Image de couverture : Bande-annonce de la 22ème édition du festival international du film documentaire de Jihlava
Parcours Le Livre d’image
Cet article fait partie du dossier JLG aux Amandiers

Parcours Le Livre d’image

  • Exposition Parcours Le Livre d’image
  • Lieu : Théâtre Nanterre-Amandiers
  • Date : Du 04 au 20 octobre

Parcours Le Livre d’image

Le Miroir


Le Miroir

L’une des pre­mières salles du par­cours con­sacré au Livre d’image aux Amandiers dif­fuse Reportage ama­teur (Maque­tte expo), dans lequel Jean-Luc Godard présente à l’aide d’une maque­tte son pro­jet d’exposition, Col­lages de France. Si la vidéo ne donne qu’un aperçu de ce qu’aurait pu don­ner cet ambitieux par­cours resté à l’état d’ébauche (qui devien­dra Voyage(s) en Utopies), elle ren­seigne surtout sur la façon dont Godard a conçu ses œuvres récentes : comme un col­lage d’im­ages, de textes et de sons qui, dans le cas d’une expo­si­tion, asso­cient la déam­bu­la­tion spa­tiale à un mon­tage suiv­ant un tra­jet ouverte­ment réflexif. Dans une salle inti­t­ulée « Le Réel », sont ain­si posi­tion­nés d’immenses miroirs d’un côté et de l’autre de la pièce afin que les vis­i­teurs regar­dent leur pro­pre image se mul­ti­pli­er. On retrou­ve cette idée dans l’ensemble du par­cours aux Amandiers, conçu par ses col­lab­o­ra­teurs Nicole Brenez, Fab­rice Arag­no, Jean-Paul Batta­gia et le directeur du théâtre Philippe Quesne. Des miroirs se trou­vent dans la plu­part des pièces, reflé­tant les vis­i­teurs dans le noir des vieux téléviseurs ou dédou­blant les films sur les glaces qui recou­vrent les murs des loges (images ci-dessous : à gauche la pièce n°14, Libre prom­e­nade dans Le Gai Savoir de Fab­rice Arag­no ; à droite la pièce n°5, Dans le temps d’Anne-Marie Miéville).

Le film est déjà commencé ?

Le par­cours se com­pose de plusieurs dizaines de films réal­isés par Jean-Luc Godard, Anne-Marie Miéville, Fab­rice Arag­no ou Paul Gri­vas, dif­fusés en boucle de manière à pou­voir entr­er dans une pièce (loges, salons, ves­ti­aires, mais aus­si cuisines et autres ate­liers entourant la salle prin­ci­pale du théâtre) pour regarder un film déjà en cours. Les images et les sons exis­tent dès lors de façon autonome, et la durée de cer­taines œuvres sélec­tion­nées, trop impor­tante pour être vues dans leur total­ité, aboutit à un vision­nage de frag­ments épars, de bouts de films pris à la volée, per­me­t­tant de con­stituer son pro­pre mon­tage à par­tir des morceaux glanés sur l’ensemble du par­cours. C’est notam­ment le cas des longs-métrages d’Anne-Marie Miéville tels que Nous sommes encore ici (1h20) ou Après la réc­on­cil­i­a­tion (1h24)[ref]Leur vision­nage inté­gral exig­erait de faire l’impasse sur d’autres films ou de rester un cer­tain moment sur place.[/ref]. Dans ces deux pièces sou­vent vides, les images défi­lent sans spec­ta­teur, loin du tumulte et des files d’attente qu’auraient pu provo­quer l’étroitesse des lieux, pour vivre leur vie en toute indépen­dance (image ci-dessous : la pièce n°12, vide, où est dif­fusé Nous sommes encore ici d’Anne-Marie Miéville).

