Sept jours en mai | © Warner Bros.
John Frankenheimer, la télévision dans la tête

John Frankenheimer, la télévision dans la tête

John Frankenheimer, la télévision dans la tête

Pris dans l'écran


Pris dans l'écran

Durant le mois de févri­er 2025, la Ciné­math­èque française a per­mis de se rep­longer dans la fil­mo­gra­phie de John Franken­heimer, qui place la cri­tique des médias, et de la télévi­sion en par­ti­c­uli­er, au cen­tre de son œuvre.

C’est une scène de Sept jours en mai (1964) : en obser­vant depuis son salon la harangue télévisée du général Scott (Burt Lan­cast­er), le colonel Casey (Kirk Dou­glas) a l’intuition que ce dernier, dont le com­porte­ment récent parais­sait inco­hérent, pré­pare en vérité un putsch mil­i­taire pour ren­vers­er le prési­dent. Si les indices préex­is­taient (coïn­ci­dences, cor­re­spon­dances secrètes, notes man­u­scrites indéchiffrables), il lui aura fal­lu en pass­er par une image pour dévoil­er son envers (la scène s’ouvre d’ailleurs par un plan fig­u­rant le poste dans un miroir), se coller devant le petit écran pour apercevoir le large com­plot à l’œu­vre.

Cette scène clef n’est pas une excep­tion : la télévi­sion occupe une place car­di­nale chez John Franken­heimer, à la fois au sein de ses films et dans son par­cours per­son­nel. C’est chez CBS que, durant les années 1950, le réal­isa­teur se forme en sig­nant des dizaines de live dra­mas, longs for­mats tournés d’une traite avec plusieurs caméras pilotées depuis une régie. À la fin de la décen­nie, ces fic­tions sur lesquelles de jeunes cinéastes se font la main (Sid­ney Lumet, Franklin J. Schaffn­er ou Robert Mul­li­gan tra­vail­lent sur les mêmes séries que Franken­heimer), lais­sent place à des pro­grammes pro­duits à la chaîne pour accom­pa­g­n­er la démoc­ra­ti­sa­tion crois­sante du médi­um. Poussé vers le ciné­ma, Franken­heimer ne cessera par la suite d’interroger le rôle de la télévi­sion, caisse de réso­nance priv­ilégiée des cham­boule­ments poli­tiques des années 1960, qui con­stituent la toile de fond de ses meilleurs films.

Double-fond

Pour Franken­heimer, la com­préhen­sion du monde repose, à l’image de la séquence sus­citée, sur une lec­ture cri­tique des dis­cours médi­a­tiques. Le réel recèle tou­jours un dou­ble-fond, ce que traduit l’une des car­ac­téris­tiques récur­rentes de sa mise en scène, à savoir la coex­is­tence au sein des plans, via des com­po­si­tions jouant sur la pro­fondeur de champ ou des zooms, de plusieurs élé­ments voués à se com­pléter. C’est, ironique­ment, de son expéri­ence à la télévi­sion que le cinéaste hérite cette logique de strat­i­fi­ca­tion : ce qui rel­e­vait à l’origine d’un impératif d’efficacité (les con­traintes de pro­duc­tion oblig­eant à une cer­taine économie et donc à con­denser plusieurs plans en un seul) devient un principe act­if de son ciné­ma.

Un crime dans la tête (1962), prob­a­ble­ment le film de Franken­heimer le plus célèbre – notam­ment parce qu’il fig­u­rait, quelques mois avant la mort de JFK, un politi­cien améri­cain abat­tu par un sniper –, con­tient un exem­ple par­ti­c­ulière­ment élo­quent de cette con­struc­tion dialec­tique du cadre. Trau­ma­tisé par la guerre de Corée, Ben­nett Mar­co (Frank Sina­tra) se retrou­ve rétro­gradé aux rela­tions publiques de l’armée, où il assiste à une vio­lente prise de parole du séna­teur John Iselin (James Gre­go­ry), pop­uliste accu­sant le départe­ment de la Jus­tice d’abriter des com­mu­nistes. La scène est cou­verte par une horde de reporters et retrans­mise sur des écrans de télévi­sion. Si les moni­teurs agis­sent d’abord à la manière de split screens présen­tant à la fois l’assemblée de jour­nal­istes et les portes-paroles, l’irruption d’Iselin mod­i­fie ce rap­port aux images et leur donne une autre valeur. Deux réc­its s’entremêlent alors : sur les écrans s’écrit la fic­tion télévisée, où Iselin appa­raît tri­om­phant, tan­dis que le reste du plan dévoile Eleanor Iselin (Angela Lans­bury), qui tire secrète­ment les ficelles de ce coup médi­a­tique – elle appa­raît d’ailleurs sym­bol­ique­ment reliée dans le plan à son pan­tin de mari par la perche d’un jour­nal­iste.

