© Carlotta
Peggy Sue s’est mariée

Peggy Sue s’est mariée

de Francis Ford Coppola

  • Peggy Sue s’est mariée
  • (Peggy Sue Got Married)
  • États-Unis1986
  • Réalisation : Francis Ford Coppola
  • Scénario : Jerry Leichtling, Arlene Sarner
  • Image : Jordan Cronenweth
  • Décors : Alex Tavoularis
  • Costumes : Michael Voght
  • Son : Michael Kirchberger
  • Montage : Barry Malkin
  • Musique : John Barry
  • Producteur(s) : Paul R. Gurian
  • Production : Zoetrope Studios, TriStar Pictures, Delphi V
  • Interprétation : Kathleen Turner (Peggye Sue Kelcher), Nicolas Cage (Charlie Bodell), Barry Miller (Richard Norvik), Catherine Hicks (Carole Heath), Joan Allen (Maddy Nagle), Kevin J. O'Connor (Michael Fitzsimmons)...
  • Bonus DVD : Analyse de Jean-Baptiste Thoret et bande-annonce originale.
  • Éditeur DVD : Carlotta
  • Date de sortie DVD : 17 février 2021
  • Durée : 1h40

Peggy Sue s’est mariée

de Francis Ford Coppola

Ce que Peggy sut


Ce que Peggy sut

« I love you Peg­gy Sue, with a love so rare and true
Oh Peg­gy, my Peg­gy Sue
»
Bud­dy Hol­ly

« Si Bud­dy Hol­ly avait filmé sa Peg­gy Sue, il ne l’au­rait fait autrement » : Louis Sko­rec­ki écrit cette phrase, en 2005, dans un texte court pub­lié dans Libéra­tion à l’oc­ca­sion de la red­if­fu­sion sur une chaîne du câble de Peg­gy Sue s’est mar­iée. La com­para­i­son entre Cop­po­la et Bud­dy Hol­ly peut sur­pren­dre si l’on con­sid­ère l’œu­vre du cinéaste à par­tir du Par­rain ou d’Apoc­a­lypse now, mais elle s’avère en revanche par­faite pour le Cop­po­la plus intime des années 1980. Les films de cette péri­ode, d’Out­siders à Peg­gy Sue, tra­cent une ligne d’une cohérence remar­quable : tout en refaisant le ciné­ma d’a­vant (celui de Nicholas Ray, par exem­ple, dans Out­siders), ils met­tent en scène la jeunesse des années 1980, révélant une nou­velle généra­tion d’ac­teurs, par­mi lesquels Matt Dil­lon, Tom Cruise, Patrick Swayze, Mick­ey Rourke, Nico­las Cage… À tra­vers eux, comme à tra­vers Peg­gy, Cop­po­la chante l’im­mense nos­tal­gie qui l’habite : celle du ciné­ma et de sa pro­pre jeunesse. Les deux se con­fondent dans Peg­gy Sue, qui racon­te à la fois le retour d’une femme mûre – Peg­gy Sue Bodell (Kath­leen Turn­er) – vers le temps de son ado­les­cence et la créa­tion par le cinéaste d’un espace-temps qui a valeur de refuge : une petite ville améri­caine du début des années 1960, pour laque­lle Cop­po­la demande à son déco­ra­teur, Mar­vin March, de repein­dre l’herbe en vert. Peg­gy Sue, c’est donc lui : un Cop­po­la secret, pudique, dont la voix dis­crète­ment mélan­col­ique reste intacte trente-cinq ans après la sor­tie du film. Cette mélan­col­ie se niche dans des détails qu’il faut décrire, tant ils témoignent de l’in­croy­able soin qui a été mis dans le film.

Le ravissement de Peggy

Dans la scène de bal qui ouvre le film, Peg­gy (Kath­leen Turn­er) retrou­ve ses anciens copains de lycée pour une soirée de gala au cours de laque­lle elle sera élue reine, comme à ses plus beaux jours. Vingt-cinq années se sont écoulées depuis la fin du lycée, mais des pho­tos en noir et blanc accrochées un peu partout sem­blent nier le pas­sage du temps. Présent et passé sont indis­tincts : ni Peg­gy, ni son mari Char­lie (Nico­las Cage) n’ont pris de l’âge. Kath­leen Turn­er (32 ans à l’époque) est trop jeune pour le rôle et Nico­las Cage n’a que 22 ans alors que Char­lie a dépassé la quar­an­taine. Le maquil­lage le vieil­lit arti­fi­cielle­ment, mais il est clair que Cop­po­la ne vise pas le réal­isme : le lieu du bal n’ex­iste pas plus dans Peg­gy Sue que celui de Lol V. Stein dans le roman de Mar­guerite Duras, c’est une plage de temps intime, han­tée par la dis­pari­tion d’un amour. Idéale­ment, il faudrait que tout soit comme avant, comme sur les pho­tos en noir et blanc devant laque­lle Car­ol (Cather­ine Hicks), une amie de Peg­gy, prend la pose. Dans cette galerie de pho­tos, Peg­gy s’ar­rête devant Michael Fitzsim­mons, un beau ténébreux dont elle fut amoureuse autre­fois. Le por­trait en pied du jeune homme occupe une par­tie du cadre, tan­dis que dans l’autre par­tie, Peg­gy et ses anci­ennes copines de lycée plaisan­tent comme des ados. Le temps que le bal va ressus­citer ne fera pas seule­ment la jonc­tion entre ces deux images, il fera aus­si revenir l’ab­sent du bal : ce Fitzsim­mons idéal­isé, devenu depuis écrivain – et logique­ment absent parce que son rêve de con­sécra­tion lit­téraire s’est pleine­ment réal­isé, tan­dis que ceux de Peg­gy et de son mari, Char­lie, ont échoué (leur cou­ple bat de l’aile). La mélan­col­ie du regard de Cop­po­la est ici ténue, à peine soulignée : ni Peg­gy, ni son mari Char­lie ne par­ticipent au bal pour revivre leurs vingt ans. L’ir­réal­ité de cette fête d’an­ciens du lycée a effacé le temps : vingt-cinq années ont passé comme quelques mois, les vis­ages n’ont pas été abîmés, c’est encore le souf­fle de jeunesse qui les tra­verse. Lorsque les musi­ciens repren­nent le fameux thème de Peg­gy Sue de Bud­dy Hol­ly, à un instant qui est celui de la con­sécra­tion de Peg­gy en tant que reine du bal, le présent se con­fond défini­tive­ment avec le passé. Magie de la musique, qui n’a rien à voir avec la nos­tal­gie mais impose plutôt le passé d’une sen­sa­tion (Peg­gy a déjà été reine, autre­fois) dans l’ici et main­tenant du bal. L’ex­péri­ence est telle­ment bru­tale que Peg­gy s’ef­fon­dre, perd con­nais­sance.

