Histoire d'un péché © Tor Film Production
Coffret Collector Walerian Borowczyk

Coffret Collector Walerian Borowczyk

de Walerian Borowczyk

  • Coffret Collector Walerian Borowczyk
  • Réalisation : Walerian Borowczyk
  • Éditeur DVD : Carlotta Films
  • Date de sortie DVD : 22 février 2017
  • 8 DVD + 3 Blu-Ray, incluant :
    Théâtre de Monsieur & Madame Kabal (1967)
    Goto, l’île d’amour (1968)
    Blanche (1971)
    Contes immoraux (1974)
    Histoire d’un péché (1975)
    La Bête (1975)
    Docteur Jekyll et les femmes (1981)

Coffret Collector Walerian Borowczyk

de Walerian Borowczyk

Un plasticien immoral


Un plasticien immoral

“Les rêves inqui­ets sont réelle­ment une folie pas­sagère” lit-on en ouver­ture de La Bête, le tru­cu­lent et lubrique chef d’œuvre de Waler­ian Borow­czyk qui subit la cen­sure avant de sor­tir avec une inter­dic­tion aux moins de 16 ans en 1975. Les mots de Voltaire réson­nent d’un écho par­ti­c­uli­er dans l’œuvre icon­o­claste de ce réal­isa­teur-plas­ti­cien qui a su sub­lime­ment lier le rêve et le réel, coups de sang et coups de chaud, fan­tasme et fan­tas­tique dans la plu­part de ses films. Paru au print­emps, à l’occasion d’une rétro­spec­tive au Cen­tre Pom­pi­dou, le cof­fret “Borow­czyk” édité par Car­lot­ta offre les copies restau­rées de sept longs et seize courts métrages de ce réal­isa­teur polon­ais qui offi­cia en France dans les années 1970 et 1980. L’occasion de redé­cou­vrir les expéri­men­ta­tions d’un cinéaste dont l’œuvre lorgne du côté du ciné­ma éro­tique et fan­tas­tique, tout en restant empreinte d’un cer­tain goût de la cul­ture européenne clas­sique et d’une grande légèreté de ton. De Goto l’île d’amour en 1968 à Doc­teur Jekyll et les femmes en 1981 (et avant la réal­i­sa­tion de télé­films éro­tiques, qui ne sont pas édités dans le cof­fret), Borow­czyk a main­tenu fer­me­ment les lignes de force de son style : sens de la com­po­si­tion visuelle, élé­gance de la mise en scène (notam­ment musi­cale), onirisme des sit­u­a­tions, icon­o­clasme du pro­pos et trans­gres­sion dans la représen­ta­tion des corps.

Surréalisme transgressif

Ses pre­miers films, des courts métrages d’animation pro­duits en Pologne au début des années 1950, sont des bijoux d’expérimentation formelle mar­qués par l’influence du sur­réal­isme : Le Con­cert de Mon­sieur et Madame Kabal met en scène la dis­lo­ca­tion des corps d’un étrange cou­ple au gré de scènes de vies hal­lu­cinées, tan­dis que L’Encyclopédie de Grand-Maman égraine par ordre alphabé­tique une série de mots illus­trés de vignettes plus sur­prenantes les unes que les autres. On y retrou­ve le trait net du pein­tre que Borow­czyk a com­mencé par être, lorsqu’il com­po­sait des por­traits mon­u­men­taux de Lénine et Staline pour le régime après la libéra­tion de la Pologne, con­jugué à un sens de l’articulation entre l’image et le son.

Le jeu entre com­po­si­tion visuelle et sonore s’accentue avec Dom, en 1958, qui se mon­tre qua­si­ment précurseur de l’esthétique des pre­miers jeux vidéo lorsqu’il ani­me au rythme des sons de Bernard Parmegiani un duel d’épéistes filmés de pro­fil sur fond noir, sous les yeux d’un vis­age qui sem­ble, par le mon­tage, regarder la suc­ces­sion de scènes qui for­ment le film. C’est un procédé sem­blable qui organ­ise Les Astro­nautes, que Borow­czyk com­pose avec Chris Mark­er en 1959 autour du décol­lage d’une étrange mai­son-fusée et de son odyssée absurde qui rap­pelle, dans un style formel plus rad­i­cal, L’Impossible Voy­age de Mélies. L’explosion de l’image (lit­térale, lorsqu’elle ouvre bruyam­ment le court métrage Renais­sance et struc­ture à rebours la recon­sti­tu­tion d’un salon par­ti en lam­beaux par la défla­gra­tion d’une grenade dégoupil­lée) et la frag­men­ta­tion des corps (par l’usage du gros plans sur des vis­ages, des yeux, et plus tard, des sex­es) struc­turent la mise en scène qua­si icono­graphique de Borow­czyk jusqu’à Dr Jekyll…  Le ciné­ma de “Boro”, pas­sion­nant par sa lib­erté plas­tique, procède par visions hal­lu­ci­na­toires, même si sa com­po­si­tion, très maîtrisée, ain­si que sa musique d’ascendance clas­sique, le situent dans la per­spec­tive d’une cul­ture européenne tenue, sage et civil­isée. Cela n’a en réal­ité rien d’antinomique : la prox­im­ité de son monde avec le nôtre est tout ce qui fait le sel de l’humour noir qui s’y déploie et con­stitue la base même de sa mécanique éro­tique, un brin désuète mais d’une lubric­ité joyeuse. La sit­u­a­tion n’est jamais tant éro­tique que lorsqu’elle est presque pos­si­ble.

