Dans un con­texte par­ti­c­ulière­ment rude pour les fes­ti­vals, con­damnés à être annulés, reportés ou à exis­ter sous de nou­velles formes, la 51e édi­tion de Visions du réel se déroulait en ligne du 17 avril au 2 mai. Avec des films visionnables gra­tu­ite­ment, des vidéos de questions/réponses ou encore des mas­ter­class­es en live, le fes­ti­val tâchait au mieux de recréer une prox­im­ité entre pub­lic et cinéastes. Plusieurs films man­i­fes­taient égale­ment ce désir de renouer con­tact, que ce soit avec un objet, une per­son­ne ou un état émo­tion­nel : prenant pour point de départ une réal­ité dis­parue, ils per­me­t­taient alors d’émouvantes retrou­vailles.

Tempêtes de neige

L’un des plus beaux films de la sélec­tion, Prière pour une mitaine per­due de Jean-François Lesage, se déroule dans un bureau d’objets trou­vés de Mon­tréal, où les gens défi­lent, le vis­age inqui­et ou soulagé. En apparence anodins, ces objets revê­tent en réal­ité une grande valeur sym­bol­ique aux yeux de leur pro­prié­taire : un sim­ple bon­net représente par exem­ple la con­fi­ance en soi d’une femme et une carte de trans­port le sou­venir de par­ents défunts. Délais­sant pro­gres­sive­ment l’espace du bureau pour s’inviter chez les gens, le film gagne en intim­ité et en pro­fondeur. Si la perte laisse par­fois un vide impos­si­ble à combler, comme pour ce fils privé de sa mère, elle per­met aus­si de se réin­ven­ter, à l’image du cou­ple qui retrou­ve un nou­veau souf­fle après un acci­dent. De la même manière, la neige qui tombe tout au long du film fait dis­paraître la ville mais la recou­vre égale­ment d’un voile nou­veau. Ce mélange d’espoir et de mélan­col­ie atteint son parox­ysme lors d’une séquence boulever­sante où tous les per­son­nages du film, y com­pris le réal­isa­teur, se retrou­vent pour chanter leurs pertes, dans un rit­uel inten­sé­ment libéra­teur. Si les sil­hou­ettes et les arbres qui se découpent comme des ombres au pre­mier plan évo­quent la pho­togra­phie d’Un amour d’été, un des précé­dents films du cinéaste, Prière pour une mitaine per­due rap­pelle égale­ment sa capac­ité à saisir la force du col­lec­tif.

Pyrale de Rox­anne Gaucherand

Il est égale­ment ques­tion de tem­pête de neige dans Pyrale de Rox­anne Gaucherand, qui se déroule pour­tant en été : c’est ain­si que les habi­tants de la Drôme provençale désig­nent l’invasion de papil­lons qui rav­age la région. La force du film est d’en analyser les con­séquences à l’échelle col­lec­tive (elles font sin­gulière­ment écho à la sit­u­a­tion actuelle : fer­me­ture des restau­rants, annu­la­tion de cer­tains évène­ments, con­fine­ment de la pop­u­la­tion…) autant que les réper­cus­sions intimes, notam­ment à tra­vers l’histoire d’amour entre deux jeunes femmes. Le chaos induit par l’invasion fait écho au trou­ble amoureux ressen­ti par Lou, 18 ans, attirée par son amie d’enfance Sam. Celle-ci, fascinée par le phénomène, est d’ailleurs com­pa­ra­ble à cet « astre inat­teignable » que les insectes recherchent en s’amassant sous les lam­padaires la nuit. Le film s’enrichit égale­ment d’une troisième couche, qui est celle du film de genre, avec des insectes filmés comme des géants, un scé­nario de film d’horreur (« Les papil­lons d’Hitchcock » plaisante Lou) ou encore des flares spiel­bergiens et autres lumières oniriques.

