Pulsar — Speed Riding Mont Blanc de Didier Lafond

Pulsar — Speed Riding Mont Blanc de Didier Lafond

Pulsar — Speed Riding Mont Blanc de Didier Lafond


Les pul­sars sont des étoiles à neu­trons nées de l’effondrement grav­i­ta­tion­nel d’une étoile mas­sive sur son pro­pre noy­au. D’une den­sité net­te­ment supérieure à celle du soleil, ils tournoient très rapi­de­ment sur eux-mêmes, pro­je­tant une intense émis­sion élec­tro­mag­né­tique qui bal­aie l’espace à inter­valles réguliers, à la manière d’un phare. Pul­sar est aus­si le titre d’un court-métrage de Kate­ri­na Thomada­ki et Maria Klonaris et pour­rait désign­er plus large­ment la place qu’occupent les films expéri­men­taux au sein du champ ciné­matographique. Objets encore mys­térieux, ils demeurent pour­tant invis­i­bles à ceux qui obser­vent le ciel à l’œil nu. Ce ciné-club se pro­pose ain­si de chang­er de longueur d’onde pour révéler l’éclat resplendis­sant de films invis­i­bles ou dis­séminés secrète­ment sur Inter­net.

Si la quan­tité de vidéos sportives s’accroit aujourd’hui à une vitesse expo­nen­tielle, elles restent le plus sou­vent can­ton­nées aux chaînes de télévi­sion et à des comptes spé­cial­isés sur les réseaux soci­aux ou sur YouTube, sans sus­citer la curiosité de la cinéphilie tra­di­tion­nelle. Ce dés­in­térêt s’explique sans doute par les modes de cap­ta­tion sou­vent stan­dard­is­és aux­quelles obéis­sent les images filmées lors de com­péti­tions ou par des vidéastes ama­teurs armés de GoPro : elles n’expriment a pri­ori pas un regard sin­guli­er sur le monde, mais se focalisent plutôt sur une per­for­mance physique afin de ren­seign­er, voire d’analyser et d’arbitrer, la tech­nic­ité de tel ou telle ath­lète. D’un point de vue extérieur, ces images valent donc davan­tage pour leurs qual­ités sportives qu’esthétiques. La vidéo tournée par le réal­isa­teur sportif Didi­er Lafond le 24 avril 2007 vient pour­tant bat­tre en brèche cette idée pré­conçue par un usage assez vir­tu­ose du plan-séquence, qui joue de nom­breuses mod­u­la­tions pour filmer une descente de para­pente à ski autour du Mont Blanc.

Le car­ac­tère excep­tion­nel de ce plan de dix min­utes réside d’abord dans son mode d’enregistrement : une caméra cinéflex est embar­quée sur un héli­cop­tère pour filmer sans dis­con­tin­uer, du som­met du mont jusqu’au sol de la val­lée, la descente de six skieurs (le pre­mier est muni d’une voile rouge, les cinq autres d’une jaune). La pre­mière prouesse est d’ordre sportif : chaque ath­lète réus­sit l’épreuve dans son entièreté, sans s’isoler du reste du groupe. La sec­onde est elle d’ordre tech­nique : l’hélicoptère parvient à main­tenir en per­ma­nence une juste dis­tance vis-à-vis des skieurs, tan­dis que les mou­ve­ments de caméra (des panoramiques et zooms com­mandés par télé­com­mande depuis l’engin) per­me­t­tent de vari­er les valeurs de plans avec une grande flu­id­ité, tout en main­tenant les sportifs dans le cadre. De la ren­con­tre de ces deux exploits naît une forme de sidéra­tion bazini­enne à voir un événe­ment sin­guli­er advenir dans sa con­ti­nu­ité grâce à un aligne­ment de heureux hasards – et qui ne pour­ra donc jamais être repro­duit à l’identique. Le tour de force dépasse la per­for­mance sportive, puisque la caméra elle-même par­ticipe au bal­let aérien qu’elle enreg­istre, si bien qu’une dimen­sion col­lec­tive finit par unir les sportifs à l’équipe de tour­nage dans un instant de grâce. Grâce à la richesse plas­tique per­mise par ses vari­a­tions d’angles de vue, Speed Rid­ing Mont Blanc ne se lim­ite dès lors pas à la logique stricte­ment immer­sive qui car­ac­térise la majorité des vidéos sportives.[ref]Elle est en cela même assez éloignée des plans séquences filmés en « POV » (à la pre­mière per­son­ne, du point de vue du sportif) qui s’ancrent plutôt dans la tra­di­tion foraine des débuts du ciné­ma avec le genre du phan­tom ride.[/ref]