Dispositifs érotiques

L’art de la mise en scène de Borow­czyk cul­mine, après son pre­mier long métrage Goto, l’île d’amour (1968) puis Blanche (1971), dans les Con­tes immoraux, qu’il tourne en 1974. Les qua­tre sketch­es, situés dans des épo­ques et des con­textes dif­férents, dévelop­pent les mar­queurs fon­da­men­taux de son style. L’artificialité des sit­u­a­tions offre autant de dis­posi­tifs éro­tiques forts (comme le rap­proche­ment de jeunes cousins — dont un éton­nant Fab­rice Luchi­ni dans un de ses pre­miers rôles — au pied des falais­es nor­man­des où Boro sug­gère une fel­la­tion au son du flux et du reflux des vagues, ou encore une scène de douche col­lec­tive dans un harem gardé par une sorte de reine mère les­bi­enne). Le dévoile­ment des corps appa­raît dans des envi­ron­nements cul­turels ou religieux mar­qués, cod­i­fiés, bor­dés : le sen­ti­ment éro­tique est levé pro­gres­sive­ment, par la con­sti­tu­tion d’un monde régulé qui débor­de peu à peu. Les corps eux-mêmes, générale­ment nim­bés d’une lumière bril­lante, presque irréels, sont présen­tés par petites touch­es, masqués et voilés, décou­verts dans des effets de trans­parence, qui, s’ils n’étaient pas si beaux et puis­sants, passeraient pour infin­i­ment ringards. Ce découpage (Boro voy­ait ses acteurs comme des “sil­hou­ettes de papi­er” avance-t-il dans un entre­tien) con­fère aux films leur grande force visuelle et leur puis­sance fan­tas­ma­tique unique.

Il faut se sou­venir que le ciné­ma de Boro appa­raît dans un mou­ve­ment plus large, celui d’une vague de films éro­tiques qui sor­tent sous Gis­card, en plein relâche­ment de la cen­sure, et qui se voit con­sacrée par le suc­cès d’Emmanuelle (1974) juste avant le dur­cisse­ment de la régu­la­tion et l’émergence de la clas­si­fi­ca­tion X en décem­bre 1975. C’est aus­si l’époque du Décameron (1971), des Con­tes de Can­ter­bury (1972) et des Mille et Une Nuits (1974) de Pasoli­ni, aux­quels Borowz­cyk offre en quelque sorte un pen­dant français, une alter­na­tive plus légère, plus inno­cente et plus fan­tas­tique. La Bête, en 1975, racon­te l’histoire de Lucy, des­tinée à épouser Maturin, l’héritier dégénéré d’une famille noble, qui se prend à rêver de la vie lib­er­tine d’une ancêtre pour­suiv­ie par un mon­stre lubrique au rythme d’un clavecin endi­a­blé. Le rêve et la réal­ité con­ver­gent, dans une folie pas­sagère qui aura rai­son de sa can­deur. Pro­longe­ment des Con­tes immoraux dont il devait ini­tiale­ment con­stituer le cinquième volet, le film mar­que par la puis­sance de sa scène inau­gu­rale (la sail­lie d’un cheval dans la cour d’un hôtel par­ti­c­uli­er) et la fétichi­sa­tion de la verge du mon­stre, objet incon­trôlable dirigeant comme une tête chercheuse la mys­térieuse bête vers les vertes demoi­selles qui s’en vont au bois.

La fig­ure du mon­stre lubrique venant déré­gler un univers bien instal­lé con­tin­uera longtemps de hanter le ciné­ma de Borow­czyk. En 1981, après Intérieur d’un cou­vent et Les Héroïnes du mal, Doc­teur Jekyll et les femmes pro­pose qua­si­ment une vari­a­tion de La Bête dans l’Angleterre vic­to­ri­enne. Autour d’une ver­sion sup­posé­ment  alter­na­tive du réc­it de Robert Louis Steven­son, Boro revient à la fig­ure de l’homme ani­mal, incon­trôlable traque­ur de femmes, qui pour­fend ses vic­times au fil d’un dîn­er macabre qu’il tient dans son manoir. La dernière par­tie du film, voy­ant la fiancée de Jekyll se join­dre à lui dans la trans­for­ma­tion bes­tiale et s’abandonner dans une tor­nade de frot­te­ments à sa libido la plus pure, con­sacre la vic­toire des sens sur la règle, et de la folie sur la rai­son.

Si, suite à sa relé­ga­tion au rang d’artisan de films éro­tiques de com­mande, Boro a peu à peu été écarté des cer­cles cinéphiles, on appré­cie tou­jours autant aujourd’hui la vir­tu­osité et la naïveté de ses visions éro­tiques et sa lib­erté de ton et de forme, si sin­gulière dans l’histoire du ciné­ma français. La descen­dance de Borow­czyk, hier si foi­son­nante, est aujourd’hui très large­ment per­due. Elle survit pour­tant dans le ciné­ma d’un Bertrand Mandi­co (Notre Dame des Hor­mones, Y a‑t-il une vierge encore vivante ?)  qui a ajouté ses rêver­ies poilues et col­orées aux visions éthérées de Boro.

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