© JHR Films
Fantôme utile

Fantôme utile

de Ratchapoom Boonbunchachoke

  • Fantôme utile
  • (ผีใช้ได้ค่ะ)
  • Thaïlande, France2025
  • Réalisation : Ratchapoom Boonbunchachoke
  • Scénario : Ratchapoom Boonbunchachoke
  • Image : Pasit Tandaechanurat
  • Montage : Chonlasit Upanigkit
  • Musique : Chaibovon Seelukwa
  • Production : 185 Films, Momo Film Co, Mayana Films, Haut Les Mains Productions
  • Interprétation : Davika Hoorne (Nat), Witsarut Himmarat (March), Apasiri Nitibhon (Suman), Wanlop Rungkumjad (Krong), Wisarut Homhuan (l'universitaire)....
  • Distributeur : © JHR Films
  • Date de sortie : 27 août 2025
  • Durée : 2h10

Fantôme utile

de Ratchapoom Boonbunchachoke

Hantologie


Hantologie

« Aucune jus­tice ne paraît pos­si­ble ou pens­able sans le principe de quelque respon­s­abil­ité, au-delà de tout présent vivant, dans ce qui dis­jointe le présent vivant, devant les fan­tômes de ceux qui ne sont pas encore nés ou qui sont déjà morts, vic­times ou non des guer­res, des vio­lences poli­tiques ou autres, des exter­mi­na­tions nation­al­istes, racistes, colo­nial­istes, sex­istes ou autres, des oppres­sions de l’im­péri­al­isme cap­i­tal­iste ou de toutes les formes du total­i­tarisme »[ref]Jacques Der­ri­da, Spec­tres de Marx, Galilée, 1993, p. 15–16.[/ref]. Dans les pre­mières pages de Spec­tres de Marx, Jacques Der­ri­da invi­tait à penser une autre manière d’être là en étant avec, plus pré­cisé­ment avec les fan­tômes du passé ou de l’avenir, sans quoi la ques­tion poli­tique ne pou­vait selon lui être envis­agée. C’est le prob­lème très sérieux au cœur de Fan­tôme utile dont le pitch, inspiré d’un célèbre con­te du folk­lore thaïlandais[ref]La légende de Mae Nak Phra Khanong racon­te l’histoire d’une femme enceinte qui meurt alors que son mari se trou­ve sur le front. Une fois celui-ci ren­tré, elle reste en tant qu’ectoplasme à ses côtés, avant que le vil­lage voisin ne com­mence à la pourchasser.[/ref], ressem­ble pour­tant de loin à celui d’une comédie absurde : Nat meurt des suites d’une mal­adie pul­monaire et son fan­tôme prend pos­ses­sion de l’un des aspi­ra­teurs fab­riqués à la chaîne dans l’usine famil­iale de March, son mari endeuil­lé. Après avoir pris con­science du phénomène, ce dernier cherche à con­va­in­cre ses proches d’accepter la présence incon­grue de l’ectoplasme. Farouche­ment con­tre, la famille de March va finir par se résign­er avant de trou­ver une manière d’utiliser la spec­tral­ité de Nat à des fins pécu­ni­aires. Con­sid­érés dans un pre­mier temps comme des par­a­sites per­tur­bant la chaîne de pro­duc­tion (un ouvri­er mort au tra­vail hante par exem­ple l’usine famil­iale en prenant pos­ses­sion de plusieurs machines), les fan­tômes devi­en­nent donc utiles dès qu’ils peu­vent être exploités comme une nou­velle forme de main d’œu­vre.

