Beatles '64 | © Disney +
Remonter les années 1960 : les documentaires musicaux contemporains face à l’Histoire
Cet article fait partie du dossier Bande-son pour un coup d’État

Remonter les années 1960 : les documentaires musicaux contemporains face à l’Histoire

Remonter les années 1960 : les documentaires musicaux contemporains face à l’Histoire

Bande-son pour une décennie


Bande-son pour une décennie

La dif­fu­sion sur Arte de Bande-son pour un coup d’État est l’occasion de revenir sur une ten­dance com­mune de nom­breux doc­u­men­taires musi­caux con­tem­po­rains qui entrela­cent, par le mon­tage, les boule­verse­ments poli­tiques des années 1960 avec la musique de l’époque.

Quel rôle his­torique peut jouer la musique ? Qu’ils retra­cent la car­rière d’un groupe ou s’attardent sur un événe­ment cul­turel pré­cis, plusieurs doc­u­men­taires récents intriquent le con­texte sociopoli­tique des six­ties au sein d’un univers musi­cal. Ain­si de Bande-son pour un coup d’État de Johan Gri­mon­prez. Dans la séquence pré-générique le trompet­tiste Dizzy Gille­spie se rap­pelle d’une scène où la colère pous­sa Khrouchtchev à utilis­er sa chaus­sure pour se faire enten­dre au con­seil des Nations Unies, le 23 sep­tem­bre 1960. « Did he had rhythm? », plaisante le jour­nal­iste qui l’interviewe. Sa ques­tion paraît amorcer le mon­tage par­al­lèle des archives de l’ONU avec une per­for­mance de Gille­spie ; les poings et le mail­let s’abattant sur les tables de l’assemblée se calent alors sur le tem­po adop­té par le jazzman. En manip­u­lant la tem­po­ral­ité des archives (par l’entremise de repris­es, d’accélérations ou de ralen­tis), le mon­tage com­mu­nique le rythme des morceaux à la chronolo­gie du réc­it. L’événement qui en con­stitue le cœur – l’assassinat de Patrice Lumum­ba, leader de l’indépendance con­go­laise – sera dès lors racon­té « par » ou « avec » le jazz. Le rap­port entre la musique et la chose poli­tique appa­raît d’abord dic­té par l’Histoire : le gou­verne­ment d’Eisenhower a instru­men­tal­isé les tournées africaines des stars du jazz améri­cain dans une per­spec­tive de soft pow­er, alors même qu’il com­plotait pour évin­cer Lumum­ba et con­serv­er son emprise sur les min­erais stratégiques du Con­go.

Si les « ambas­sadeurs du jazz » com­pren­nent vite ce qui se trame der­rière ces tournées, les morceaux qui entrent en col­li­sion avec les archives témoignent par ailleurs de l’engagement de la musique de l’époque pour le mou­ve­ment des droits civiques. Le doc­u­men­taire s’ouvre juste­ment sur la « Free­dom Now Suite » du bat­teur Max Roach et de la chanteuse Abbey Lin­coln, dont la mélopée trag­ique com­posera peu à peu la par­ti­tion de l’Histoire qui s’écrit alors. Abbey Lin­coln pren­dra d’assaut l’ONU après la mort de Lumum­ba, en jan­vi­er 1961, aux côtés de l’écrivaine Maya Angelou et d’une soix­an­taine de man­i­fes­tants. Mais son rôle au sein du film dépasse de loin le topos de « l’artiste engagé », si vivace dans le doc­u­men­taire musi­cal con­tem­po­rain. L’héroïsme de Lin­coln est matéri­al­isé par des images musi­cales : son chant con­t­a­mine les archives, se mêle aux cris des révoltés qui ont envahi l’assemblée et jet­tent aux mem­bres du Con­seil l’accusation que le film épouse : « mur­der­ers ! ». Entre deux vocalis­es, la chanteuse silen­cieuse sem­ble écouter, puis repren­dre la clameur des man­i­fes­ta­tions qui clô­turent le doc­u­men­taire. Les jeux d’échos entre ces divers matéri­aux audio­vi­suels n’indiquent pas seule­ment une syn­chronic­ité tem­porelle entre la créa­tion des morceaux et les événe­ments poli­tiques dévoilés – We Insist! de Max Roach sort un mois avant l’assassinat de Lumum­ba –, mais révè­lent surtout la manière dont le jazz vient com­menter l’époque, en faisant sur­gir le cynisme et la vio­lence qui règ­nent, sous un ver­nis polis­sé, à la tête de « l’organisation de paix » des Nations Unies.

