Le 20 novem­bre dernier, l’Assemblée nationale a adop­té la propo­si­tion de loi rel­a­tive à la « Sécu­rité glob­ale », où fig­ure notam­ment un arti­cle prévoy­ant que soit puni d’une amende et d’une peine de prison le fait de dif­fuser l’im­age du vis­age d’un polici­er, dans le but de « porter atteinte à son intégrité physique ou psy­chique. » Avant son exa­m­en par le Sénat en jan­vi­er, cette ini­tia­tive en dit long sur la volon­té éta­tique de frein­er la dif­fu­sion des images qui ne lui con­viendraient pas. Ses représen­tants ne s’en cachent d’ailleurs pas : ancien patron du RAID recon­ver­ti député LREM, le rap­por­teur de la loi Jean-Michel Fau­ver­gue jus­ti­fie sa propo­si­tion en ce qu’elle per­me­t­trait de « pro­téger ceux qui nous pro­tège », mais surtout de « regag­n­er du ter­rain dans la guerre des images », que « l’au­torité, l’É­tat en par­ti­c­uli­er, est en train de per­dre »[1].

Le terme, qui peut de prime abord sur­pren­dre, n’est pas sans évo­quer les théories dévelop­pées par W. J. T. Mitchell, chef de file des visu­al stud­ies con­tem­po­raines, dans Cloning Ter­ror ou la guerre des images du 11 sep­tem­bre au présent. Il y expli­quait notam­ment que, depuis quelques années, « nous n’avons pas seule­ment assisté à un accroisse­ment du nom­bre d’images, mais égale­ment à une guerre des images, une guerre dont les enjeux réels n’ont jamais été aus­si élevés. »[2] Si chez Mitchell cette « guerre des images » désig­nait prin­ci­pale­ment l’affrontement entre les ter­ror­istes et les États-Unis post‑9/11, la notion s’applique aus­si aux luttes sociales con­tem­po­raines. En France, cela fait un cer­tain temps que s’affrontent par images inter­posées man­i­fes­tants et policiers – un con­flit pointé par Fau­ver­gue, dont le lex­ique belliqueux n’hésite pas à faire des man­i­fes­tants de gauche les enne­mis proclamés d’un État « en guerre » sur le ter­rain des images[3]. C’est que ces dernières effraient l’autorité. Comme le souligne Mitchell, elles « n’ont pas seule­ment le poten­tiel de libér­er des flots de parole ; incon­trôlables et imprévis­i­bles, elles peu­vent aus­si se répan­dre comme un virus, par-delà les fron­tières lin­guis­tiques et ter­ri­to­ri­ales, sus­citer instan­ta­né­ment des émo­tions col­lec­tives. »[4] De récents événe­ments l’ont bien mon­tré, notam­ment l’agression de Michel Zecler par des policiers à Paris : les cap­ta­tions vidéo jouent sou­vent un rôle cap­i­tal dans la poussée d’un émoi col­lec­tif ou la ges­ta­tion d’une man­i­fes­ta­tion d’am­pleur. Un phénomène dont le ciné­ma de fic­tion se fait de plus en plus l’écho : Les Mis­érables avait ain­si pour cœur la cap­ta­tion d’une bavure poli­cière à l’aide d’un drone. Tout l’enjeu pour les policiers du film de Ladj Ly tenait dans la récupéra­tion des preuves de leurs méfaits, c’est-à-dire les images com­pro­met­tantes con­tenues à l’intérieur d’une sim­ple carte SD. Dans le même ordre d’idée, la caméra dans Glass de M. Night Shya­malan adop­tait par inter­mit­tence le point de vue de dis­posi­tifs de vidéo­sur­veil­lance, avant de mon­tr­er le détourne­ment de ces images lors de leur prop­a­ga­tion sur Inter­net. D’abord au ser­vice de l’autorité car­cérale, les enreg­istrements finis­saient par révéler ce que cette dernière souhaitait con­tenir et étouf­fer.[5]

Après plusieurs années d’exactions dif­fusées sur Inter­net, de l’agression du jeune Théo aux Gilets Jaunes en pas­sant par l’affaire Benal­la, la loi « Sécu­rité glob­ale » témoigne d’une cer­taine prise de con­science de la part de l’É­tat français vis-à-vis de ces enjeux. Une prise de con­science qui, en plus d’être tar­dive, ne saisit toute­fois qu’à moitié la nature et les pro­priétés de ces nou­velles images. Rem­porter la « guerre des images » ne saurait s’accomplir par l’endiguement ou l’altéra­tion des images du camp adverse, pour la sim­ple et bonne rai­son qu’elles ne sont pas con­trôlables. Elles n’ont que faire des lég­is­la­tions et des textes votés depuis l’Assemblée. Relayées mas­sive­ment, téléchargées et immé­di­ate­ment dupliquées, partagées sur des comptes anonymes ou con­nec­tés à un VPN, elles ont « pour car­ac­téris­tique pro­pre d’être virales et infec­tieuses, et leur vital­ité les rend dif­fi­ciles à con­tenir ou à plac­er en quar­an­taine. »[6]

