Sor­ti au pre­mier semes­tre 2018, Par­vana, une enfance en Afghanistan de Nora Twom­ey a con­nu un tel reten­tisse­ment médi­a­tique que le film s’est retrou­vé sélec­tion­né aux Oscars caté­gorie meilleur film d’an­i­ma­tion (mais bat­tu par Coco des stu­dios Pixar). Que l’ac­trice Angeli­na Jolie soit créditée en qual­ité de copro­duc­trice n’est cer­taine­ment pas étranger à ce suc­cès qu’on pour­rait rapi­de­ment appar­enter à celui d’un ciné­ma world faisant des drames sociopoli­tiques de cer­taines con­trées du monde son fonds de com­merce. Il faut dire que le réc­it adap­té de l’œu­vre de Deb­o­rah Ellis — l’his­toire d’une jeune fille con­trainte de se déguis­er en garçon dans l’Afghanistan des tal­ibans afin de retrou­ver son père injuste­ment arrêté — pou­vait laiss­er crain­dre une course à l’éd­i­fi­ant en enfonçant toutes les portes ouvertes. Si le scé­nario — un peu trop bal­isé — prend par­fois les atours d’un pro­gramme un poil trop didac­tique, la réal­i­sa­tion se car­ac­térise par une pudeur et une retenue bien­v­enues dans l’évo­ca­tion des dif­fi­cultés quo­ti­di­ennes : tou­jours à bonne dis­tance de son sujet, le point de vue de la réal­isatrice sur son his­toire épouse celui de Par­vana, con­ver­tie à une logique de survie qui l’oblige à ruser con­stam­ment pour con­tourn­er le dan­ger.

Le danger imminent

Bien que le sujet soit évidem­ment dif­fi­cile, le film de Nora Twom­ey n’en pro­pose pas moins un graphisme clair et lumineux, au trait aus­si sim­ple que pré­cis. On aurait pu crain­dre que ce par­ti-pris esthé­tique entre en con­tra­dic­tion avec la noirceur du pro­pos : au con­traire, la très grande lis­i­bil­ité des images ne fait qu’am­pli­fi­er l’in­quié­tude qui découle du sur­gisse­ment de chaque sil­hou­ette menaçante. Jouant des pro­fondeurs de champ et du hors-champ, Par­vana, une enfance en Afghanistan parvient à faire des espaces un véri­ta­ble enjeu de mise en scène : que ce soit à l’in­térieur de la mod­este mai­son famil­iale — pré­caire havre de paix où on dis­pense le savoir sous le regard bien­veil­lant d’un père éclairé — ou bien dans les lieux publics — où les femmes n’ont pas le droit de sor­tir et où chaque recoin peut sauver d’une mau­vaise ren­con­tre –, le film joue habile­ment de cette oppo­si­tion entre les intérieurs (qui con­stituent autant d’abris de for­tune où la ratio­nal­ité des rap­ports trou­ve sa place) et l’ex­térieur (où se déploie la vir­u­lence d’un régime total­i­taire avec tout ce que cela com­porte d’ar­bi­traire). Loin de se lim­iter à une déf­i­ni­tion théorique des espaces pour porter un regard cri­tique sur le régime des tal­ibans, le mon­tage alterne les plans d’ensem­ble avec de nom­breux gros plans qui met­tent en valeur l’ex­pres­siv­ité des vis­ages de ces per­son­nages mal­menés, provo­quant l’empathie sans pour autant tomber dans la com­plai­sance.

Le refus d’un monde

Le jour où Par­vana décide de se faire pass­er pour un garçon pour retrou­ver son père injuste­ment arrêté et tor­turé, le film change com­plète­ment de per­spec­tive. Alors que le réc­it ne fai­sait ici que soulign­er l’ex­clu­sion sociale dont les femmes sont vic­times, le film opère un éton­nant repo­si­tion­nement à par­tir du moment où la jeune fille fait croire aux autres hommes qu’elle est du même sexe qu’eux. Un acte a pri­ori banal — ren­tr­er dans un mag­a­sin pour acheter de la nour­ri­t­ure — devient alors un geste on ne peut plus trans­gres­sif, l’héroïne auda­cieuse s’oc­troy­ant un droit qui lui était jusqu’i­ci refusé. Loin­taine cou­sine de la petite Wad­j­da qui défi­ait la loi saou­di­enne pour s’of­frir le vélo de ses rêves, Par­vana fait face à un dan­ger qui aigu­ise presque mal­gré elle sa con­science du monde. Bien heureuse­ment, le film ne sac­ri­fie pas sur l’au­tel de la péd­a­gogie — avec en ligne de mire le jeune pub­lic — la représen­ta­tion d’une cru­auté et d’une vio­lence for­cé­ment inhérentes à l’Afghanistan des tal­ibans. Si la jeune fille trou­ve par­fois refuge dans son imag­i­naire (le réc­it mélangeant allè­gre­ment fan­tasmes et réal­ité), c’est pour être mieux armée lorsqu’elle est témoin directe d’exé­cu­tions arbi­traires. Loin de toute dém­a­gogie, c’est dans ce frag­ile équili­bre, entre poésie et réal­isme, pudeur et frontal­ité, que Par­vana, une enfance en Afghanistan des­sine hum­ble­ment une per­spec­tive.