d’Allonnes livre une analyse sur les spé­ci­ficités de cette œuvre qu’elle explore à tra­vers de mul­ti­ples angles thé­ma­tiques, à la fois du point de vue de son con­tenu, de sa forme et de ses proces­sus de fab­ri­ca­tion. Tout au long du texte, ses réflex­ions réson­nent avec la « matière pre­mière » des doc­u­ments de tra­vail et les entre­tiens de la réalisatrice[ref]Ces derniers sont menés par Todd Haynes et Gus Van Sant, proches col­lab­o­ra­teurs de Kel­ly Reichardt, ain­si que par l’autrice.[/ref].

Déconstructions

Comme l’indique le titre, Judith Revault d’Allonnes part de l’idée d’une « retra­ver­sée » de l’Amérique par le ciné­ma de Kel­ly Reichardt, que l’autrice entend comme une façon nou­velle d’approcher et de représen­ter le ter­ri­toire, l’histoire et le ciné­ma améri­cains. Les films de la cinéaste entre­ti­en­nent un lien très fort au ter­ri­toire ; ses per­son­nages ne cessent de le par­courir dans l’espoir et la recherche, plus ou moins explicites, « d’une libéra­tion » et d’un recom­mence­ment à zéro. Or, ce mou­ve­ment, qui ren­voie naturelle­ment au rêve améri­cain et au mythe de la Fron­tière, « du con­ti­nent sauvage orig­inel investi comme une utopie et une terre promise », subit chez Reichardt un affaib­lisse­ment qui lui fait per­dre son sens. C’est le cas par exem­ple de la fausse cav­ale de Cozy et Lee dans Riv­er of Grass, de l’errance de Wendy dans Wendy & Lucy, ou encore de l’égarement des pio­nniers de La Dernière piste.

Ce proces­sus de désil­lu­sion­nement, de détourne­ment du rêve améri­cain que les films déploient, va de pair avec un geste que Judith Revault d’Allonnes qual­i­fie d’« archéologique » et que la séquence d’ouverture de First Cow métapho­rise de façon exem­plaire : après un pro­logue con­tem­po­rain où une promeneuse avec son chien décou­vrent les squelettes de deux cadavres au bord du fleuve Colum­bia, nous plon­geons dans le temps des pre­miers trappeurs et du cap­i­tal­isme nais­sant. De façon sou­vent plus dis­crète, les films de Kel­ly Reichardt opèrent des « glisse­ments tem­porels » en cher­chant à révéler les traces invis­i­bil­isées du passé et à reli­er entre elles dif­férentes tem­po­ral­ités. Comme l’évoque l’autrice dans son chapitre sur les « con­trastes », Kel­ly Reichardt con­jugue les petits réc­its à la grande His­toire pour abor­der les mythes fon­da­teurs de l’Amérique de points de vue dif­férents, loin de l’image idéal­isée à laque­lle ils ont sou­vent été asso­ciés. Par­al­lèle­ment à ce mou­ve­ment, son ciné­ma cherche aus­si à révéler les « déliques­cences » de l’Amérique con­tem­po­raine : « la dégra­da­tion (…) de l’environnement, du lien social, le déclasse­ment des per­son­nages ». Dans un chapitre con­sacré à « l’économie rela­tion­nelle » des films de Kel­ly Reichardt, Judith Revault d’Allonnes remar­que que les per­son­nages, sou­vent esseulés, évolu­ent dans une société indi­vid­u­al­iste où règne la dom­i­na­tion de l’homme sur la nature, tan­dis que les liens soci­aux et famil­i­aux se déli­tent. Face à la cru­auté des hommes, l’animal, notam­ment la chi­enne Lucy, vient sou­vent apporter la part d’affection et d’humanité qui manque aux hommes.