Face à cette impasse, il ne reste pour l’État qu’à envis­ager une voie encore plus coerci­tive : tuer les images dans l’œuf, avant même qu’elles ne pro­lifèrent. C’est ce que cherche, plus ou moins sub­tile­ment, à réalis­er cette loi. S’il est dif­fi­cile d’envisager que le moin­dre inter­naute partageant une vidéo puisse être véri­ta­ble­ment puni, il est au con­traire tout à fait con­cev­able que cette loi dis­suade les man­i­fes­tants et les jour­nal­istes de filmer les policiers. Mais là encore, le texte entre en con­tra­dic­tion avec le monde dans lequel nous vivons. D’une part, parce que la démoc­ra­ti­sa­tion d’outils de cap­ta­tion depuis plusieurs années per­met à cha­cun de priv­er la police du mono­pole de la sur­veil­lance : télé­phones porta­bles, caméras cachées, GoPro, dis­posi­tifs de sur­veil­lance domes­tique, dif­fu­sions en direct, etc. D’autre part, car quand bien même l’autorité, par des méth­odes de dis­sua­sion ou à l’aide de quelques algo­rithmes élaborés, parviendraient à main­tenir hors champ les vio­lences poli­cière sur les réseaux[7], leur cen­sure pour­rait « pro­duire l’inverse de l’effet escomp­té : comme le sait tout bon réal­isa­teur de films d’horreur, en ten­ant le mon­stre à l’abri des regards, elle lui per­met de devenir plus ter­ri­fi­ant encore. »[8] Le mon­stre s’étant en l’occurrence déjà mon­tré, il ne peut plus retourn­er dans l’ombre, encore moins dans l’oubli : impos­si­ble de revenir en arrière.

Au-delà de ses fonde­ments con­tra­dic­toires et de son car­ac­tère haute­ment anachronique, une telle ten­ta­tive de l’État, qu’elle se con­cré­tise ou non, témoigne en tous cas de la peur et de l’inquiétude qui cir­cu­lent dans ses rangs, à l’heure où les images ont sans doute plus de pou­voir que le pou­voir lui-même.

Notes

Notes
↑1 Cf. L’intervention de Jean-Michel Fau­ver­gue lors de la com­mis­sion des lois : « L’autorité, l’État en par­ti­c­uli­er, est en train de per­dre la guerre des images. Les médias et les réseaux soci­aux sont ali­men­tés de vidéos sou­vent tron­quées qui assail­lent les inter­nautes et vont toutes dans le même sens. […] Il faut pou­voir dire : “Vous avez fait voir cela, mais nous, nous avons tout ceci à mon­tr­er.” C’est ain­si que l’on créera un con­tre-pou­voir et que l’on regag­n­era du ter­rain dans la guerre des images. »
↑2 W. J. T. Mitchell, Cloning Ter­ror ou la guerre des images du 11 sep­tem­bre au présent, trad. Maxime Boidy, Stéphane Roth, Les Prairies ordi­naires, Penser/Croiser, 2011, p. 23
↑3 À la ques­tion posée par Danièle Obono à Jean-Michel Fau­ver­gue lors de la com­mis­sion des lois, lui deman­dant juste­ment con­tre qui cette guerre était-elle menée, le rap­por­teur a désigné la sup­posée « ultra-minorité » qu’elle représen­terait. Aux États-Unis, Don­ald Trump a de son côté récem­ment annon­cé son inten­tion de class­er les mil­i­tants Antifas­cistes comme une organ­i­sa­tion ter­ror­iste. L’en­ne­mi sem­ble dans les deux cas tout indiqué.
↑4 Ibid., p. 187
↑5 Nous avons déjà évo­qué ces deux films dans le cadre d’un pod­cast sur la vidéo­sur­veil­lance. Une émis­sion où Meera Per­am­palam, enseignante et autrice d’une thèse sur le sujet, abor­dait notam­ment la ques­tion de la « con­tre-sur­veil­lance » et de la « sur­veil­lance par le bas » : la pre­mière désigne le fait de sur­veiller le déposi­taire attitré de la sur­veil­lance (l’autorité), quand la sec­onde, aus­si appelée « sous-veil­lance », décrit une forme de sur­veil­lance à laque­lle se livrent eux-mêmes les sur­veil­lés (par exem­ple par le partage volon­taire de don­nées).
↑6 W. J. T. Mitchell, op. cit., p. 23
↑7 Voir à ce sujet : « Les deux vis­ages de la cen­sure » sur le site du Monde Diplo­ma­tique.
↑8 W. J. T. Mitchell, op. cit., p. 187