© Sony Pictures France
Materialists

Materialists

de Celine Song

  • Materialists
  • Etats-Unis 2025
  • Réalisation : Celine Song
  • Scénario : Celine Song
  • Image : Shabier Kirchner
  • Décors : Anthony Gasparro
  • Costumes : Katina Danabassis
  • Montage : Keith Fraase
  • Musique : Daniel Pemberton
  • Producteur(s) : David Hinojosa, Pamela Koffler, Celine Song, Christine Vachon
  • Production : David Hinojosa, Pamela Koffler, Celine Song, Christine Vachon
  • Interprétation : Dakota Johnson (Lucy), Chris Evans (John), Pedro Pascal (Harry Castillo), Zoë Winters (Sophie)...
  • Distributeur : Sony Pictures Releasing France
  • Date de sortie : 2 juillet 2025
  • Durée : 1h57

Materialists

de Celine Song

Elles et eux


Elles et eux

S’il y a un genre qui fait la part belle à la croy­ance, c’est bien la comédie roman­tique. Croy­ance en l’inconnu, croy­ance au des­tin, croy­ance en ce petit mir­a­cle qu’est une ren­con­tre amoureuse, à l’aune de laque­lle le monde entier paraît se recon­fig­ur­er : on en demande beau­coup, à la fois aux per­son­nages (les réc­its con­sis­tent sou­vent à détri­cot­er leurs mécan­ismes de défense) et aux spec­ta­teurs. Rapi­de­ment, Mate­ri­al­ists sem­ble avoir con­science que cette croy­ance ne peut, en 2025, être appréhendée avec la même insou­ciance, qu’elle doit for­cé­ment faire l’objet d’un peu de pru­dence, voire de sus­pi­cion, pour ne pas être taxée de naïveté ou de mièvrerie. Le film se fonde d’emblée sur un écart, entre un éton­nant pro­logue remon­tant à la Préhis­toire pour fig­ur­er ce que serait la toute pre­mière demande en mariage, et l’esquisse du quo­ti­di­en de Lucy (Dako­ta John­son), une « match­mak­er » (soit une entremet­teuse mod­erne) new-yorkaise tra­vail­lant pour une clien­tèle aisée. La cul­ture du date et la recherche de l’âme sœur y sont envis­agées de manière qua­si sci­en­tifique – à de mul­ti­ples repris­es, les per­son­nages dis­ent « cal­culer » (« do the maths ») –, en com­pi­lant critères et cas­es à cocher (âge, taille, revenus, niveau d’éducation, etc.). Celine Song n’envisage pas unique­ment cette toile de fond comme le car­bu­rant d’un tri­an­gle amoureux, qui réu­ni­ra Lucy, son ex (Chris Evan), acteur sans le sou tou­jours épris d’elle, et un riche pré­ten­dant (Pedro Pas­cal), mais la prend un peu plus au sérieux qu’elle ne le devrait sûre­ment, pour prou­ver qu’elle réalise une comédie roman­tique respectable. Venue du théâtre et auréolée d’une nom­i­na­tion aux Oscars pour son pre­mier film, ce n’est après tout pas for­cé­ment à elle qu’on aurait pen­sé pour diriger celui-ci (qu’elle a pour­tant écrit : il ne s’agit pas d’une com­mande de Sony), plus com­mer­cial, avec son trio de stars bank­ables. Ce souci de ne pas per­dre de vue l’ar­rière-plan soci­ologique passe notam­ment par un effet de mise en scène récur­rent : les scènes de rap­proche­ment amoureux entre les per­son­nages sont régulière­ment ponc­tuées par un plan large les ramenant au décor que leurs con­ver­sa­tions intimes avaient ten­dance à abstraire. Cette manière de réin­suf­fler du con­cret se jus­ti­fie par­fois (pour creuser une dis­tance abolie le temps d’un moment sus­pendu), mais elle nour­rit aus­si le sen­ti­ment d’une comédie roman­tique fréquem­ment rat­trapée par un petit sur­plomb d’écriture – en cela que ces plans sont autant de gages attes­tant que Song ne se laisse pas gris­er par l’élan sen­ti­men­tal qui pour­rait gag­n­er le scé­nario. Dans sa deux­ième par­tie, le film s’étiole d’ailleurs au con­tact d’une sous-intrigue impli­quant une cliente de Lucy con­fron­tée à la face som­bre du dat­ing et au dan­ger que représente le fait de ren­con­tr­er de par­faits étrangers.

