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Cannes 2025, la stimulation est dans l’explosion
Cet article fait partie du dossier Retour de Cannes 2025

Cannes 2025, la stimulation est dans l’explosion

Cannes 2025, la stimulation est dans l’explosion

Bilan du 78e Festival de Cannes


Bilan du 78e Festival de Cannes

Le jury présidé par Juli­ette Binoche a remis une Palme d’or à la fois sans sur­prise et plutôt para­doxale à Jafar Panahi. Sans sur­prise, car ce prix, on aurait pu le prédire à l’annonce de la sélec­tion, au regard du sym­bole que le cinéaste incar­ne (rap­pelons qu’il fut empêché de tra­vailler, puis arrêté et empris­on­né par les autorités de son pays) et du sou­tien que lui avait publique­ment affiché par le passé la comé­di­enne de Copie con­forme. Para­doxale, car au sein d’une com­péti­tion où bril­laient plutôt les objets auda­cieux mais impar­faits, Un sim­ple acci­dent s’est affir­mé comme l’un des films les moins acci­den­tés. Il tient au con­traire solide­ment sur ses deux jambes, alors même qu’il gravite autour d’un per­son­nage uni­jam­biste (un motif par ailleurs récur­rent de ce fes­ti­val riche en jambes coupées : Sound of Falling, Sirāt, L’Agent secret…) : l’une poli­tique (le film est une dénon­ci­a­tion sans détour de la répres­sion en Iran), l’autre scé­nar­is­tique (la suc­ces­sion de sta­tions pour con­firmer ou infirmer l’identité d’un tor­tion­naire pré­sumé). Et la mise en scène ? Elle se dis­tingue surtout dans une éton­nante séquence située au début du film, où le com­porte­ment d’un garag­iste paraît d’abord inex­plic­a­ble, et dans une con­clu­sion habile­ment troussée, cimen­tant le tout d’une note d’ambiguïté quelque peu con­v­enue – c’est désor­mais une stratégie éculée du ciné­ma d’auteur fes­ti­va­lier que de s’achever sur un plan sus­pendu –, bien que logique au regard de la tra­jec­toire du film. Un sim­ple acci­dent n’est pas la palme la plus imméritée de ces dernières années, ni le moins réus­si des films de Panahi. Pour la pre­mière fois depuis vingt ans (Hors jeu, en 2006), le cinéaste iranien n’apparaît pas devant sa pro­pre caméra et renoue avec une veine fic­tion­nelle entre-temps aban­don­née, ou large­ment hybridée (Trois vis­ages, déjà récom­pen­sé à Cannes en 2019).

Explosif, mécanique

Si Panahi a eu les faveurs du jury, c’est peut-être parce qu’il occu­pait une place un peu à part, même si d’autres réal­isa­teurs sélec­tion­nés (Kle­ber Men­donça Fil­ho et Tarik Saleh) ont aus­si ambi­tion­né de racon­ter quelque chose de l’état malade ou pour­ri de leurs pays respec­tifs. Son film s’est tenu éloigné de la ligne de crête à par­tir de laque­lle s’est organ­isée la com­péti­tion, entre des objets val­lon­nés aux par­tis pris affir­més (Résur­rec­tion, The Phoeni­cian Scheme, Sirāt, Sound of Falling voire Edding­ton, dont la pre­mière moitié fut l’une des bonnes sur­pris­es de ce cru) et une série de films reposant sur une stratégie nar­ra­tive beau­coup plus nette, qu’il s’agisse d’une démon­stra­tion implaca­ble (Deux pro­cureurs), d’un glisse­ment du genre vers la fresque poli­tique (L’Agent secret), ou d’une rib­am­belle de mélo­drames obéis­sant à une mécanique visant à arracher les larmes (Jeunes mères, Woman and Child et Valeur sen­ti­men­tale, récom­pen­sé du Grand Prix). On aurait pour­tant tort d’opposer rapi­de­ment l’horizon de l’explosion (autre motif clef de ce mil­lésime, entre les œuvres de Laxe, Ander­son et Aster) à celui de la mécanique, quand la plu­part des films, à quelques excep­tions près (le ratage d’Alpha), appelaient à faire preuve de nuance et à dis­soci­er par­fois à l’in­térieur d’un même bloc le bril­lant de l’inégal. Et de fait, ce partage entre deux ten­dances n’explique cette année qu’en par­tie la polar­i­sa­tion extrême des avis, tant un même film pou­vait sus­citer des réac­tions tranchées, comme Résur­rec­tion (qui fut à peu près autant cat­a­logué comme chef‑d’œuvre que comme cat­a­stro­phe) ou Sirāt, dont les audaces ont clivé la Croisette.

Bosselé

À Critikat, un seul film aura véri­ta­ble­ment fait l’unanimité, The Mas­ter­mind de Kel­ly Reichardt, pro­jeté en fin de par­cours (et que j’ai per­son­nelle­ment loupé à cause d’un train trop pré­coce), quand d’autres cinéastes aimés auront davan­tage prêté au plaisir de la dis­cus­sion. Ain­si du film de Bi Gan, à la fois le plus atten­du et le plus craint dans nos rangs : quand mon con­frère Corentin Lê partageait sa décep­tion mât­inée d’éclats, j’ai été au con­traire ravi de voir le cinéaste s’extraire du sché­ma à mon avis trop clos d’Un Grand voy­age vers la nuit pour pro­pos­er un film ani­mé certes par une grande ambi­tion, mais aus­si une fragilité presque can­dide. On a qual­i­fié Résur­rec­tion de pon­tif­i­ant ou de brumeux ; c’est en vérité à mes yeux le film le plus sim­ple à com­pren­dre de la com­péti­tion, en même temps que le plus généreux dans sa manière d’envisager le ciné­ma comme une rêver­ie dont les con­tours se redéfinis­sent au fur et à mesure. Le film con­tient les plans les plus entê­tants du fes­ti­val (Shu Qi dans une opi­umerie de car­ton-pâte où sur­gis­sent des mains humaines), quelques pas­sages moins inspirés (les deux seg­ments cen­traux qui, paraît-il, pour­raient être réduits en vue d’une sor­tie en salle), et des vari­a­tions formelles extra­or­di­naires – notam­ment au détour d’un ample plan-séquence, à peu près de la même durée que ceux de Kaili Blues et d’Un Grand voy­age vers la nuit, mais qui s’en dis­tingue dans le détail par sa logique labyrinthique et son panachage de tonal­ités hétérogènes. Résur­rec­tion syn­thé­tise prob­a­ble­ment plus que tout autre titre la dimen­sion con­join­te­ment stim­u­lante, sur­prenante et sinu­soï­dale d’un fes­ti­val bosselé, mais au bout du compte assez ent­hou­si­as­mant. Il suf­fit d’aligner les titres mis en avant dans nos colonnes pour s’en con­va­in­cre : The Mas­ter­mind, Sirāt, The Phoeni­cian Scheme, Mag­el­lan (si le film était sélec­tion­né à Cannes Pre­mière, sa place était en com­péti­tion), Le Rire et le couteau (idem), L’Aventura, Nuit obscure – Ain’t I A Child ? et Put Your Soul on Your Hand and Walk (présen­tés à L’ACID), ou encore, dans une moin­dre mesure, Edding­ton, Miroir n°3 et Oui (Quin­zaine des cinéastes), Deux pro­cureurs ou Sound of Falling. Tous, à divers degrés, ont enflam­mé les pupilles et embrasé les méninges.

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