© Universal
Cannes, nuages trompeurs ?

Cannes, nuages trompeurs ?

Cannes, nuages trompeurs ?

Nouveau souffle


Nouveau souffle

Petite grise mine chez les cinéphiles qui se ren­dent chaque année à Cannes comme on va à La Mecque en pèleri­nage : on entend pas mal que cette édi­tion 2025 serait de loin peu embal­lante, et qu’on se pli­erait presque au voy­age en traî­nant les pieds, face au nom­bre de cinéastes atten­dus (Mal­ick, Na Hong-jin, ou encore le ser­pent de mer Kechiche) finale­ment absents. Réac­tion d’enfants gâtés, qui vont prof­iter d’une dizaine de jours pour se gorg­er de films et de soleil méditer­ranéen ? Sûre­ment un peu, même s’il est vrai que le fes­ti­val envoie d’étranges sig­naux en amont de son lance­ment, entre l’annonce tar­dive de son affiche, qui ressem­ble par ailleurs à un non-choix (Trintig­nant ou Aimée ? On nous laisse tranch­er), et l’étonnante déci­sion de propulser Par­tir un jour, comédie musi­cale et pre­mier long-métrage d’Amélie Bon­nin, à la place exposée du film d’ouverture. Sur ce dernier point, on peut s’étonner que Fré­maux et ses sélec­tion­neurs aient sys­té­ma­tique­ment opté, depuis 2021 et la fin de la pandémie, pour un film français afin d’ouvrir le bal. Là où, jadis, le pro­fil type du film d’ouverture était celui d’un diver­tisse­ment de luxe (Gats­by, exem­plaire­ment) ou d’un film d’auteur plus léger (Moon­rise King­dom) visant un pub­lic inter­na­tion­al (d’où le choix dom­i­nant de titres améri­cains), il s’agit désor­mais de faire plus net­te­ment de Cannes la vit­rine du ciné­ma français et d’encourager les spec­ta­teurs de l’Hexagone à pren­dre part à la fête. C’est que la chose demande aujourd’hui davan­tage d’efforts : il était com­mun, il y a encore une poignée d’années, que les dis­trib­u­teurs tablent sur une sor­tie syn­chro­nisée avec la pro­jec­tion sur la Croisette ; cette fois-ci, par­mi les films de la com­péti­tion, seul Jeunes mères des frères Dar­d­enne (pas le titre le plus glam­our) pour­ra être simul­tané­ment vu par les hap­py few et le grand pub­lic. Sélec­tion­ner une comédie française en ouver­ture (Coupez !, Le Deux­ième acte, Par­tir un jour : une ten­dance se des­sine), c’est au fond essay­er d’endiguer ce déclin de l’influence can­noise (que l’on pour­rait dater à 2015 et à la réduc­tion de la cou­ver­ture de Canal + suite au rachat de la chaîne par Vin­cent Bol­loré), mais aus­si de ratiss­er large sans pour autant se rabat­tre sur un block­buster, qui n’a pas besoin du label du fes­ti­val pour con­naître sa for­tune. Le pari de Fré­maux sur Par­tir un jour reste risqué et témoigne du statut ambiva­lent de ce créneau : au regard de la bande-annonce, on imag­ine la tête cir­con­specte de nos col­lègues étrangers face aux blagues sur Top Chef et Philippe Etchebest. On pour­ra rétor­quer que pré­cisé­ment, l’ouverture ne s’adresse pas (plus) à eux.

Autre par­fum du côté de la Quin­zaine des cinéastes, avec un choix qui soulève égale­ment quelques ques­tions : là encore, un film français fait l’ouverture, Enzo de Robin Campil­lo, sur une note funèbre (le scé­nario est signé par feu Lau­rent Can­tet et devait être réal­isé par ce dernier), qui n’est pas sans rap­pel­er le geste de l’année dernière con­sis­tant à lancer l’édition avec Ma vie ma gueule, œuvre posthume de Sophie Fil­lières. On a vu plus fes­tif. Plus large­ment, on s’étonne que chaque sélec­tion can­noise (il en va de même pour la Semaine et l’ACID), à l’exception notable d’Un Cer­tain regard, ait décidé de s’ouvrir par un film français, alors même que la délé­ga­tion en Com­péti­tion est plus déplumée qu’à l’accoutumée (seule­ment trois titres, con­tre qua­tre ou cinq habituelle­ment) et sur le papi­er plus faible qu’à l’or­di­naire (Ducour­nau et Moll en valeurs assez sur­faites, Herzi en out­sider).

Et pour­tant, il y a de quoi se réjouir devant la liste des titres con­cour­ant à la Palme d’or, chiche en vétérans, au sein de laque­lle, au-delà des Dar­d­enne, seuls Wes Ander­son, Kel­ly Reichardt ou Jafar Panahi se présen­tent comme des cinéastes véri­ta­ble­ment con­fir­més – je mets un peu à part les cas de Ser­gueï Loznit­sa, dont on aime plus les doc­u­men­taires que les fic­tions, et de Kle­ber Men­donça Fil­ho, dont la pro­gres­sion a plutôt décon­te­nancé dans ces colonnes, après les promess­es des Bruits de Recife. D’abord, parce qu’on a déjà vu cer­tains films qui sont au ren­dez-vous (mais on n’a pas le droit de dire lesquels). Ensuite, car il y a plusieurs titres qui reti­en­nent l’attention : Sir­at d’O­liv­er Laxe, précédé d’une bonne rumeur ; le Edding­ton d’Ari Aster, met­teur en scène qui nous a jusqu’ici divisés, mais dont les films ont dis­til­lé tout de même quelques promess­es ; l’étonnant pro­jet de Richard Lin­klater (con­sacré à la pro­duc­tion d’À bout de souf­fle), qui s’est don­né pour ambi­tion de se plonger dans les remous de la Nou­velle Vague en épou­sant l’esthétique même du courant ; Res­ur­rec­tion de Bi Gan, ajouté à la dernière minute. Et puis, le pub­lic can­nois s’est trop plaint de la main­mise des fameux « habitués » pour faire la fine bouche devant une sélec­tion qui assume à ce point d’ouvrir les portes à une nou­velle généra­tion : Bi Gan, Car­la Simón, Haf­sia Herzi, Oliv­er Laxe ou encore Mascha Schilin­s­ki. Cette année, il ne fau­dra prob­a­ble­ment pas atten­dre du fes­ti­val qu’il nous con­forte dans nos habi­tudes, mais qu’il nous sur­prenne. On ne demande pas mieux.

Soutenez Critikat

Critikat est une revue de cinéma associative dont les rédacteurs et rédactrices sont bénévoles.
Si elle est (et restera) entièrement gratuite, sa production a un coût : votre soutien est précieux pour garantir sa pérennité et son développement (site Internet, vidéos, podcasts...).
N'hésitez pas à nous soutenir mensuellement si vous le pouvez !

Cannes 2025, la stimulation est dans l’explosion
Cannes 2025, la stimulation est dans l’explosion
À l’ombre du festival — Commentaire du palmarès
À l’ombre du festival — Commentaire du palmarès
Le tableau final de la compétition cannoise
Le tableau final de la compétition cannoise
Vie Privée
Vie Privée
The Mastermind
The Mastermind
Résurrection
Résurrection
Jour 10 — Résurrection
Jour 10 — Résurrection
Oui
Oui
Woman and Child
Woman and Child
À l’ombre du festival — Marcos Uzal
À l’ombre du festival — Marcos Uzal
Jeunes mères
Jeunes mères
Jour 9 — Oui
Jour 9 — Oui