L’envers de l’Histoire

Au-delà de la per­spec­tive d’un mon­tage jouant le rôle de « relec­ture » his­torique, la mise en avant des liens entre la musique et l’effervescence de cette péri­ode charnière peut aus­si s’incarner par l’exhumation de per­for­mances musi­cales. C’est ce principe qui guide l’articulation des rush­es du Harlem Cul­tur­al Fes­ti­val dans le doc­u­men­taire Sum­mer Of Soul (…Or, When The Rev­o­lu­tion Could Not Be Tele­vised) (2021) de Quest­love. En juil­let 1969 a lieu au Mount Mor­ris Park de New-York cette man­i­fes­ta­tion cul­turelle réu­nis­sant plus de 300 000 per­son­nes autour d’artistes renom­més de la scène afro-améri­caine. Selon Quest­love, la redé­cou­verte de ces images célèbre tant la musique que la cul­ture et l’histoire de sa com­mu­nauté. Pour ce faire, le mon­tage entrelace les rush­es du fes­ti­val avec des entre­tiens con­tem­po­rains et surtout d’autres archives – actu­al­ités filmées, pub­lic­ités, inter­views, etc. – intime­ment liées aux per­for­mances dévoilées. L’air de gospel soul « It’s Been A Change », chan­té par Pops Sta­ples et The Sta­ple Singers au pub­lic de Harlem, accom­pa­gne par exem­ple l’arrivée des astro­nautes sur la Lune, le 20 juil­let 1969. Tan­dis que la chan­son se pour­suit, les images du groupe alter­nent avec des scènes de micros-trot­toirs où des citoyens blancs célèbrent l’atterrissage de l’astronaute améri­cain. Une archive télévi­suelle pro­pose alors un con­tre­point à la joie des inter­viewés : les fes­ti­va­liers de ce dimanche 20 juil­let dénon­cent le coût indé­cent d’une telle opéra­tion au regard de la con­di­tion des habi­tants de Harlem, qui meurent de faim[ref]« The cash they wast­ed, as far as I’m con­cerned, in get­ting to the moon could have been used to feed poor Black peo­ple […] Nev­er mind the moon, let’s get some of that cash in Harlem. »[/ref]. Ces con­sid­éra­tions réson­nent avec l’appel de Pop Sta­ples à la jeunesse afro-améri­caine : le monde change (« it’s been a change »). Écrit en 1967, ce gospel prédit les pre­miers pas d’un homme sur la lune (« One of these day, there’ll be a man on the moon »), tout en prô­nant l’émancipation de la com­mu­nauté afro-améri­caine. Il faut pré­cis­er toute­fois que cette per­for­mance ne s’est pas déroulée le jour même de l’alunissage – c’est l’illusion tem­porelle induite par le mon­tage qui fait de l’hymne des Sta­ples pour les droits civiques une réponse, voire un con­trechamp, aux images médi­a­tiques dom­i­nantes de l’époque.

Sum­mer of Soul | © Dis­ney +

L’homme marcha sur la Lune… et Marvin Gaye chantait « Inner City Blues »

Nour­rie par le con­texte sociopoli­tique, la musique paraît alors con­sci­en­tis­er le regard his­torique dévoilé dans ces doc­u­men­taires. Toutes ces ten­ta­tives de mis­es en per­spec­tive ne sont néan­moins pas aus­si con­va­in­cantes. C’est le cas mal­heureuse­ment de la très didac­tique série doc­u­men­taire 1971: The Year That Music Changed Every­thing, réal­isée par Asif Kapa­dia et sor­tie sur Apple TV+ la même année que Sum­mer of Soul. Calquée sur le beat des musiques extradiégé­tiques, la suc­ces­sion d’archives se con­tente ici d’illustrer les témoignages, tan­dis que la dénon­ci­a­tion poli­tique repose essen­tielle­ment sur des dis­cours rap­portés ou sur des effets de mon­tage grossiers. « Le gou­verne­ment envoy­ait des fusées sur la Lune mais per­son­ne ne vit sur la Lune ! Les gens ont faim sur Terre », déclare la voix-off d’un ancien Black Pan­ther – alors qu’à l’écran, les images des quartiers afro-améri­cains défa­vorisés répon­dent au prési­dent Nixon qui salue un astro­naute. Cha­cun des huit épisodes de la série est dédié à une « thé­ma­tique » his­torique (la guerre du Viet­nam, la lutte pour les droits civiques, la démoc­ra­ti­sa­tion des drogues, l’inflation, etc.), réputée pour avoir inspiré des titres pop­u­laires com­posés ou sor­tis en 1971. Cf. le pilote, con­sacré à la car­rière de Mar­vin Gaye, dont le titre est directe­ment emprun­té à l’album que le soul­man fait paraître cette année-là : « What’s Going On ». Son pro­pos est essen­tielle­ment hagiographique et con­siste à démon­tr­er la poli­ti­sa­tion du chanteur – pro­duit par le label Motown, plutôt con­nu pour sa soul légère – à tra­vers des titres dénonçant les rav­ages de la guerre du Viet­nam ; à l’appui, la pesante incrus­ta­tion des paroles de « Inner City Blues » dans les images d’archives qui les redou­blent (le décol­lage d’une fusée pour « Rock­ets », des astro­nautes sur la lune pour « Moon shots », un jeune noir devant un bidon en feu pour « Spend it on the have nots », etc.). En s’inspirant du con­texte poli­tique, Mar­vin Gaye devient le « mes­sager du peu­ple » et la soul une musique révo­lu­tion­naire. La surabon­dance d’effets clipesques, comme cette surim­pres­sion d’une pho­togra­phie de Mar­vin Gaye sur fond de city new-yorkaise, redou­ble les analo­gies décrites par les voix off – le chanteur se com­pare lui-même au per­son­nage biblique Noé : « I think this is my cross here. I’m a mes­sen­ger, I’m like Noah. » Passé la joie d’entendre une playlist éclec­tique des plus grands tubes de la décen­nie, ces séquences révè­lent rapi­de­ment l’artificialité des rap­ports étab­lis entre l’origine des titres musi­caux et le con­texte sociopoli­tique : il s’agit d’une nou­velle forme de téléolo­gie, où le rac­cord infail­li­ble entre l’évènement his­torique et la musique con­tem­po­raine pro­duisent une faible intel­li­gence de l’un comme de l’autre.