À l’in­verse des vis­i­teurs qui ne sont que de pas­sage, les images et les sons sem­blent pou­voir pleine­ment inve­stir ces pièces feu­trées et exiguës, com­posées d’un écran et de quelques chais­es et fau­teuils dis­posés ça et là. Les œuvres ne se con­tentent d’ailleurs pas seule­ment d’habiter l’e­space, mais y cir­cu­lent aus­si libre­ment. L’ouverture des portes et la prox­im­ité des pièces per­me­t­tent notam­ment aux sons de voy­ager d’un lieu à un autre. Ils réson­nent et pro­duisent une dishar­monie typ­ique­ment godar­d­i­enne, sorte de cacoph­o­nie d’éléments hétérogènes qui livre quelques ful­gu­rances, asso­ciant par exem­ple le son des tirs de fusil dans Prières pour Refus­niks aux images de tor­ture de Dans le noir du temps, le tout accom­pa­g­né de la ver­sion alle­mande du Livre d’image, dont la bande-son est dif­fusée dans un couloir à prox­im­ité. L’une des plus belles œuvres du par­cours, Suite(s) Lacustre(s), instal­la­tion vidéo réal­isée par Fab­rice Arag­no à par­tir d’images tournées pour un pro­jet de long-métrage, met en scène ce défer­lement des images et des sons par-delà les espaces qui leur sont ini­tiale­ment alloués. Une coulée d’eau débor­de de la salle grâce à l’ouverture d’une porte, au-dessus de laque­lle se trou­ve un pan­neau d’issue de sec­ours, avant qu’un plan noc­turne d’où émane la lumière d’un bateau ne soit juste­ment pro­jeté dans le couloir, hors du lieu où l’installation sem­blait au départ se jouer (images ci-dessous : la pièce n°8 s’ou­vrant sur un couloir).

Histoire(s)

Les images et les sons qui entourent Le Livre d’image encour­a­gent ain­si une déam­bu­la­tion inin­ter­rompue à tra­vers les couliss­es du théâtre. Le vis­i­teur explore les salles de répéti­tion, chem­ine dans de longs couloirs, passe d’une loge à une autre pour rejoin­dre les ves­ti­aires, sans qu’à aucun moment ne soit dis­simulée la voca­tion pre­mière de ces espaces. Les films cohab­itent avec un autre niveau de lan­gage, plus prosaïque, celui des plans d’évacuation, des éti­quettes de range­ment, des mis­es en garde en tout genre (ici « Mer­ci de nous ren­dre vos badges !!! », là « Inter­dit de fumer »). On con­fond les car­tels et les notes de ser­vice, s’attendant presque à décou­vrir un mes­sage caché dans ces dernières. Une bouteille d’eau à moitié vide oubliée sur un meu­ble, les cor­beilles à papi­er dans chaque loge, ou encore le fouil­lis de l’atelier cou­ture par­ticipent de cette même mise en scène d’un tra­vail tou­jours en cours, où les couliss­es appa­rais­sent comme une instal­la­tion dédaléenne aboutis­sant aux œuvres majeures présen­tées dans les deux grandes salles du théâtre[ref]Le par­cours est accom­pa­g­né de la pro­jec­tion des derniers longs-métrages de Godard dans les salles prin­ci­pales du théâtre, par­mi lesquels Film Social­isme et Adieu au lan­gage précédé des 3 Désas­tres dans la salle trans­formable, mais aus­si les Moments choi­sis des Histoire(s) du ciné­ma et Le Livre d’image dans la Grande salle, en haut des gradins pour le pre­mier, sur la scène pour le second.[/ref]. Tan­dis que le matériel tech­nique au sein des petites pièces s’avère par­fois obsolète (vieux postes de télévi­sion, enceintes cabossées, etc.), les salles prin­ci­pales se trou­vent quant à elles dotées de grands écrans sus­pendus dans le vide – évo­quant notam­ment l’installation de Christophe Car­doen et Patrick Bokanowski[ref]D’après Irm­gard Emmel­hainz Ortiz, Jean-Luc Godard aurait filmé lui-même cette instal­la­tion en vis­i­tant l’exposition Pro­jec­tions, les trans­ports de l’image au Fres­noy entre novem­bre 1997 et jan­vi­er 1998. Cf. Irm­gard Emmel­hainz Ortiz, Jean-Luc Godard’s Polit­i­cal Film­mak­ing, Pal­grave Macmil­lan, 2019, p. 258[/ref], citée par Godard dans The Old Place et Dans le noir du temps, où un écran blanc tenu par des bras artic­ulés est agité fréné­tique­ment comme sous l’effet d’une tem­pête.

