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Requiem pour le XXe siècle / Personal Statement
Cet article fait partie du dossier Klonaris / Thomadaki

Requiem pour le XXe siècle / Personal Statement

de Maria Klonaris, Katerina Thomadaki

  • Requiem pour le XXe siècle / Personal Statement
  • (Klonaris/Thomadaki : Le cycle de l'Ange)
  • France1994
  • Réalisation : Maria Klonaris, Katerina Thomadaki
  • Image : Maria Klonaris, Katerina Thomadaki
  • Son : Maria Klonaris, Katerina Thomadaki
  • Musique : Spiros Faros, Hélène Bass, Stéphane Nigard
  • Distributeur : Re:Voir
  • Bonus DVD : Installations : XYXX Mosaic Identity (1994/2013) et Quasar (2011/2012)
  • Éditeur DVD : Re:Voir
  • Date de sortie DVD : 24 octobre 2020
  • Durée : 14m / 8m

Requiem pour le XXe siècle / Personal Statement

de Maria Klonaris, Katerina Thomadaki

Poétique de l'ambiguïté


Poétique de l'ambiguïté

La paru­tion du cof­fret DVD « Klonaris/Thomadaki : Le Cycle de l’Ange » chez Re:Voir est l’occasion de décou­vrir un pan essen­tiel de l’œuvre sub­ver­sive et pio­nnière du duo de réal­isatri­ces grec­ques. Cinéastes, plas­ti­ci­ennes et théorici­ennes, Maria Klonaris et Kate­ri­na Thomada­ki déploient depuis le milieu des années 1970 une pra­tique artis­tique pluridis­ci­plinaire qui allie pen­sée théorique (du fémin­isme à la soci­olo­gie et la psy­ch­analyse) au renou­velle­ment formel du ciné­ma expéri­men­tal et de l’art numérique. La quête iden­ti­taire et la reven­di­ca­tion poli­tique se trou­vent au cœur de leur « ciné­ma cor­porel » qui fait du corps un ter­rain d’exploration et de trans­for­ma­tion. Antic­i­patri­ces du mou­ve­ment queer, Klonaris et Thomada­ki dévelop­pent dès les années 1980 une poé­tique de l’ambiguïté à tra­vers la mise en évi­dence de corps her­maph­ro­dites, inter­sex­ués ou androg­y­nes, qu’elles éri­gent en fig­ures allé­goriques. Il en va ain­si dans le « Cycle de l’Ange » (com­posé de pho­togra­phies, d’installations mul­ti­mé­dia, de livres d’artiste et de vidéos) dont le point de départ est une pho­togra­phie médi­cale d’une per­son­ne inter­sex­uée, un doc­u­ment extir­pé par Maria Klonaris des archives de son père gyné­co­logue. Les yeux bandés et la pos­ture gra­cieuse, telle une stat­ue, cet être acquiert aux yeux des réal­isatri­ces le statut d’un ange et se trans­forme en une matrice inépuis­able de pro­jec­tions.

L’Ange

Dans la Grèce antique, l’Ange, du grec άγγελος (ánge­los), désig­nait le mes­sager qui pou­vait rap­porter des événe­ments d’un point de vue omni­scient. Ain­si, dans Les Pers­es d’Eschyle, l’ánge­los-mes­sager se fait l’énonciateur de la défaite de Xerxès et du désas­tre de la sec­onde guerre médique. On peut retrou­ver les traces de ce mes­sager de l’Antiquité chez l’Ange de Maria Klonaris et Kate­ri­na Thomada­ki, qui est représen­té comme le témoin et la mémoire char­nelle des atroc­ités de la Sec­onde Guerre mon­di­ale dans Requiem pour le XXe siè­cle. Ce film-man­i­feste dénonce la vio­lence et les per­sé­cu­tions exer­cées à l’en­con­tre de la dif­férence en asso­ciant des inter­titres à des surim­pres­sions et des procédés numériques : le corps de l’Ange est ain­si mis en rela­tion avec des images de nazis, de tanks, de cadavres et d’explosions qui tra­versent et transper­cent la sur­face de son anatomie. Image spécu­laire sur laque­lle se reflète la face obscure de la civil­i­sa­tion occi­den­tale, l’Ange est iden­ti­fié par les cinéastes comme le spec­ta­teur, la vic­time, le juge et le corps de l’holocauste. Plus encore, du fait de sa con­di­tion anatomique, il s’affirme comme le par­a­digme même de l’altérité. L’introduction par Klonaris/Thomadaki du con­cept de l’Ange inter­sex­ué redéfinit la représen­ta­tion de cette fig­ure arché­typ­ale, asex­uée selon les tra­di­tions chré­ti­enne, judaïque et islamique, en sym­bole de l’abolition de la sup­posée bina­rité des sex­es. Cette inven­tion con­ceptuelle, quelque peu héré­tique, relie la fig­ure uni­verselle de l’ange au monde con­tem­po­rain et à ses préoc­cu­pa­tions en lui attribuant une iden­tité nou­velle et mul­ti­ple, une « iden­tité mosaïque » pour repren­dre les ter­mes des artistes.

