Sonya Vseliubska : « Dans le contexte de la guerre, faire de la critique relève presque du devoir civique »
Cet article fait partie du dossier Critiques d’ailleurs

Sonya Vseliubska : « Dans le contexte de la guerre, faire de la critique relève presque du devoir civique »

Sonya Vseliubska : « Dans le contexte de la guerre, faire de la critique relève presque du devoir civique »

Critiques d'ailleurs, 4/7


Critiques d'ailleurs, 4/7

Com­ment se porte et se pra­tique aujourd’hui la cri­tique en dehors des fron­tières de l’Hexagone ? Qua­trième invitée : la cri­tique ukraini­enne Sonya Vseli­ub­s­ka.

Vous avez com­mencé à écrire au début de l’in­va­sion russe et sous la men­ace d’un efface­ment de la cul­ture ukraini­enne : com­ment ce con­texte a‑t-il influ­encé votre pra­tique de la cri­tique ?

Très vite, dès l’in­va­sion et durant l’an­née qui l’a suiv­ie, il était clair pour moi et mes pairs que nous devions nous con­cen­tr­er unique­ment sur les films ukrainiens. Avec le choc des bom­barde­ments et des villes qui dis­parais­saient, nous ne souhaitions par­ler que des doc­u­men­taires ukrainiens, de l’in­va­sion et de sujets en rap­port avec notre héritage cul­turel. C’est dans ce cadre que j’ai com­mencé à écrire puis, lorsque la guerre s’est peu à peu instal­lée jusqu’à faire désor­mais par­tie de notre quo­ti­di­en, je me suis égale­ment tournée vers des pro­duc­tions inter­na­tionales. Écrire sur le ciné­ma dans ce con­texte reste très dur car, en con­sul­tant mes réseaux soci­aux, je peux autant tomber sur un entre­tien avec Jonathan Glaz­er que sur une dépêche m’ap­prenant que cinquante per­son­nes ont été tuées dans la région de Donet­sk. Dans de pareils moments, je me demande qui a encore besoin du ciné­ma. Mais la vie con­tin­ue. Les gens se sont habitués à ce cli­mat et vont voir des films ; les ciné­mas sont encore ouverts. Bien sûr, l’offre des sor­ties n’est pas aus­si fournie qu’en Europe et les pro­jec­tions sont régulière­ment inter­rompues par les alarmes anti-bombes, mais il reste une envie de ciné­ma. Celle-ci se con­cen­tre prin­ci­pale­ment sur la pro­duc­tion ukraini­enne, et en par­ti­c­uli­er le ciné­ma doc­u­men­taire, qui con­stitue sans doute sa force pre­mière.

Dans l’un de vos arti­cles, vous exprimez la crainte que ces films adoptent une approche sen­sa­tion­nal­iste pour impres­sion­ner un pub­lic inter­na­tion­al, avant de con­clure que les doc­u­men­taires ukrainiens s’ori­en­tent au con­traire vers un ciné­ma de recherche pour dépein­dre la guerre.

Oui, tout à fait. Au début de l’in­va­sion, l’industrie ciné­matographique et le champ médi­a­tique dans un sens large ont été pris par le désir de partager des images ter­ri­bles, pour ren­dre compte de l’horreur de la sit­u­a­tion. C’é­tait peut-être une réac­tion naturelle pour les cinéastes qui souhaitaient inter­peller un max­i­mum de per­son­nes ; une manière de crier et d’ap­pel­er à l’aide. Puis, lorsqu’ils ont com­pris que la guerre était là pour dur­er, ils et elles ont com­mencé à adopter des formes plus expéri­men­tales et n’ont pas fait que décrire la guerre en elle-même, mais aus­si ses à‑côtés. Soutenu par des fonds venus de l’international, le doc­u­men­taire ukrainien est devenu un phénomène majeur dans le cir­cuit des fes­ti­vals.

En un sens, la cri­tique con­stitue pour vous un geste de défense.

Oui, c’est cer­tain. C’é­tait une néces­sité, c’est aus­si pour cela que les doc­u­men­taires con­tin­u­ent à être faits ; et pour moi, cela rel­e­vait presque du devoir civique. C’é­tait la seule chose que je pou­vais faire puisque je ne pou­vais pas com­bat­tre. Je viens de la région du Don­bass, où la guerre a com­mencé en 2014, lorsque j’é­tais ado­les­cente. Cela peut paraître un peu roman­tique, mais j’ai com­mencé à écrire pour soutenir la cul­ture ukraini­enne, défendre ses films et son indus­trie. Mes textes répon­dent aus­si à ce sens des respon­s­abil­ités, et j’ai l’im­pres­sion qu’ils ont effec­tive­ment par­ticipé à raf­fer­mir une cul­ture frag­ile, ce qui m’aide lorsque je suis tra­ver­sée par des doutes sur la néces­sité d’écrire sur le ciné­ma tan­dis que des gens se font tuer.

Il peut paraître dif­fi­cile de con­serv­er son exi­gence cri­tique dans un tel con­texte.