Un véri­ta­ble drame en trois actes sem­ble même se jouer dans les oscil­la­tions du cadre et l’écart entre le pre­mier et l’arrière-plan : celui de l’homme qui tente de s’affranchir de sa con­di­tion matérielle pour coex­is­ter avec une nature qui le dépasse. Un pre­mier mou­ve­ment repose ain­si sur un trou­ble per­cep­tif causé par la dif­fi­cile dis­tinc­tion entre ce qui relève du ski ou du para­pente. Bouchant la pro­fondeur de champ, l’aplat blanc for­mé par la neige empêche d’évaluer cor­recte­ment les dis­tances ; seule l’ombre des sportifs per­met de déter­min­er s’ils flot­tent dans les airs ou ont encore les pieds sur la terre ferme. Ce doute per­cep­tif se dis­sipe au moment où les ath­lètes sont pro­jetés dans le vide au-dessus d’immenses gouf­fres mon­tag­neux. Un nou­veau détail attire alors l’œil : des fumigènes accrochés à leurs pieds lais­sent der­rière eux une traînée, sem­blable à la neige pro­jetée par des skis, si ce n’est qu’elle est ici col­orée. En flot­tant dans le vide, ils sem­blent s’être défini­tive­ment libérés de la matière du décor pour ski­er sur la sur­face de l’image elle-même. Le voy­age devient même ver­tig­ineux lors d’un éclat abstrait où des points rouges et jaunes sont dis­séminés dans un cadre com­plète­ment noir[ref]Ces effets de con­traste sont pro­duits par la déf­i­ni­tion de l’image numérique de 2007, qui trans­forme la roche ombragée en une sur­face noire opaque, qui s’op­pose par­ti­c­ulière­ment avec la blancheur de la neige au soleil.[/ref], à la manière d’un film d’animation min­i­mal­iste à la Nor­man McLaren. Au détour d’un virage et d’un zoom, l’image se recon­fig­ure de nou­veau : la syn­chro­ni­sa­tion entre le mou­ve­ment du pre­mier skieur à la voile rouge et celui de la caméra le main­tient au cen­tre du cadre, en même temps que les pre­miers signes de la civil­i­sa­tion humaine (chalet, routes, câbles élec­triques) sur­gis­sent der­rière lui à toute vitesse der­rière lui. C’est par ces vari­a­tions plas­tiques que Didi­er Lafond réus­sit non seule­ment à enreg­istr­er une per­for­mance sportive, mais aus­si à la fig­ur­er comme une expéri­ence du sub­lime, le rap­prochant à ce titre de La Grande extase du sculp­teur sur bois Stein­er de Wern­er Herzog[ref]La musique com­posée par Popol Vuh siérait d’ailleurs mieux au film de Didi­er Lafond que la musique d’accompagnement ici pro­posée, qui con­stitue sa part la moins convaincante.[/ref]. Le dénoue­ment en est d’autant plus sai­sis­sant, au moment où le sportif de tête retrou­ve, dans un cadre ser­ré, l’ombre qu’il avait aban­don­née quelques min­utes aupar­a­vant : son odyssée prend fin au moment où il retrou­ve l’échelle humaine.

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