Un crime dans la tête (1962)

Sous emprise

Deux types d’images batail­lent ain­si tout au long d’Un crime dans la tête, la farce médi­a­tique se recoupant bien­tôt avec une fable para­noïaque. En plus de men­er la cam­pagne calom­nieuse d’Iselin, Eleanor se révèle employée par le bloc sovié­tique pour téléguider son fils, Ray­mond Shaw (Lau­rence Har­vey), qui fut hyp­no­tisé et con­di­tion­né pen­dant la guerre de Corée afin de com­met­tre, à son retour au pays, une série d’assassinats poli­tiques. De l’escouade de Shaw, seul Mar­co se sou­vient de ce lavage de cerveau, au tra­vers de cauchemars nébuleux qui pren­nent égale­ment la forme d’un con­flit entre deux ver­sions de la réal­ité. Mar­co y entrevoit der­rière l’écran de fumée men­tal bâti par ses geôliers – une pais­i­ble con­ven­tion sur l’horticulture – la véri­ta­ble salle d’opération où les sol­dats sont réu­nis face à des agents enne­mis. Ces deux décors ne cessent de se téle­scop­er à la faveur de plusieurs faux rac­cords, qui pré­fig­urent la posi­tion de Mar­co et Shaw au fil du réc­it, pris au piège de visions con­tra­dic­toires. Franken­heimer dresse dès lors un par­al­lèle entre cette séquence fan­tas­ma­tique et la com­mu­ni­ca­tion déli­rante d’Iselin, qui, comme le développe la suite de l’intrigue, com­posent les deux faces d’un même com­plot visant la bas­cule du pays vers l’autoritarisme. L’omniprésence des médias appa­raît sem­blable à un exer­ci­ce d’hypnose visant à empris­on­ner les per­son­nages dans une image fab­riquée.

Un crime dans la tête (1962)

On retrou­ve cette fig­u­ra­tion d’un enfer­me­ment dans Paiement cash (1986), notam­ment au détour de deux séquences où Har­ry Mitchell (Roy Schei­der), indus­triel à suc­cès, est séquestré par des maîtres-chanteurs. Har­ry se voit for­cé de vision­ner des cas­settes dépeignant ses ébats avec sa maîtresse, puis le meurtre de celle-ci avec une arme lui appar­tenant. Deux « images » sont simul­tané­ment en jeu : en plus de con­stituer une pièce à con­vic­tion con­damnant Mitchell, les enreg­istrements risquent d’écorner la cam­pagne médi­a­tique de sa femme, qui brigue un poste au con­seil munic­i­pal de Los Ange­les. Durant ces longues scènes d’intimidation, Franken­heimer inscrit le reflet d’Harry sur les vidéos dif­fusées. S’opère un phénomène de vam­piri­sa­tion, illus­tré par les plans qui ouvrent et fer­ment la pre­mière séquence : d’abord cadré face au téléviseur, le vis­age d’Harry finit par ne plus appa­raître qu’en réflex­ion sur celui-ci, comme s’il était désor­mais cap­tif de ces ban­des mag­né­tiques.