1971: The Year That Music Changed Every­thing | © Apple TV+

La corde sensible

La moti­va­tion pre­mière de ces « revis­ites » de l’Histoire est bien de fig­ur­er la portée cul­turelle et sociale que peut avoir la musique pop­u­laire. Les témoins de 1971… par­lent d’une musique qui « s’infiltrait partout » pour « soign­er les maux de la société » ; l’impact de What’s Going On est alors même com­paré à la sor­tie, en 1967, du célèbre album des Bea­t­les Sgt. Pep­per’s Lone­ly Hearts Club Band. Le rap­proche­ment tient-il toute­fois ? La révo­lu­tion incar­née par Mar­vin Gaye réside moins dans sa musique que dans ses textes, tan­dis que le boule­verse­ment qui suit la sor­tie de Sgt. Pepper’s mar­que un virage expéri­men­tal intime­ment lié à la musique des Bea­t­les. Mais qu’en est-il de leur influ­ence sociopoli­tique ? Le doc­u­men­taire récem­ment con­sacré par David Tedeschi à la pre­mière tournée des Bea­t­les sur le sol améri­cain en 1964 s’ouvre sur l’enterrement du prési­dent J.F. Kennedy, pos­tu­lant que l’arrivée des « qua­tre garçons dans le vent » pansera cette image trau­ma­tique. Bea­t­les ’64 échoue toute­fois à point­er le rôle his­torique que jouera leur musique auprès des jeunes, et ce dès la séquence inau­gu­rale : afin d’illustrer les funérailles, Tedeschi opte pour une siru­peuse reprise con­tem­po­raine d’« All My Lov­ing », titre antérieur à la tournée améri­caine du groupe. Drôle de para­doxe : dans ce doc­u­men­taire mul­ti­pli­ant les inter­views d’artistes revendi­quant le « rem­part » con­sti­tué par le rock’n’roll dans les années 1960, Tedeschi détourne leur musique pour n’en faire qu’un sim­ple enrobage sonore jouant sur la corde sen­si­ble. Ce faisant, le cinéaste inscrit la musique dans le même mou­ve­ment que son util­i­sa­tion des archives, au ser­vice d’une émo­tion « pro­gram­ma­tique » – la scène d’ouverture mul­ti­plie par exem­ple les gros plans de citoyens éplorés par la dis­pari­tion de l’homme poli­tique. Comme la majorité des films con­sacrés au groupe, l’écueil de Bea­t­les ’64 est de sacralis­er les archives liées à la car­rière des musi­ciens, sans pour autant en tir­er une matière con­sis­tante. L’enjeu du film est ailleurs : ce ne sont plus les musiques, mais l’aura des artistes et la fétichi­sa­tion d’images inédites qui motivent la logique du mon­tage. On en revient à Bande-son pour un coup d’État, qui relève d’une per­spec­tive inverse et mon­tre bien que la musique peut trou­ver sa place au cœur de l’Histoire, jusqu’à épouser sa pul­sa­tion même.

Bea­t­les ’64 | © Dis­ney +

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