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L’Aventura

L’Aventura

de Sophie Letourneur

L’Aventura

de Sophie Letourneur

Itinéraire d'une ciné-famille


Itinéraire d'une ciné-famille

Dans la dernière par­tie de Voy­ages en Ital­ie, Sophie Letourneur (Sophie) et Philippe Kater­ine (Jean-Phi) se retrou­vaient dans leur lit con­ju­gal, munis d’un enreg­istreur pour se remé­mor­er leurs vacances sicili­ennes. Le dis­posi­tif se révélait méta, puisqu’avec ces enreg­istrements, le film de vadrouille ini­tiale­ment con­jugué au présent mutait a pos­te­ri­ori en écrin à sou­venirs. L’Aventura sem­ble repren­dre les choses exacte­ment là où les avait lais­sées le précé­dent film : autour d’un dic­ta­phone (ou plutôt, son équiv­a­lent con­tem­po­rain : une appli­ca­tion d’enregistrement sur un smart­phone). Si l’inspiration auto­bi­ographique reste la même, deux élé­ments dif­fèrent toute­fois. D’une part, ces ten­ta­tives de sou­venirs ne se font plus après, mais durant les vacances elles-mêmes ; d’autre part, ce n’est plus Letourneur qui tient le télé­phone et enreg­istre, mais sa fille de ciné­ma, Clau­dine, une ado­les­cente de 12 ans.

Letourneur retourne donc en Ital­ie avec Jean-Phi, mais cette fois, ils par­tent en famille : en plus de Clau­dine, Raoul, un impayable enfant de trois ans, le plus sou­vent occupé à défé­quer à droite à gauche, est égale­ment de la par­tie. L’intégration des enfants à l’équation famil­iale provoque un éclate­ment du réc­it, qui n’est plus claire­ment scindé en deux blocs, mais se déploie davan­tage en une plu­ral­ité de lignes nar­ra­tives, presque impos­si­bles à faire entr­er dans une chronolo­gie claire. Les réminis­cences s’empilent, sans jamais tout à fait se fon­dre les unes dans les autres : « non, ça ne s’est pas passé là », « non, pas à tel moment », « oui, mais plutôt de telle façon… ». Ce que Letourneur parvient à faire ressen­tir dans ce mag­ma chao­tique, ce sont les dif­férences de per­cep­tion d’un même événe­ment au sein d’un petit groupe, la con­fu­sion tem­porelle entre les mem­bres d’une même famille. Cette logique cul­mine dans un long bloc, par­ti­c­ulière­ment ample au milieu d’un film par ailleurs avant tout frag­men­taire. Dans une scène qui tient à la fois de la sieste et de la relâche, Jean-Phi essaye de dormir dans un coin, Clau­dine et Sophie, couchées sur le lit dou­ble, con­tin­u­ent leurs enreg­istrements, et Raoul, refu­sant de se couch­er, ne tient pas en place. Si la caméra de Voy­ages en Ital­ie se glis­sait sou­vent dans des angles incon­grus, cap­tant à vif un réel brut, le découpage est ici plus pré­cis, séparant les per­son­nages pour com­pos­er des cadres bur­lesques. Ain­si de ce plan, très drôle et récur­rent dans la scène, où le corps de Philippe Kater­ine, étalé sur le mate­las, rem­plit tout l’espace, sa tête et ses pieds en mar­quant les bor­ds latéraux. La mise en scène isole les pro­tag­o­nistes par le cadre — un pour cha­cun, le plus sou­vent — et par le son : ils par­lent sans cesse les uns sur les autres dans une infer­nale cacoph­o­nie.