Le temps retrouvé

Avec An Unusu­al Sum­mer, le pales­tinien Kamal Alja­fari signe un film d’été non moins sur­prenant, réal­isé à par­tir des images issues de la caméra de vidéo­sur­veil­lance achetée par son père, suite à la dégra­da­tion de sa voiture par un mys­térieux indi­vidu. En débu­tant par une affir­ma­tion (« il ne pleut jamais en été ») aus­sitôt con­tred­ite par un plan où il tombe des cordes, le film annonce d’emblée son pro­gramme : rechercher de l’inhabituel dans ce qu’il y a en apparence de plus banal. Alors qu’il ne se passe pas grand chose d’intéressant sur le park­ing où est garée la voiture du père, le cinéaste parvient à réalis­er une enquête pleine de sus­pense, où chaque micro-événe­ment prend une grande impor­tance. Un homme qui s’arrête pour faire ses lacets ou quelqu’un qui court de nuit sem­bleront sus­pects sous l’effet des arrêts sur image, zooms ou répéti­tions de cer­tains plans, qui focalisent notre atten­tion. Pour­tant, le film ne s’arrête pas une fois le coupable trou­vé :  l’enquête appa­raît comme un pré­texte pour filmer des vies anonymes que l’on devine dif­fi­ciles, à force de voir défil­er les corps fatigués, dys­fonc­tion­nels et fous des habi­tants du quarti­er. Si le cinéaste observe ses voisins avec méfi­ance, il fait aus­si preuve d’une famil­iar­ité affectueuse à l’égard de ce voisin tou­jours à vélo ou de ces deux sœurs, qui ne vont jamais l’une sans l’autre. Lorsque à la fin, on apprend que ces images ont été retrou­vées par le cinéaste à la mort de son père, le film prend encore un nou­veau sens et résonne alors comme un adieu déchi­rant.

Le Prix du Bon­heur de Rodri­go Muñoz

Dans Le Prix du Bon­heur, un court métrage auto­bi­ographique de Rodri­go Muñoz, les images du passé ressur­gis­sent à mesure que le réal­isa­teur con­tem­ple ce qui l’entoure : la vision d’une fleur ou d’un bâti­ment la nuit lui évoque ain­si un voy­age au Venezuela, dont il présente ici quelques frag­ments filmés. Cette nos­tal­gie se présente comme une échap­pa­toire à un présent han­té par la dépres­sion, chaos intérieur dont la caméra portée, les faux rac­cords ou encore la voix nerveuse et pressée du cinéaste se font l’écho. Le jeune homme fait mal­gré tout preuve d’une ironie mor­dante, par exem­ple en fil­mant des œuvres aux titres évo­ca­teurs (Qu’est-ce que j’ai fait pour mérit­er ça ? et Dans les ténèbres de Pedro Almod­ó­var, un livre nom­mé Ce que l’argent ne saurait acheter). Déter­miné à trou­ver un remède au mal qui le ronge, il emploie des méth­odes de plus en plus absur­des, allant jusqu’à inter­roger des marins après une dépres­sion météorologique. L’auteur trou­ve dans leur descrip­tion de ce « moment intense et effrayant » un miroir inat­ten­du de sa pro­pre con­di­tion en même temps que l’espoir de pou­voir un jour hiss­er à nou­veau les voiles.

Les femmes de Maîtresse, quant à elles, sem­blent avoir trou­vé le bon­heur aux côtés de leur ani­mal de com­pag­nie. Au moyen d’une mise en scène tout en plans rap­prochés, la réal­isatrice belge Lin­da Ibbari saisit leurs rela­tions de manière intime mais aus­si ludique. Affublés de petits surnoms tels que Junkie ou Mon­sieur Dupond, les ani­maux sont man­i­feste­ment anthro­po­mor­phisés par leur maîtresse. Dans une scène où une choré­gra­phie sin­gulière se noue entre une femme et son per­ro­quet, qui sem­blent faire corps, c’est l’inverse qui se pro­duit : la voix inar­tic­ulée ain­si que l’air fou et rieur de la dame l’apparentent à un drôle d’oiseau, dont le comique est souligné par des notes enjouées de clavecin. Une étrange ressem­blance lie égale­ment une jeune femme tatouée à son chat sph­ynx ou un ser­pent, que l’on voit avaler sa proie avec une grande vio­lence, à sa maîtresse, qui l’observe fascinée. Leur rela­tion s’inspire aus­si du mod­èle parental, comme en témoigne le ton infan­til­isant que les per­son­nages emploient pour par­ler à leur ani­mal (« mon dieu, il va s’envoler, il va par­tir » crie la femme à l’oiseau, folle d’inquiétude, en voy­ant son pro­tégé coincé en haut d’un arbre). La fin, par­ti­c­ulière­ment joyeuse, entend quant à elle mon­tr­er l’érotisme qui lie ces êtres entre eux à tra­vers un mon­tage allant crescen­do, à la manière d’un orgasme, et un bruitage fait de ron­ron­nements, de halète­ments et d’autres gémisse­ments de plaisir. Au-delà des espèces, importe alors surtout le bon­heur d’être ensem­ble.