Paiement cash (1986)

Bataille d’images

Les films de Franken­heimer se sol­dent par ailleurs régulière­ment par des batailles médi­a­tiques. Le dénoue­ment de Sept jours en mai repose sur le pas­sage à l’antenne du prési­dent Lyman (Fredric March) et de son rival Scott – dont le plan con­siste, davan­tage qu’à employ­er une force brute, à s’emparer des réseaux de com­mu­ni­ca­tion (son poste de com­man­de­ment, bardé d’écrans, n’est pas sans évo­quer un stu­dio de télévi­sion). Une fois décou­vert, Scott s’en remet­tra à une allo­cu­tion déci­sive, mais Lyman « dégaine » avant lui, organ­isant une con­férence de presse. Avant même que Scott ne s’avoue vain­cu, l’omniprésence des retrans­mis­sions de son adver­saire indique sa défaite : le prési­dent envahit tous les postes, y com­pris dans la régie du stu­dio de Scott, sig­nant ain­si la vic­toire de Lyman sur le ter­rain des images.

Sept jours en mai (1964)

Plus ardue sera la lutte d’un autre prési­dent, Lyn­don B. John­son, dans Sur le chemin de la guerre (2002), dernière réal­i­sa­tion de Franken­heimer. Pro­duit pour HBO, ce télé­film revêt, à l’aune du par­cours du cinéaste, une impor­tance par­ti­c­ulière. Après les années 1960, la car­rière de Franken­heimer aura con­nu une tra­jec­toire en dents de scie, avant qu’il ne revi­enne finale­ment à la télévi­sion pour aus­cul­ter la décen­nie qu’il a la mieux filmée. Sur le chemin de la guerre retrace pen­dant près de trois heures l’intégralité du man­dat de John­son (Michael Gam­bon), encadrée par deux appari­tions télévisée : l’une après son élec­tion rem­portée haut la main, l’autre après s’être enlisé dans le con­flit au Viet­nam, pour annon­cer qu’il ne se représente pas à la prési­dence. Entre ces deux bornes, le film est ryth­mé par des scènes fig­u­rant le prési­dent devant la télévi­sion, qui traduisent, à mesure que la sit­u­a­tion s’envenime, son échec et son isole­ment crois­sant. Alors qu’il occu­pait lui-même l’antenne en début de film, le voilà con­traint d’assister, jusque dans sa cham­bre, aux inter­ven­tions de ses rivaux. Franken­heimer évac­ue pro­gres­sive­ment les autres per­son­nages des champs-con­trechamps entre John­son et ses écrans ; le prési­dent paraît à son tour enfer­mé dans un monde médi­a­tique chimérique. Même lorsqu’il se rend au Viet­nam, le temps de quelques plans à la tex­ture sim­i­laire à celle des archives util­isées dans le mon­tage, John­son sem­ble davan­tage plonger à l’intérieur des images d’actualité que décou­vrir la réal­ité du ter­rain. Il fau­dra atten­dre la séquence finale pour que se des­sine une porte de sor­tie, matéri­al­isée par un rac­cord dis­cret, mais poignant : face aux caméras, John­son adresse, au moment d’annoncer qu’il renonce à un sec­ond man­dat, un coup d’œil à sa femme. Le plan suiv­ant adopte la direc­tion oblique de ce regard, comme si, en regar­dant briève­ment sa com­pagne, John­son com­mençait enfin à s’extraire du face-à-face médi­a­tique qui ronge son exer­ci­ce du pou­voir.

Sur le chemin de la guerre (2002)

On pense alors, au terme de ce man­dat gâché (John­son n’aura pu men­er la poli­tique pro­gres­siste qu’il souhaitait, la guerre du Viet­nam ayant acca­paré toute son atten­tion), à une plaisan­terie enten­due à la fin du Pris­on­nier d’Alcatraz (1962), qui syn­thé­tise le rap­port con­flictuel que Franken­heimer aura entretenu avec son média d’origine. À la fin des années 1950, Robert Stroud (Burt Lan­cast­er), détenu incar­céré depuis 1909, répond à une ques­tion posée par un jour­nal­iste à l’occasion d’un trans­fert vers un autre péni­tenci­er : « – Est-ce vrai que vous n’avez jamais vu un poste de télévi­sion ? – Oui, mais de ce que j’entends, je n’ai pas man­qué grand-chose. »

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