Le par­cours des Amandiers suit par là une tra­jec­toire pas­sant de la dif­fu­sion domes­tique des images (avec des écrans de télévi­sion ou d’ordinateur qui font face à des fau­teuils dans un espace restreint) à leur pro­jec­tion à grande échelle (salles de ciné­ma et autres gradins). Le tra­jet épouse l’idée d’une genèse du Livre d’im­age où des travaux pré­para­toires représen­tent autant d’étapes dans la mat­u­ra­tion de l’œuvre défini­tive, ce que ren­force encore le choix de ne présen­ter qu’une seule vidéo par salle, dans des espaces qui for­ment une suite de petits ate­liers. Les digres­sions sont dès lors nom­breuses : l’at­mo­sphère intimiste des loges peut à la fois accueil­lir le dis­cours amoureux, avec Cou­ple représen­té en Mars et Vénus d’Anne Marie-Miéville, le clip Plus oh! réal­isé pour France Gall ou le fausse­ment éro­tique Armide, ain­si que de brefs essais poli­tiques, avec une série de moyen-métrages tournés par Godard dans les années 1980. Les ves­ti­aires sont de leur côté prop­ices aux adieux (avec Adieu à TNS, dans la pièce n°15), la salle de ping-pong au décalage comique (avec Film Cat­a­stro­phe de Paul Gri­vas, dans la pièce n°9), quand l’atelier de cou­ture accueille juste­ment un patch­work, filmique celui-là, avec King Lear (images ci-dessous : à gauche la pièce n°23, Il y avait quoi (pour Éric Rohmer) de Jean-Luc Godard, présen­té au bout d’un couloir ; à droite la pièce n°26, King Lear dans l’ate­lier de cou­ture).

Demande à la poussière

Le par­cours pro­posé per­met ain­si de retrac­er le fil d’une œuvre en ges­ta­tion, mais donne égale­ment un aperçu de l’une de ses pos­si­bles fins dans une obscure cui­sine où est dif­fusé Pous­sières de Fab­rice Arag­no (image ci-dessous : la pièce n°27). Dans ce court-métrage qui ne dure qu’une minute, on aperçoit, à tra­vers les par­tic­ules pous­siéreuses qui flot­tent près d’un pro­jecteur de ciné­ma, la danse du Plaisir de Max Ophüls sur laque­lle se referme Le Livre d’image. De sorte que le film lui-même, plus vivant que jamais après avoir été décliné sous toutes ses formes, sem­ble nous inviter à le rou­vrir une dernière fois avant de retourn­er à la pous­sière.

Soutenez Critikat

Critikat est une revue de cinéma associative dont les rédacteurs et rédactrices sont bénévoles.
Si elle est (et restera) entièrement gratuite, sa production a un coût : votre soutien est précieux pour garantir sa pérennité et son développement (site Internet, vidéos, podcasts...).
N'hésitez pas à nous soutenir mensuellement si vous le pouvez !

Godard, de l’art de ne pas conclure
Godard, de l’art de ne pas conclure
Exposé du film annonce du film “Scénario”
Exposé du film annonce du film “Scénario”
Scénarios
Scénarios
Alain Delon, Je est un autre
Alain Delon, Je est un autre
Exposé du film annonce du film “Scénario”
Exposé du film annonce du film “Scénario”
Scénarios
Scénarios
Film annonce du film qui n’existera jamais : « Drôles de Guerres »
Film annonce du film qui n’existera jamais : « Drôles de Guerres »
Godard au pied de la lettre
Godard au pied de la lettre
Film annonce du film qui n’existera jamais : « Drôles de guerres »
Film annonce du film qui n’existera jamais : « Drôles de guerres »
Godard par Brenez
Godard par Brenez
Éloge de l’image
Éloge de l’image
Histoire(s) de Jean-Luc Godard
Histoire(s) de Jean-Luc Godard