Oui, c’est par­ti­c­ulière­ment épineux. J’ai écrit un cer­tain nom­bre de cri­tiques néga­tives sur des films ukrainiens, mais il s’agissait prin­ci­pale­ment d’œuvres nation­al­istes. Comme vous le savez, chaque fois qu’un pays est en guerre, son indus­trie pro­duit générale­ment des – mau­vais – films patri­o­tiques. Il y en a hélas beau­coup en Ukraine. Prenons l’exemple de Boutcha (Stanislav Tiunov), un film tourné dans la ville du même nom, située dans la ban­lieue de Kiev, où des crimes de guerre ont été per­pétrés. Son réal­isa­teur, en plein délire, est allé filmer une fic­tion sur les lieux, alors que les corps n’avaient pas encore été exhumés. J’ai fait un entre­tien avec ce réal­isa­teur dans lequel j’ai vive­ment cri­tiqué son manque d’éthique. Parce que je vais sur ce ter­rain, je suis moi-même con­testée par mon lec­torat, qui n’est pas vrai­ment habitué à un dis­cours cri­tique. J’écris pour un jour­nal majeur en Ukraine, lu par env­i­ron 200 mil­lions de per­son­nes par mois, donc, évidem­ment, les lecteurs qui ne sont pas au fait de la réflex­ion sur l’art et la morale peinent à com­pren­dre pourquoi je ne fais pas que défendre l’in­dus­trie. J’es­saie, pour ma part, de dif­fuser l’e­sprit cri­tique, car nous avons entamé un proces­sus de décoloni­sa­tion par rap­port à la cul­ture russe, ce qui requiert une pen­sée his­tori­cisée et une com­préhen­sion du con­texte dans lequel s’est dévelop­pé la cul­ture ukraini­enne. C’est notam­ment pour cela que j’aime autant les films d’archives et les doc­u­men­taires ukrainiens. Mais c’est effec­tive­ment un équili­bre dif­fi­cile à tenir pour moi et mes col­lègues.

Com­ment décririez-vous le paysage cri­tique ukrainien ?

Ce n’est pas une péri­ode facile pour la cri­tique. Nous avions une revue papi­er majeure, Kino-Kolo, qui a dû arrêter sa pub­li­ca­tion il y a une dizaine d’an­nées ; elle a repris récem­ment, mais sur un mod­èle bénév­ole et unique­ment en ligne. Le prob­lème prin­ci­pal de la cri­tique ukraini­enne reste lié à la coloni­sa­tion du pays par la Russie : l’épi­cen­tre de la pen­sée ciné­matographique a tou­jours été Moscou. Beau­coup de mes col­lègues écrivaient pour des pub­li­ca­tions russ­es avant l’in­va­sion. Ce sont ces revues et médias qui dis­posent de ressources impor­tantes : bud­get, réseaux, con­fi­ance des fes­ti­vals, etc. Les espaces cri­tiques stricte­ment ukrainiens ont tou­jours été rares. C’est en par­tie ce qui m’a encour­agée à me lancer dans la cri­tique : la volon­té de dévelop­per une cri­tique ukraini­enne indépen­dante. La sit­u­a­tion de beau­coup de mes col­lègues qui ont cessé d’écrire pour des médias russ­es est plutôt pré­caire : leurs revenus ont dimin­ué, ils ont du mal à avoir accès aux fes­ti­vals, etc. Il y a certes des nou­velles rédac­tions qui se for­ment, mais il s’agit presque exclu­sive­ment d’initiatives bénév­oles ; je dirais qu’il n’y a que cinq ou six cri­tiques ukrainiens qui peu­vent exercer cette activ­ité à temps plein. Les hommes qui écrivent courent par ailleurs le risque d’une mobil­i­sa­tion for­cée, et doivent obtenir un visa spé­cial de la part de l’autorité mil­i­taire s’ils veu­lent quit­ter l’Ukraine pour tra­vailler depuis l’étranger.

Pensez-vous être rat­tachée à une tra­di­tion, à une his­toire cri­tique sin­gulière ?

J’ai tou­jours aimé la cri­tique, mais je lisais prin­ci­pale­ment des pub­li­ca­tions russ­es comme Isk­oust­vo Kino dont j’aimais les arti­cles et les rédac­teurs (cer­tains étaient d’ailleurs ukrainiens). J’ai cessé de les lire depuis l’in­va­sion, puisque ces revues sont inté­grées à l’é­conomie russe, c’est-à-dire à une économie de guerre. C’est à par­tir de là que j’ai pleine­ment con­staté la « rus­si­fi­ca­tion » de la cul­ture ukraini­enne, en par­ti­c­uli­er dans la région du Don­bass, d’où je viens. Je me suis dès lors de plus en plus tournée vers des pub­li­ca­tions en anglais et j’en­cour­age mes col­lègues à faire de même. Depuis l’in­va­sion, nous avons com­pris qu’il nous fal­lait établir une cri­tique ukraini­enne en par­tant de zéro. C’est une tâche immense et intim­i­dante, un proces­sus long et dif­fi­cile, comme toute entre­prise de décoloni­sa­tion.

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