© Les Acacias
Jeunesse, suite et fin

Jeunesse, suite et fin

Jeunesse, suite et fin

L'éternel retour


L'éternel retour

Que nous racon­te la struc­ture sin­gulière de Jeunesse (Retour au pays), et com­ment per­met-elle à Wang Bing de parachev­er une fresque aus­si lucide que dés­espérée ?

La sor­tie de Retour au pays inter­vient deux ans après la présen­ta­tion du pre­mier volet, Le Print­emps, au Fes­ti­val de Cannes 2023. Il faut pren­dre les deux années écoulées entre le début et la fin de ce trip­tyque, ain­si struc­turé pour les besoins de sa dif­fu­sion en salles, comme une oppor­tu­nité : le découpage en épisodes et le temps passé à vivre avec Jeunesse per­me­t­tent d’en cir­con­scrire plus pré­cisé­ment l’architecture et de mieux com­pren­dre le réc­it qu’échafaude Wang Bing sur près de dix heures. Le jeu des com­para­isons entre les dif­férents morceaux de la fresque présidait déjà au vision­nage des Tour­ments, dont la trame répé­tait peu ou prou celle du Print­emps, en par­tant de la (re)découverte des ate­liers de Zhili, pour déploy­er ensuite une série d’événements dra­ma­tiques avant un retour au foy­er con­clusif, dans les cam­pagnes d’où sont orig­i­naires les jeunes ouvriers[ref]Une struc­ture que l’on pou­vait déjà trou­ver dans cer­tains pas­sages des films précé­dents de Wang Bing, par exem­ple dans À l’ouest des rails ou À la folie, qui comp­taient égale­ment quelques « retours au pays », plus ou moins pro­vi­soires, loin des usines et des asiles.[/ref]. Par com­para­i­son avec son prédécesseur, le film s’attelait toute­fois à den­si­fi­er sa par­tie cen­trale et à en mon­tr­er une facette inédite (des patrons qui se volatilisent, des ate­liers lais­sés à l’abandon, etc.) : en éti­rant les scènes de con­flit et en exac­er­bant leur enchevêtrement, ce deux­ième volet dis­til­lait un sen­ti­ment plus som­bre à par­tir de sit­u­a­tions en apparence sim­i­laires (des négo­ci­a­tions salar­i­ales ou des ten­ta­tives de grève avortées).

Retour au pays sem­ble à cet égard recon­duire le con­trat fixé par les deux pre­miers films. S’il s’ouvre dans la ville et les envi­rons de Zhili comme Le Print­emps et Les Tour­ments, son seg­ment prin­ci­pal n’est pas con­sacré à la lutte entre les ouvri­ers et leurs employeurs mais au retour, comme son titre l’indique, des tra­vailleurs dans leurs provinces natales (celles du Yun­nan, de l’Anhui ou du Hubei). Ce faisant, le film paraît allonger les troisièmes par­ties des précé­dents, la struc­ture du trip­tyque dans son ensem­ble épou­sant celle de ses pro­pres seg­ments. Si l’on con­sid­ère A comme la décou­verte des ate­liers, B comme le moment de la crise et C comme celui du retour aux provinces natales des tra­vailleurs, Jeunesse serait math­é­ma­tique­ment struc­turé ain­si : d’abord AAABC (Le Print­emps), ensuite ABBBC (Les Tour­ments), puis ABCCC (Retour au pays). Mais comme sou­vent, Wang Bing tord la logique appar­ente de son scé­nario documentaire[ref]Ainsi des règles qu’il sem­blait au départ s’im­pos­er : par exem­ple l’absence d’intervention orale de l’opérateur au sein des scènes doc­u­men­tées dans Le Print­emps, alors que l’un des filmeurs des Tour­ments s’entretient à un moment don­né avec un ouvri­er, et que plusieurs per­son­nages s’adressent, dans Retour au pays, directe­ment à la caméra.[/ref]. Dans la dernière par­tie de Retour au pays, le cinéaste filme un retour au pays, puis un retour aux ate­liers, suivi d’un autre retour au pays et d’un nou­veau retour aux ate­liers, dans un enchaîne­ment ter­ras­sant qui sem­ble pou­voir se repro­duire à l’infini (au point qu’on risque de s’y per­dre, mal­gré les indi­ca­tions tem­porelles fournies par plusieurs inter­titres). Il n’y a donc pas un retour mais des retours – au pays comme à l’usine, de plus en plus brefs et dont les issues parais­sent de plus en plus âpres.

Der­rière sa fac­ture plus apaisée, avec davan­tage de res­pi­ra­tions et d’échappées, Retour au pays s’accompagne en effet d’un grand dés­espoir : celui d’être coincé dans un cer­cle vicieux où la pau­vreté au tra­vail nous ramène à celle du foy­er, qui nous ren­voie lui-même à l’enfer du tra­vail, et ain­si de suite. La prison de Jeunesse n’est pas seule­ment spa­tiale (celle des dor­toirs miteux qui ressem­blent à des geôles empilées les unes sur les autres) : elle est aus­si tem­porelle, en ce que les jeunes de Zhili sont piégés, au fil des saisons, dans une boucle récur­sive. Que trou­ve-t-on à la fin de ce ruban – puisque le film a bel et bien une fin ? La réponse est dans le dernier plan, mon­trant un tra­vailleur coincé entre qua­tre murs, seul devant sa machine à coudre. Le print­emps revient tou­jours ; il faut retourn­er au tra­vail.

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