Bonne sur­prise : les argu­ments comiques du film de Ratchapoom Boon­bun­cha­choke, qui relèvent d’une sorte de bur­lesque inver­sé (non pas du « mécanique plaqué sur du vivant », pour repren­dre la célèbre for­mule de Berg­son, mais du vivant plaqué sur du mécanique : aspi­ra­teurs, cli­ma­tiseurs, machines indus­trielles, etc.), nour­ris­sent une fable poli­tique d’une cer­taine richesse. L’horizon con­tes­tataire et mémoriel du réc­it, qui s’affirme au fur et à mesure des péripéties, prend d’abord chair dans sa struc­ture gigogne, un mille-feuille qua­si lynchien à par­tir duquel se mul­ti­plient les mis­es en abyme et les pas de côté. Fan­tôme utile entremêle de la sorte dif­férentes strates pour exac­er­ber ses principes fan­tas­tiques de coex­is­tence con­trar­iée entre passé et présent. Lorsque March rêve de revoir Nat en chair et en os, plusieurs tran­si­tions à l’iris ont pour effet de super­pos­er le plan précé­dent et le plan suiv­ant, comme si les deux tem­po­ral­ités coex­is­taient momen­tané­ment à l’image, juste avant que le présent ne recou­vre le passé d’une déli­cate couche d’oubli[ref]C’est aus­si ce dont témoigne l’ouverture du film, avec le retrait par les autorités d’une fresque en pierre sur le chantier d’un futur cen­tre commercial.[/ref]. À la fin du réc­it, Boon­bun­cha­choke ménage dans cette optique l’un de ses plus beaux effets, en fil­mant en gros plan un vis­age à la net­teté étince­lante s’évanouir peu à peu dans le flou de l’arrière-plan.

Com­ment lut­ter con­tre l’aspiration de la mémoire et du passé à laque­lle nous entraîne un sys­tème cap­i­tal­iste cul­ti­vant à des­sein sa pro­pre amnésie ? En apprenant à « vivre avec les fan­tômes, dans l’en­tre­tien, la com­pag­nie ou le com­pagnon­nage, dans le com­merce sans com­merce des fan­tômes »[ref]Jacques Der­ri­da, op. cit., p. 15.[/ref] répondait Der­ri­da. Avec ses ouvri­ers morts au tra­vail devenus esprits vengeurs et ses mil­i­tants assas­s­inés qui refont sur­face dans un dernier acte cathar­tique, Fan­tôme utile ajoute qu’il faut con­tin­uer à re-racon­ter, en per­me­t­tant par la trans­mis­sion d’un ou de plusieurs réc­its la reve­nance des morts engloutis de l’histoire. « Revenir est un acte de protes­ta­tion », con­clut le per­son­nage écoutant la fable de Nat et March tan­dis que, plus tard, l’employée d’un homme poli­tique désireux d’exploiter les pou­voirs fan­toma­tiques de Nat déplore le fait que « les jeunes rumi­nent plus le passé que les vieux con­ser­va­teurs ». Au regard de ce que le film déploie à tra­vers l’ensemble de ses sit­u­a­tions, qu’elles soient grotesques ou trag­iques (par exem­ple la trahi­son de Nat envers ses cama­rades fan­tômes dans l’espoir, illu­soire, de fonder le foy­er qu’elle n’a pas pu avoir de son vivant), dif­fi­cile de ne pas penser au ciné­ma d’Apichatpong Weerasethakul, com­pa­tri­ote de Boon­bun­cha­choke tout aus­si préoc­cupé par la remé­mora­tion poli­tique, la réin­car­na­tion boud­dhiste et la spec­tral­ité en général. Une dif­férence les dis­tingue toute­fois : si Boon­bun­cha­choke racon­te peu ou prou la même chose que son aîné (appren­dre à se remé­mor­er pour vivre avec), il le fait de manière beau­coup plus didac­tique, mais aus­si peut-être plus joueuse, en embras­sant notam­ment les codes d’un ciné­ma queer et pulp. Con­traire­ment à Oncle Boon­mee, Ceme­tery of Splen­dour ou encore Memo­ria, Fan­tôme utile n’a pas grand-chose de solen­nel ou de pan­théiste. Mais sa clarté per­met en retour d’appréhender con­crète­ment les con­tours et les dynamiques de la lutte mémorielle, avec des rap­ports de classe se déploy­ant à l’intérieur d’un réseau com­plexe de reve­nances, de remé­mora­tions, d’effacements et d’ou­b­lis entrelacés.

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