Ahmed Shawky : « Aujourd’hui, les critiques traditionnels sont délaissés au profit de profils moins clivants »
Cet article fait partie du dossier Critiques d’ailleurs

Ahmed Shawky : « Aujourd’hui, les critiques traditionnels sont délaissés au profit de profils moins clivants »

Ahmed Shawky : « Aujourd’hui, les critiques traditionnels sont délaissés au profit de profils moins clivants »

Critiques d’ailleurs, 2/7


Critiques d’ailleurs, 2/7

Com­ment se porte et se pra­tique aujourd’hui la cri­tique en dehors des fron­tières de l’Hexagone ? Deux­ième invité : le cri­tique égyp­tien Ahmed Shawky.

Com­ment décririez-vous le paysage cri­tique égyp­tien ?

L’É­gypte a l’une des tra­di­tions ciné­matographiques les plus anci­ennes de la région : le pre­mier film égyp­tien date de 1917. Ses longs-métrages sont assez large­ment dif­fusés dans les pays voisins : au Liban, en Syrie, en Pales­tine, en Tunisie, au Maroc et en Algérie. Ce ray­on­nement con­cerne aus­si la cri­tique, dont la pra­tique s’est dif­fusée dans la région à par­tir du noy­au que représente la cri­tique égyp­ti­enne. Celle-ci s’est par­ti­c­ulière­ment dévelop­pée durant les mou­ve­ments étu­di­ants et les boule­verse­ments poli­tiques des années 1970. L’as­so­ci­a­tion des cri­tiques égyp­tiens, dont je suis désor­mais prési­dent, a été fondée en 1972. Si la pro­fes­sion s’est depuis insti­tu­tion­nal­isée, nous faisons néan­moins face aux mêmes prob­lèmes que partout ailleurs. Je dirige égale­ment la FIPRESCI (la Fédéra­tion Inter­na­tionale de la Presse Ciné­matographique), posi­tion depuis laque­lle je vois bien que, quel que soit le pays, les cri­tiques con­nais­sent de grandes dif­fi­cultés pour obtenir des postes rémunérés. La perte de vitesse de la presse spé­cial­isée et la réduc­tion de l’e­space réservé à la cul­ture et au ciné­ma dans les grands jour­naux sont évi­dentes. L’Égypte con­naît un boom en ter­mes de sites inter­net, de chaînes Youtube ou de pub­li­ca­tions con­sacrés au ciné­ma ; mais, en même temps, il est très dif­fi­cile de vivre de sa pra­tique cri­tique. Tout le monde doit donc mul­ti­pli­er les activ­ités pro­fes­sion­nelles.

Pensez-vous que la FIPRESCI pour­rait, au-delà d’analyser la sit­u­a­tion de la cri­tique, jouer un rôle plus act­if et soutenir matérielle­ment les jour­nal­istes touchés par la pré­car­ité ?

Nous ne dis­posons pas des out­ils pour leur apporter une telle aide. Nous essayons plutôt de col­lecter des témoignages et de partager nos expéri­ences respec­tives au monde entier. Lors de nos assem­blées générales, nous dis­cu­tons de très nom­breux sujets en lien direct avec la Fédéra­tion, mais aus­si de ce qui con­cerne notre pro­fes­sion : qu’est ce qui a affec­té la cri­tique durant l’an­née ? Je vous donne un exem­ple : en 2023 a eu lieu la pro­jec­tion lon­doni­enne de Bar­bie, à laque­lle aucun cri­tique ou jour­nal­iste n’a été invité. Il y avait unique­ment des influ­enceurs et des indi­vidus s’exprimant sur les réseaux soci­aux. Cela mar­que une évo­lu­tion : les cri­tiques tra­di­tion­nels sont délais­sés au prof­it de pro­fils moins cli­vants.

Vous avez donc le sen­ti­ment que la cri­tique s’af­faib­lit au prof­it d’une forme de pro­mo­tion cul­turelle ?

His­torique­ment, la cri­tique a accep­té de faire par­tie de la pro­mo­tion cul­turelle. Les pro­duc­teurs et dis­trib­u­teurs étaient prêts à pren­dre le risque de s’adress­er à des cri­tiques par­fois opiniâtres parce qu’ils esti­maient que cela pou­vait être béné­fique pour l’ex­po­si­tion des films. C’est le « pacte » qui a été passé au siè­cle dernier. Nous en payons aujourd’hui le prix : les acteurs de l’industrie ont désor­mais très claire­ment changé d’avis et priv­ilégient des options moins risquées, ce qui affecte et com­plique notre tra­vail au quo­ti­di­en. Mais nous ne pou­vons sim­ple­ment nous con­tenter de nous plain­dre. Ce que nous devons faire, c’est trou­ver col­lec­tive­ment des moyens de sur­vivre.

Pensez-vous que le champ cri­tique va de plus en plus se détach­er de con­sid­éra­tions économiques et devenir une activ­ité majori­taire­ment non rémunérée, pour con­serv­er son exi­gence ?

Je n’ai pas de réponse pré­cise à cette ques­tion, mais le milieu va chang­er, c’est évi­dent. Le besoin de cri­tique est éter­nel : les gens auront tou­jours besoin d’en­ten­dre ou de lire quelqu’un qui par­le des films, qui pro­pose des inter­pré­ta­tions et réflex­ions afin de percevoir les œuvres sous un autre angle. Cette place-là ne sera jamais lais­sée vide, qu’elle soit occupée par un cri­tique pro­fes­sion­nel ou par quelqu’un s’exprimant sur Twit­ter, dans des livres, ou sous n’im­porte quelle autre forme. C’est plutôt la tra­di­tion du cri­tique rat­taché à une seule rédac­tion, à un jour­nal qui le rémunère, qui est amenée à dis­paraître. Année après année, la sit­u­a­tion se com­plique, et ce mod­èle aura sans doute dis­paru dans dix ans. Mais les oppor­tu­nités que les nou­veaux médias offrent sont très nom­breuses et vont con­tribuer à diver­si­fi­er le champ cri­tique. Cer­taines activ­ités seront bénév­oles, et des ini­tia­tives vont faire naître des espaces où les cri­tiques pour­ront libre­ment exprimer leur exi­gence. Et puis, les per­son­nes tal­entueuses trou­veront tou­jours le moyen d’être rémunérées et de vivre de leur pra­tique cri­tique.

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