© Diaphana
Alpha

Alpha

de Julia Ducournau

Alpha

de Julia Ducournau

La redoubleuse


La redoubleuse

Jusqu’ici, Ducour­nau avait aux yeux de la cri­tique l’aura d’une pre­mière de la classe : un court remar­qué (Junior), un pre­mier long plébisc­ité (Grave) et une palme pré­coce (Titane). Cannes aime bien le sto­ry­telling, les ascen­sions et les chutes ful­gu­rantes, et invente donc un nou­veau chapitre au roman de la cinéaste : son troisième long, celui qui devait con­firmer son statut – car Titane, tout cou­vert d’or qu’il fût, a décon­certé et n’a pas trou­vé son pub­lic –, tiendrait de la cat­a­stro­phe indus­trielle ou de la bour­sou­flure embar­ras­sante. Alpha est un film certes raté, même par endroits franche­ment brouil­lon, mais on ne peut pas dire qu’il représente une rup­ture avec la ligne tracée par Ducour­nau depuis ses débuts. Ce qui manque peut-être aux yeux de ses anciens thu­riféraires, c’est la prég­nance des visions et des images men­tales, qui découlaient d’une volon­té d’en met­tre plein la vue en par­tant d’un argu­ment fan­tas­tique. La part sur­na­turelle de l’argument est ici plutôt mince, puisque l’étrange virus qui trans­forme les indi­vidus en stat­ues de mar­bre se présente comme une métaphore évi­dente du SIDA, ce que con­firme l’ancrage tem­porel du film et son esthé­tique glauque – un côté vague­ment Beineix, ou du moins tra­vail­lé par le désen­chante­ment des années 1980. Le fan­tas­tique relève ici d’une entre­prise scé­nar­is­tique de redou­ble­ment, mais il n’est pas le seul élé­ment con­cerné par ce trait d’écriture ; il en va de même pour la fig­ure de l’oncle tox­i­co­mane joué par Tahar Rahim, dont la fonc­tion est d’être dans un pre­mier temps la caisse de réso­nance de l’inquiétude d’Alpha, une ado­les­cente de treize ans sus­pec­tée d’avoir con­trac­té le virus à la suite d’un tatouage dess­iné par une aigu­ille à la pro­preté dou­teuse. Dans une scène con­fon­dante de lit­téral­ité, la mère (Gol­shifteh Fara­hani) sur­prend la nuit sa fille et son frère pris de con­vul­sions sim­i­laires, causées par l’an­goisse pour la pre­mière, et par la dépen­dance pour le sec­ond. Le redou­ble­ment procède ici de la symétrie, comme dans ce plan où la mère se coupe le doigt et décide de piquer l’index de sa fille, afin de mélanger leur sang et par là de lier leurs des­tins.

Ce que racon­te le film, c’est qu’au-delà de la trans­mis­sion biologique du SIDA, la douleur physique et men­tale qu’il engen­dre se propage aux autres corps sains de la famille. L’idée n’est pas pas­sion­nante, et elle ne jus­ti­fie pas d’autres surlig­nages formels et dra­maturgiques (chaque scène sup­posé­ment intense est accom­pa­g­née d’une envolée musi­cale). Fausse bonne idée : pour don­ner une épais­seur sup­plé­men­taire à son scé­nario, Ducour­nau entrelace, d’abord sans mot dire, deux trames tem­porelles dis­tinctes, qui sont aus­si deux trames esthé­tiques. Si la coif­fure changeante de Fara­hani con­stitue un indice, c’est plus encore l’opposition entre un gris-bleu et une teinte jaune pisse (les scènes dans l’hôpital) qui pointe la super­po­si­tion de strates hétérogènes. Le film noie alors son réc­it dans les eaux du mys­ti­cisme et du dédale qua­si lynchien, ouvrant à une poten­tielle incer­ti­tude sur l’interprétation que l’on peut en tir­er. Mais a‑t-on seule­ment envie d’entrer dans le jeu de ce film fausse­ment malin, dont les envolées empha­tiques ne parvi­en­nent pas à mas­quer la faib­lesse de la mise en scène ?

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