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Ne croyez surtout pas que je hurle

Ne croyez surtout pas que je hurle

de Frank Beauvais

  • Ne croyez surtout pas que je hurle
  • France2019
  • Réalisation : Frank Beauvais
  • Montage : Thomas Marchand
  • Production : Les Films du Bélier, Les Films Hatari, Studio Orlando
  • Bonus DVD : Le soleil et la mort voyagent ensemble (12'), À genoux (21'), Vosges (6'), Compilation. 12 Instants d’amour non partagé (42'), Je flotterai sans envie (46'), Un 45 tours de Cheveu (Ceci n’est pas un disque) (6'), La Guitare de diamants (35'), Un éléphant me regarde (30'), Entretien inédit avec Frank Beauvais et son monteur Thomas Marchand (34').
  • Éditeur DVD : Capricci
  • Date de sortie DVD : 4 février 2020
  • Durée : 1h15

Ne croyez surtout pas que je hurle

de Frank Beauvais

À rebours


À rebours

À la vision de l’intégralité des films de Frank Beau­vais, rassem­blés sur un dou­ble DVD par les édi­tions Capric­ci, Ne croyez surtout pas que je hurle (2019) appa­raît comme un film somme, qui con­dense les préoc­cu­pa­tions du cinéaste. Par­mi elles, la seule absente du long métrage est sans doute la musique, qui occupe une place cen­trale dans presque tous les autres films. Dans le tout pre­mier, À genoux (2005), Frank Beau­vais tisse sons et images, fig­u­ra­tion et abstrac­tion, pour inviter le spec­ta­teur à un trip hybride et mys­térieux, con­stru­it sur un principe de répéti­tion et de vari­a­tion, en asso­ciant du found footage à des plans tournés autour de la mai­son de sa mère. La musique dis­so­nante et bruitiste de Ein­stürzende Neubaut­en ou de Lizzy Merci­er Desclous entre en ten­sion avec des images insta­bles, avant que les deux pistes ne se rejoignent finale­ment sur une note plus sere­ine. Le soleil et la mort voy­a­gent ensem­ble (2005) et Un 45 tours de Cheveu (Ceci n’est pas un disque) (2009) sont encore davan­tage struc­turés autour de la bande-son, les images – exclu­sive­ment préex­is­tantes cette fois-ci – venant y répon­dre de façon plus ou moins directe et syn­chrone, comme dans le long qui suiv­ra. Cette lib­erté au regard du rythme musi­cal fait de ces deux films des sortes de clips sub­ver­sifs – au cours du pre­mier, la musique laisse même la place au spo­ken word, comme si le rythme visuel pre­nait le dessus. La musique revient ensuite dans La Gui­tare de dia­mants (2009) et Un éléphant me regarde (2015), à tra­vers les fig­ures de musi­ciens qui y sont mis­es en scène.

Récit d’une collaboration

Au cours de l’entretien avec son mon­teur de tou­jours, Thomas Marc­hand, qui fig­ure égale­ment sur le dou­ble disque, Frank Beau­vais révèle qu’il ne se sent « pas libre ni heureux » dans l’écriture de fic­tion. Il est vrai que ces deux courts métrages tranchent avec le long métrage à venir par leur écri­t­ure, plus tra­di­tion­nelle, et par leur tonal­ité, qui relève davan­tage d’une douce mélan­col­ie que d’une rage noire. Elles s’en rap­prochent cepen­dant par leur ancrage dans des ter­ri­toires ruraux ou périphériques, qui pla­cent les per­son­nages dans une forme d’isolement.