Le souvenir d’une étreinte

Il suf­fi­ra ensuite de rou­vrir les yeux pour remon­ter le temps. Chez Cop­po­la, le voy­age tem­porel, à l’op­posé de celui de Zemeck­is dans Retour vers le futur, ressem­ble à une rêver­ie ; le temps tra­verse ses per­son­nages bien plus qu’ils ne le tra­versent. Loin de prof­iter du para­doxe tem­porel, Peg­gy revit ses dix-huit ans avec toute la naïveté de l’ado­les­cence, elle s’émer­veille une deux­ième fois devant un con­cert de Char­lie et de son groupe – qui miment plus ou moins bien Dion & The Belmonts[ref]Par bien des aspects, Peg­gy Sue s’est mar­iée ressem­ble à une comédie musi­cale con­trar­iée : la musique y est moins mise en scène que ressen­tie, vécue. Cop­po­la ne com­pile pas les tubes de la fin des années 1950 pour restituer un cli­mat, une époque : une seule chan­son de Dion & The Bel­monts (A Teenag­er in love) suf­fit à ancr­er le voy­age de son héroïne dans le début des années 1960. On est très loin du film juke-box.[/ref]. Elle ressus­cite aus­si Michael Fitzsim­mons pour vivre avec lui une nuit d’amour roman­tique qui mar­quera la seule mod­i­fi­ca­tion de son his­toire : au moment de s’a­ban­don­ner à lui, elle recon­naît, lucide­ment, qu’il s’ag­it d’un rêve. L’étreinte ne dure pas plus longtemps que celles qu’on a vues précédem­ment, dans une séquence mag­nifique où Peg­gy éprou­ve le besoin de ser­rer dans ses bras sa petite sœur en revenant pour la pre­mière fois dans la mai­son de son enfance. Les étreintes ne durent pas dans Peg­gy Sue car ce sont des sou­venirs d’étreinte. C’est par là que le film touche à quelque chose de pro­fondé­ment intime : il fait écho rétro­spec­tive­ment à Twixt, autre grand film de fan­tômes et d’étreintes placé sous le patron­age d’Edgar Poe.

Un hasard trag­ique a voulu qu’au moment où Peg­gy étreint sa petite sœur, incar­née par Sofia Cop­po­la, le cinéaste per­dait l’un de ses fils – Gian-Car­lo, mort acci­den­telle­ment en 1986, année de sor­tie de Peg­gy Sue s’est mar­iée. Il n’est pas impos­si­ble d’imag­in­er que l’é­trangeté boulever­sante de cette étreinte – Kath­leen Turn­er ser­rant dans ses bras la pro­pre fille du cinéaste – et l’im­mense mélan­col­ie qu’elle fait naître (comme si Peg­gy avait per­du cette petite sœur) font affleur­er pour la pre­mière fois le thème de la perte qui tra­verse les grands films qui suiv­ront, de Drac­u­la jusqu’à Twixt. Ce que Cop­po­la com­pren­dra de lui-même à tra­vers ses pro­pres films et ce que l’on com­pren­dra de lui bien plus tard, à tra­vers les films de sa fille (Some­where surtout), Peg­gy le sait déjà dans le monde de 1960 où elle a atter­ri, un soir de bal. Son voy­age dans le temps la con­duit à un appren­tis­sage de la lucid­ité : ce qui compte, c’est l’éveil, le retour dans le présent et le con­stat – sim­ple­ment humain (et il faut être un très grand cinéaste pour par­ler si sim­ple­ment des hommes) – d’un lien indé­fectible, que le temps n’a finale­ment pas abîmé. « J’ai fait une étrange expéri­ence, avoue-t-elle à Char­lie quand elle se réveille, j’ai repris le chemin du lycée et j’é­tais presque tout le temps avec toi. »

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