Conjonctions / Identifications

Le film suiv­ant du cycle, Per­son­al State­ment, pro­longe le tra­vail des cinéastes autour de cette fig­ure, cette fois-ci de manière plus intime, en étab­lis­sant un rap­port qua­si-sym­bi­o­tique avec elle. Alors que l’image de l’Ange défile ver­ti­cale­ment, la main de Kate­ri­na Thomada­ki essaie de palper, de caress­er, d’atteindre cet être insai­siss­able. Envelop­pé par une bande sonore où la gui­tare élec­trique et le vio­lon­celle dia­loguent avec inten­sité, la voix de Maria Klonaris s’adresse à l’ange : « Image mag­ique. (…) Tu es dev­enue une infinie fic­tion amoureuse. (…) Tu bris­es les fron­tières. (…) C’est ton corps. C’est mon corps ». La suc­ces­sion des gestes et des sons donne au film la forme d’un acte d’émerveillement et d’une ten­ta­tive fan­tas­ma­tique de fusion­ner avec l’image vénérée. L’œuvre des deux réal­isatri­ces, fondée sur la cir­cu­la­tion entre leurs deux imag­i­naires, acquiert ici une dimen­sion transsub­jec­tive où leurs sens respec­tifs, la voix et le touch­er, se com­plè­tent pour ten­ter de se fon­dre avec ce corps tran­scen­dant, tour à tour iden­tique et dif­férent (« c’est ton corps, c’est mon corps »). Au-delà d’embrasser la non-bina­rité des gen­res, l’espace filmique devient lui-même la fig­u­ra­tion d’une entité psy­chique et cor­porelle plurielle. Le film invite par ailleurs le regard du spec­ta­teur à com­pléter cette con­jonc­tion hyp­no­tique qui l’en­traîne dans l’il­lu­sion de faire corps avec l’im­age. On pour­rait avancer l’idée que l’hori­zon plas­tique du film tient pré­cisé­ment en ceci : rassem­bler les con­di­tions d’une iden­ti­fi­ca­tion entre le spec­ta­teur et le corps de l’Ange inter­sex­ué, de manière à con­stru­ire un nou­veau rap­port à soi – une réflex­iv­ité trans­genre.

Évidem­ment, l’Ange échappe tou­jours aux mains de la réal­isatrice : les ban­des noires entre chaque pho­togramme vien­nent rap­pel­er son ambiguïté, pro­pre au fait qu’il reste une image, c’est-à-dire une entité à la fois présente et absente. La com­plex­ité de l’Ange inter­sex­ué tient aus­si à la nature pro­téi­forme de ses appari­tions et à ses capac­ités infinies de trans­for­ma­tion à tra­vers les procédés visuels dont font usage Maria Klonaris et Kate­ri­na Thomada­ki. Dans Requiem pour le XXe siè­cle nous assis­tons à l’embrasement de l’Ange et à son anéan­tisse­ment sous les débris des explo­sions. Celui-ci réap­pa­raît pour­tant tou­jours, immuable, inde­struc­tible, face aux attaques extérieures. Ailleurs, la sur­face érodée de son image dans Per­son­al State­ment vient accentuer son aspect matériel et sa fragilité con­sub­stantielle. Les vidéos Quasar et Pul­sar du même cycle, réal­isées à quelques années d’intervalle de celles que nous venons d’évoquer, s’en­ga­gent davan­tage dans la voie de la frag­men­ta­tion et de l’abstraction, et per­me­t­tent aux réal­isatri­ces d’accéder à une dimen­sion cos­mique de la représen­ta­tion iden­ti­taire. La force de l’œuvre de Klonaris/Thomadaki tient pré­cisé­ment dans la poly­sémie et la puis­sance sym­bol­ique de leur matière filmique, qui énonce la ques­tion tou­jours pres­sante d’une com­plex­i­fi­ca­tion de l’identité de genre, tout en se faisant elle-même un ter­rain inépuis­able de muta­tions et d’inventions.

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