Si elle apporte des élé­ments de con­texte sur l’ensemble de leur par­cours com­mun, la con­ver­sa­tion entre Frank Beau­vais et Thomas Marc­hand per­met surtout de mesur­er la par­faite cohérence de Ne croyez surtout pas que je hurle, entre­prise de sub­li­ma­tion d’un épisode dépres­sif accom­pa­g­né d’une frénésie cinéphile. Frank Beau­vais y détaille ce qui est omis dans le réc­it : la ger­mi­na­tion pen­dant cette péri­ode d’un nou­veau pro­jet de film de found footage qui serait com­posé d’images tirées des films effec­tive­ment vus pen­dant les six mois relatés. C’est sur la base de ces images que s’est con­stru­it le réc­it dit en voix off. On apprend que la matière visuelle de départ était con­sti­tuée de dix-huit mille courts extraits, soigneuse­ment classés, puis asso­ciés (ou non) au texte en suiv­ant deux voies prin­ci­pales : d’abord l’élab­o­ra­tion de quelques straté­gies (déci­sion d’alterner rap­ports pléonas­tique, métaphorique ou con­tra­pun­tique entre image et son, de faire vari­er le rythme du mon­tage pour éviter tout sys­té­ma­tisme), puis le choix de s’en remet­tre au hasard[ref]Le réal­isa­teur et son mon­teur expliquent que l’une de leurs tech­niques pour sélec­tion­ner les images con­sis­tait à lancer la lec­ture d’un chuti­er d’images en par­al­lèle de la voix off, pour voir si cer­tains plans, se com­bi­nant ain­si au texte de façon aléa­toire, « tombaient bien ». Il pou­vait alors être envis­agé de les con­serv­er à cette même place dans le mon­tage final.[/ref]. L’entretien met égale­ment en exer­gue les déci­sions poli­tiques qui ont déter­miné le choix des plans : puis­er dans le ciné­ma « indus­triel » plutôt que dans les marges pour mieux détourn­er les images de leur fonc­tion pre­mière ; sauver des « plans per­dus », ayant à l’origine une sim­ple fonc­tion de flu­id­i­fi­ca­tion ou d’information pour leur don­ner une valeur nou­velle ; refuser les vis­ages célèbres et révéler ain­si le poids de la star­i­fi­ca­tion dans la cinéphilie – sans eux, il est sou­vent bien dif­fi­cile d’identifier les films sources.

Visage projecteur, visage écran

Dans la « Trilo­gie d’Arno » (Vos­ges, Com­pi­la­tion. 12 Instants d’amour non partagé, Je flot­terai sans envie), Frank Beau­vais trou­vait déjà l’intensité théorique et émo­tion­nelle qui car­ac­térise Ne croyez surtout pas que je hurle, sous une forme pour­tant très éloignée au pre­mier abord. Le cinéaste y porte trois regards com­plé­men­taires sur Arno, un jeune homme dont il s’est épris. Dans le très court Vos­ges (2006), il le filme marchant dans la cam­pagne, loin­tain et insai­siss­able, mais néan­moins traqué par la caméra. Com­pi­la­tion. 12 Instants d’amour non partagé (2007) con­stitue, comme le long métrage de 2019, une sorte de film per­for­matif : l’effet de la réal­i­sa­tion du film sur la vie du cinéaste sem­ble être la rai­son d’être du pro­jet, davan­tage que le résul­tat final – mais para­doxale­ment, celui-ci est finale­ment ampli­fié par l’urgence même qui le rendait au départ sec­ondaire. La fab­ri­ca­tion de Ne croyez surtout pas que je hurle fut amor­cée en vue de s’extraire d’un marasme émo­tion­nel ; ici, la réal­i­sa­tion du film sert de pré­texte pour fréquenter un garçon aimé. Dans son entre­tien, le cinéaste révèle qu’il a tourné deux-cent-cinquante plans-séquences avant de choisir les douze qui com­posent le film. Cha­cun d’eux mon­tre le vis­age d’Arno en gros plan tan­dis que celui-ci écoute de bout en bout un morceau de musique. Bien que le ciné­ma ne soit pas ici abor­dé directe­ment, la ques­tion de la cinéphilie est déjà présente : le vis­age d’Arno, dont nous sommes libres d’observer les moin­dres tres­saille­ments, devient le sup­port de pro­jec­tions, un paysage à déchiffr­er, en même temps qu’un reflet en miroir de celui du spec­ta­teur, avec sa posi­tion physique­ment pas­sive mais émo­tion­nelle­ment active. Saisi dans toute sa beauté et son mys­tère, à la fois vision et spec­ta­teur, Arno incar­ne la pos­si­bil­ité pour une image de nous hanter, voire de nous dévor­er. Le troisième film, Je flot­terai sans envie (2008), annonce quant à lui l’aspect intro­spec­tif de Ne croyez surtout pas que je hurle : cette fois, Frank Beau­vais donne la parole à Arno, l’invitant à livr­er ses impres­sions sur le tour­nage auquel il a accep­té de par­ticiper, sur le réal­isa­teur et sur lui-même. Son regard est sans con­ces­sion. Comme les films que regardera com­pul­sive­ment Frank Beau­vais quelques années plus tard, Arno n’a que peu à don­ner à celui qui le regarde. La rela­tion est déséquili­brée. Mais ici aus­si, le pro­jet artis­tique devient une façon de répar­er le réel : l’échange entre les deux hommes, inter­rompu dans la vraie vie, retrou­ve dans le film une con­ti­nu­ité. L’objet esthé­tique renoue ce qui a été dénoué et Frank Beau­vais reprend, à tra­vers lui, une forme de con­trôle sur son exis­tence.

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Ne croyez surtout pas que je hurle
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Je flotterai sans envie
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