© Ciné Sorbonne
French Connection

French Connection

de William Friedkin

  • French Connection
  • (The French Connection)
  • États-Unis1971
  • Réalisation : William Friedkin
  • Scénario : Ernest Tidyman
  • d'après : French Connection
  • de : Robin Moore
  • Image : Owen Roizman
  • Décors : Ben Kasazkow, Edward Garzero
  • Costumes : Ben Kasazkow, Joseph Fretwell
  • Son : Christopher Newman, Theodore Soderberg
  • Montage : Gerald B. Greenberg
  • Musique : Don Ellis
  • Producteur(s) : Philip D'Antoni
  • Production : D'Antoni Productions, Schine-Moore Productions
  • Interprétation : Gene Hackman (Détective Doyle «Popeye»), Roy Scheider (Détective Russo «Cloudy»), Fernando Rey (Alain Charnier), Marcel Bozzuffi (Pierre Nicoli), Tony Lo Biancio (Sal Boca), Frédéric De Pasquale (Henri Devereaux), Arlene Farber (Angie Boca)
  • Distributeur : Ciné Sorbonne
  • Date de sortie : 13 août 2025
  • Durée : 1h44

French Connection

de William Friedkin

Souricières


Souricières

Cet arti­cle a été ini­tiale­ment pub­lié le 18 août 2015.

La ressor­tie de French Con­nec­tion, un mois après celle de Sor­cer­er, appelle à un drôle de con­stat : des deux films phares de Fried­kin, c’est peut-être bien le pre­mier qui se révèle le plus proche du Salaire de la peur d’Henri-Georges Clouzot. De Sor­cer­er, on a célébré tar­di­ve­ment la force de son final bleuté et hal­lu­ciné, la folie chao­tique de la tra­ver­sée du pont, sans for­cé­ment relever sur quel point Fried­kin ne rivalise pas néces­saire­ment avec le film de Clouzot : celui de la mise en scène des embûch­es qui émail­lent la route des héros, d’une rigueur si mécanique (dix min­utes pour négoci­er un créneau !) qu’elle con­fère au film des allures de petit traité géométrique. Observ­er, pré­par­er, atten­dre, rouler, frein­er, ralen­tir, reculer, accélér­er : la route que suiv­ent ces deux camions est un espace entière­ment dévolu à l’action où les per­son­nages se démè­nent comme des forcenés pour s’extraire d’une toile invis­i­ble : le des­tin. Ce principe de « toile » est omniprésent dans French Con­nec­tion, dont l’argument – une trans­ac­tion de drogue entre la mafia ital­i­enne et la mafia mar­seil­laise – tient presque du pré­texte tant les élé­ments de con­textes ne font qu’entrecouper d’amples scènes de fila­tures et de cours­es pour­suites.

Monde-labyrinthe

Tout le pro­gramme du film tient dans son dou­ble pro­logue: 1) À Mar­seille un indi­vidu suit un itinéraire man­i­feste­ment rou­tinier, passe d’une rue à une autre, s’arrête à une boulan­gerie avant d’arriver enfin chez lui. Les plans se suc­cè­dent sans qu’on puisse établir une quel­conque logique dans l’enchaînement des rues qui se présent à nous, le per­son­nage sem­ble tra­vers­er un tortueux labyrinthe pour attein­dre son domi­cile, où l’attend dans l’ombre un meur­tri­er. 2) À Brook­lyn, deux policiers, Doyle « Pop­eye » (Gene Hack­man) et Rus­so « Cloudy » (Roy Schei­der), déguisés respec­tive­ment en Père Noël et en vendeur de hot-dogs, pour­chas­sent pen­dant plusieurs min­utes un mal­frat qu’ils ques­tion­nent ensuite bru­tale­ment. Dans les deux scènes, les per­son­nages jouent cha­cun à leur manière au chat et à la souris : le chat français attend que sa vic­time atteigne le bout du labyrinthe, les félins améri­cains quant à eux traque­nt leur proie jusqu’à l’épuisement. Surtout, Mar­seille comme Brook­lyn sont dépeints ici comme des ter­rains de jeu où se déroulent deux traques pos­si­ble­ment simul­tanées. Les règles ont changé, désor­mais les principes moteurs du film polici­er se déploient à l’échelle mon­di­ale.