Il y a toute­fois un autre choix de mise en scène, moins osten­ta­toire, plus risqué aus­si, qui car­ac­térise l’approche de Mate­ri­al­ists : les scènes de comédie roman­tique lais­sent le temps aux per­son­nages, et par exten­sion aux acteurs, de se regarder, de com­mu­ni­quer sans mot dire et de se laiss­er con­t­a­min­er par les émo­tions de l’autre. C’est ce qui sauve le film : sa croy­ance en ses comé­di­ens et en leur capac­ité à faire émerg­er un monde intérieur au détour d’une sim­ple con­ver­sa­tion autour d’une assi­ette de sushis ou d’une cig­a­rette partagée au coin d’une rue. Sans eux, le film ne serait presque rien ; heureuse­ment pour la cinéaste, la con­fi­ance qu’elle leur accorde lui est ren­due au cen­tu­ple. On peut regarder Mate­ri­al­ists comme une étude d’acteurs dont la dynamique vise à dépass­er la mon­stra­tion man­i­feste de leur charme, par l’irruption d’une fébril­ité. Dès leurs pre­mières inter­ac­tions, les per­son­nages se présen­tent comme des pro­fes­sion­nels aux gestes sûrs et au tem­po impec­ca­ble, comme des vir­tu­os­es tout droit issus d’un ciné­ma hol­ly­woo­d­i­en clas­sique dont le raf­fine­ment con­sti­tu­ait la valeur car­di­nale – de fait, le film sera bel et bien une sorte de comédie du remariage actu­al­isée. Le plus beau ici tient au rejeu de cette par­ti­tion, que la cinéaste dou­ble cepen­dant d’un autre enjeu : il s’agit de faire s’entrechoquer les regards et les corps jusqu’à ce que s’ou­vre une faille émo­tion­nelle. Les comé­di­ens dès lors jouent surtout avec leurs yeux, tan­dis que leurs vis­ages devi­en­nent le véri­ta­ble foy­er du film, à rebours par­fois de ce que le découpage de Song essaie de tra­vailler. En la matière, le trio de vedettes impres­sionne, Chris Evans com­pris, qu’on n’attendait pas vrai­ment sur ce ter­rain, même si Pedro Pas­cal brille encore davan­tage dans les quelques scènes qui lui sont con­sacrées, par sa manière de lézarder son sourire de latin lover d’une mélan­col­ie insond­able. Après The Last of Us (son regard de mâle blessé est ce que la série a de mieux à offrir) et Edding­ton, il con­firme qu’il est décidé­ment un acteur à suiv­re. Quant à Dako­ta John­son, actrice injuste­ment rail­lée pour sa par­tic­i­pa­tion à Cinquante nuances de Grey, elle est impéri­ale dans un reg­istre pas très éloigné de celui qui était le sien dans la saga roman­ti­co-sado-maso pour ado­les­centes : son jeu repose sur un mariage assez stupé­fi­ant entre un charme hyper tra­vail­lé, une décon­trac­tion qui émousse les angles de ses expres­sions et une inten­sité du regard tem­pérée par l’assurance tran­quille dont elle fait preuve. Pour dire les choses autrement, elle a la grâce des acteurs et actri­ces qui font pass­er pour sim­ples et naturelles les savantes mod­u­la­tions de leurs vis­ages. Mate­ri­al­ists a bien des défauts, mais il a le mérite de met­tre en exer­gue son tal­ent encore trop mécon­nu.

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