Ruptures en Italie

Ce principe de tin­ta­marre est à l’origine de plusieurs rup­tures de ton (et de crises de nerfs). Tous craque­nt les uns après les autres : Jean-Phi cherche sans cesse à fuir, Clau­dine s’énerve de voir Raoul acca­parer toute l’attention et ce dernier, non con­tent de pass­er son temps à (faire) chi­er, hurle et court dans tous les sens. Le per­son­nage de Letourneur, sub­mergé par le vacarme et les sol­lic­i­ta­tions, finit lui aus­si par fon­dre en larmes lors d’un petit-déje­uner. C’est d’ailleurs, peut-être, le film le plus triste de son autrice, tant y transparaît l’impossibilité de vivre ensem­ble, mais aus­si un pen­chant destruc­teur qu’elle n’avait jamais autant assumé : les scènes se fis­surent sans cesse, dis­lo­quées par l’avalanche de com­men­taires et de cor­rec­tions des per­son­nages ramas­sant leurs sou­venirs. Le procédé nar­ratif met par ailleurs en évi­dence une inca­pac­ité à habiter le présent, à appréhen­der un événe­ment avant qu’il ne soit révolu. C’est sans doute dans les derniers instants, et dans des images tirées d’un home movie tourné en Super 8 par les pro­pres par­ents de Letourneur, que vient se cristallis­er pleine­ment l’angoisse qui nimbe le film : un désir de ressus­citer des fan­tômes et de rat­trap­er ces moments envolés.

La réal­isatrice d’Énorme ne peut cepen­dant s’empêcher de traiter cette angoisse avec la triv­i­al­ité qui la car­ac­térise. Dans l’une des dernières scènes, un pique-nique devant un mag­nifique couch­er de soleil est trou­blé par une nou­velle déjec­tion de Raoul, dans laque­lle ce dernier a marché, trans­portant avec lui son épou­vantable odeur. La scène aurait pu se résumer à un gag scat­ologique glis­sé dans une carte postale mélan­col­ique, mais elle gagne en épais­seur par sa durée, ses oscil­la­tions per­ma­nentes entre des stases con­tem­pla­tives et d’inévitables retours aux effluves de caca. Aus­si, Letourneur ajoute fréquem­ment une touche macabre à de pures scènes de comédie : ici, une pen­sée incon­grue de Jean-Phi sur la mort poten­tielle d’enfants ; là, les éclats de rire de Clau­dine et sa mère devant l’échappée de leur beau-père et mari, coincé sur une falaise, se deman­dant, hilares, s’il ne va pas se sui­cider. Par ce sens du con­tre­point, L’Aventura est égale­ment l’un des films les plus drôles de son autrice, peut-être juste­ment parce que son comique con­tre­bal­ance les scènes dép­ri­mantes d’une famille qui n’en finit pas de se déliter.

Cette mélan­col­ie triv­iale est néan­moins revendiquée de manière par­fois un peu trop lit­térale. Letourneur jus­ti­fie sa démarche par quelques répliques explicites, comme ce « Ça par­le de rien, donc ça par­le de tout » lancé à son con­joint quand ce dernier émet des doutes sur l’intérêt des sou­venirs qu’ils se racon­tent. Mais en réal­ité, elle ne filme pas tant les événe­ments en ques­tion que les enreg­istrements eux-mêmes, cette façon qu’a la famille de graviter autour du dic­ta­to-télé­phone comme s’il était le seul lien restant. De fait, ces enreg­istrements, et le pro­jet de film qui doit en découler, devi­en­nent au fur et à mesure le seul objec­tif des vacances. Clau­dine ne cesse de le rede­man­der : « on le fait quand ce film ? ». L’émotion affleure quand cette ques­tion revient pour con­clure L’Aventura, dans un autre home movie, cette fois tiré du télé­phone de Letourneur et filmé par sa véri­ta­ble fille. Ces images doc­u­men­taires nous dévoilent que ces ten­ta­tives de sou­venirs, que nous venons de décou­vrir rejouées, vien­nent sûre­ment de la pro­pre famille de la cinéaste. Peut-être cachent-elles égale­ment l’impulsion secrète de ses deux derniers films, intimes et sin­guliers : faire du ciné­ma pour pou­voir con­tin­uer à faire famille.

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