Le film explore tou­jours par paire (deux Français, deux Améri­cains) cette idée d’un jeu éten­du à un monde-labyrinthe, pour met­tre dos à dos hors-la-loi et représen­tants de l’ordre : les couloirs que tra­verse Rus­so pour tir­er Doyle de son apparte­ment sont les mêmes que ceux de l’immeuble désaf­fec­té où les deux parte­naires écoutent les con­ver­sa­tions de Boca, un deal­er ital­ien ; le métro, dédale urbain par excel­lence, est le théâtre de deux célèbres cours­es pour­suites, l’une sous terre, l’autre où Doyle pour­chas­se en voiture un métro aérien, etc. New York offre ain­si un espace de jeu aux replis et travées infi­nis pour rejouer, encore et encore, le scé­nario d’une traque entre policiers et voleurs, pris dans une même pul­sion de course vers la mort.

Porte dérobée

La forme vague­ment « doc­u­men­taire » du film (du moins revendiquée comme telle par Fried­kin), caméra à l’épaule, con­fère au film une bru­tal­ité qui con­stitue peut-être aujourd’hui toute­fois sa rel­a­tive lim­ite. Si French Con­nec­tion sem­ble rétro­spec­tive­ment anticiper tout un pan du ciné­ma con­spir­a­tionniste des années 1970 en tra­vail­lant l’idée d’un monde sous sur­veil­lance (Gene Hack­man, déjà un casque sur les oreilles deux ans avant Con­ver­sa­tion secrète), mais aus­si d’un reportage embed­ded secrète­ment han­té par le fan­tôme du film Zaprud­er (une attaque incon­grue au sniper comme résur­gence de la mort de Kennedy), ce ver­sant sem­ble se heurter à l’élan méta­physique pro­pre à l’œuvre de Fried­kin. En témoigne l’ouverture, récur­rente dans sa fil­mo­gra­phie (on retrou­ve un dis­posi­tif sim­i­laire aux débuts de L’Exorciste, Sor­cer­er ou encore Bug), qui d’un plan d’ensemble aérien nous amène à un point pré­cis du décor, en l’occurrence la pre­mière vic­time de cette enchevêtrement de souri­cières. Qui regarde ? Peut-être le dia­ble : il y a une force fan­tas­tique à l’œuvre dans le ciné­ma de Fried­kin, qui sem­ble ici can­ton­née à l’ouverture et à la fer­me­ture du film, où les flux du monde se retrou­vent finale­ment con­tenus entre qua­tre murs. C’est la tra­jec­toire du réc­it : acculer sa proie, la pouss­er dans ses derniers retranche­ments, pour finale­ment la laiss­er s’échapper sans que l’on sache comment[ref]Comme le révè­lent le générique de fin, puis la suite, dis­pens­able, réal­isée en 1975 par John Frankenheimer.[/ref]. C’est égale­ment un motif de (légère) frus­tra­tion : cette puis­sance du trou­ble, ici inter­mit­tente, Fried­kin l’embrassera pleine­ment dans les som­mets de Sor­cer­er, qui lui n’est pas aus­si éblouis­sant qu’escompté dans son hori­zon d’un pur film de gestes et de micro-événe­ments (la deux­ième moitié du Salaire de la peur est déjà passée par là). Mais com­binés, les deux films se révè­lent com­plé­men­taires pour cern­er le pro­fil atyp­ique du cinéaste et sa sin­gulière ambi­tion : mêler minéral­ité de l’action et abstrac­tion éthérée.

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