En même temps qu’elle retra­verse l’Amérique pour décon­stru­ire ses mythes fon­da­teurs, Kel­ly Reichardt met aus­si à l’épreuve le ciné­ma de son pays. Riv­er of Grass, Wendy & Lucy ou Old Joy s’apparentent à des road movies, tout comme La Dernière piste con­stitue un west­ern. Ils se détachent cepen­dant des motifs habituels de ces arché­types (le lecteur trou­vera d’ailleurs plusieurs références sur les influ­ences de Kel­ly Reichardt dans le chapitre con­sacré aux gen­res, et aus­si dans ses entre­tiens). Judith Revault d’Allonnes pré­cise que tout en s’imprégnant du ciné­ma de genre qui fait par­tie inté­grante de l’imaginaire améri­cain, la cinéaste cherche à le met­tre « à l’épreuve du réel, à l’ouvrir au dif­férent, à l’incertain, au frag­ile. »

Cinéaste de l’anti-spectaculaire, la con­struc­tion de ses réc­its passe par la resti­tu­tion du quo­ti­di­en des per­son­nages, en fil­mant minu­tieuse­ment les gestes et les objets. C’est le cas dans Wendy et Lucy où le réc­it se déploie prin­ci­pale­ment à tra­vers l’enchaînement des actions que Wendy entre­prend pour sur­vivre ; dans La Dernière piste, où Kel­ly Reichardt filme le quo­ti­di­en pénible des pio­nniers au cours de leur voy­age ; ou encore dans Night Moves, qui suit les détails pré­parat­ifs d’une opéra­tion d’explosion d’un bar­rage et le tra­vail dans une ferme écologique. L’autrice développe aus­si l’idée, évo­quée par Reichardt dans un entre­tien, d’un « par­al­lélisme entre l’histoire racon­tée et le proces­sus filmique » : par­mi les doc­u­ments de tra­vail, on décou­vre aus­si des pho­tos de repérage avec une pale­frenière qui a appris à Lily Glad­stone à effectuer les tâch­es quo­ti­di­ennes de l’écurie, qu’elle réal­i­sait vrai­ment pen­dant le tour­nage de Cer­taines femmes.

« To make the space tell the story »

Le rap­port à l’espace est lui aus­si un élé­ment cen­tral dans la mise en scène de Kel­ly Reichardt. Influ­encée notam­ment par Peter Hut­ton, réal­isa­teur « de films de paysages » et ex-col­lègue de Kel­ly Reichardt au Bard Col­lege où elle enseigne, elle cherche à racon­ter l’histoire à tra­vers l’espace : « To make the space tell the sto­ry » dit-elle, « being in places long enough to real­ly see them. Real­ly see. ». Le paysage déclenche sou­vent son envie de réalis­er un film et nour­rit ses scé­nar­ios, qu’elle co-écrit avec le romanci­er Jonathan Ray­mond (à l’exception de Cer­taines femmes). C’est aus­si à par­tir des lieux, de leur con­texte his­torique et géo­graphique et de leurs prob­lé­ma­tiques actuelles, que la cinéaste conçoit ses per­son­nages ; ils sont en quelque sorte leur reflet. Les pho­tos de la deux­ième par­tie du livre don­nent une idée des longs repérages que la réal­isatrice entre­prend pour ses tour­nages.

L’analyse de Judith Revault d’Allonnes met aus­si l’ac­cent sur la dimen­sion poli­tique du tra­vail de la cinéaste. Ses films priv­ilégient l’ambiguïté aux lec­tures uni­latérales et cherchent sans cesse à com­plex­i­fi­er le regard que nous por­tons sur les autres, le monde con­tem­po­rain et son his­toire. Elle com­pare son approche à « l’art ter­mite » que décrit le pein­tre et cri­tique de ciné­ma Man­ny Far­ber, dont l’objet est de pos­er mod­este­ment des ques­tions, sans chercher à don­ner des répons­es glob­al­isantes, à l’inverse de l’art « éléphant blanc », qui cherche à faire chef‑d’œuvre. En témoigne, entre autres, le rythme lent et con­tem­platif de ses films qui nous invite à faire l’expérience des sit­u­a­tions, en se détachant de l’efficacité du réc­it ; ou encore, la dimen­sion arti­sanale de son tra­vail (qu’elle détaille égale­ment dans l’entretien accordé à Damien Bonel­li). Comme l’exprime l’autrice, « ses fic­tions s’apparentent à des essais, à des travaux appar­tenant à une recherche au long cours d’honnêteté et de vérité ». L’ouvrage de Judith Revault d’Allonnes explore avec pré­ci­sion les rouages de cette recherche.

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