© Dulac distribution
Albert Serra : « Tardes de soledad est un huis clos conceptuel »
Cet article fait partie du dossier Tardes de Soledad d’Albert Serra

Albert Serra : « Tardes de soledad est un huis clos conceptuel »

  • Entretien réalisé par téléphone le 26 octobre 2024.
  • Albert Serra : « Tardes de soledad est un huis clos conceptuel »

    Esclave des images


    Esclave des images

    Albert Ser­ra nous décrit la méth­ode de tour­nage et de mon­tage de son doc­u­men­taire, qui pro­longe celle de ses dernières fic­tions.

    Com­ment vous êtes-vous retrou­vé à réalis­er votre pre­mier doc­u­men­taire, en choi­sis­sant ce sujet si par­ti­c­uli­er qu’est la tau­ro­machie ?

    J’ai ce pro­jet en tête depuis longtemps. Je l’ai tou­jours con­sid­éré comme un film à part, car je n’avais jusqu’ici jamais réal­isé de doc­u­men­taires. J’aime la direc­tion d’acteurs, créer des choses à la fois réelles et irréelles ; l’idée de suiv­re sim­ple­ment ce qui existe ne m’intéressait donc a pri­ori pas. Mais je savais que si je pou­vais traiter le sujet de la cor­ri­da avec l’expérience accu­mulée sur mes fic­tions – la cap­ta­tion mul­ti-caméras en numérique, l’enregistrement du son, les manip­u­la­tions au mon­tage –, je pour­rais obtenir des images vrai­ment inédites.

    Quand je me suis finale­ment lancé, j’avais en tête l’idée que si je fai­sais un doc­u­men­taire, c’était pour mon­tr­er des choses dif­férentes que dans une fic­tion. À la fin, le spec­ta­teur doit se deman­der – et c’est un indi­ca­teur de la qual­ité du film : « Com­ment ont-ils réus­si à obtenir ces images ? Com­ment les gens face à la caméra ont-ils accep­té d’être filmés, sans fil­tre, dans n’importe quelle sit­u­a­tion ? » En voy­ant le résul­tat, je me dis que j’ai réus­si à aller au-delà de ce qu’est un doc­u­men­taire clas­sique, par le côté con­ceptuel, très men­tal des images.

    C’est donc la rad­i­cal­ité de la cor­ri­da qui vous a séduit ?

    La cap­ta­tion de la réal­ité, dans le cas de la cor­ri­da, a une force com­plète­ment inédite, puisqu’elle est inim­itable avec la fic­tion. On ne peut pas con­cevoir de toutes pièces une image dans laque­lle un homme se retrou­ve en face d’un tau­reau, de la même manière que l’on ne peut pas pré­par­er une cor­ri­da sim­ple­ment pour un film en espérant qu’elle ait l’intensité d’une vraie. Les images doivent être réelle­ment cap­tées pour enreg­istr­er la fatal­ité au cœur de ce spec­ta­cle. De plus, j’aimais l’aspect baroque et très plas­tique du mélange de tous les élé­ments, des cos­tumes, des rit­uels… Je voy­ais bien, en fil­mant Andrés Roca Rey, qu’il y avait de l’espace pour le mys­tère et le rêve. Je retrou­vais les car­ac­téris­tiques qui me sont chères dans la fic­tion, où je suis habitué à manip­uler les images afin que le spec­ta­teur s’interroge sur leur nature.

    Vous filmez un milieu tourné vers la tra­di­tion, qui sem­ble très fer­mé sur lui-même. Com­ment a été accueil­lie votre propo­si­tion d’accompagner Andrés Roca Rey et son équipe dans une telle intim­ité ?

    Je pense que c’est mon tal­ent. Ces gens-là sont très sérieux et intel­li­gents, ils s’exposent aux risques. Dans mon tra­vail, je ne cède jamais à la facil­ité. Ils ont sen­ti cela et ils m’ont fait con­fi­ance. En revanche, lorsqu’ils ont vu le film ter­miné, ils ont émis des réserves con­cer­nant cer­tains élé­ments. J’étais très respectueux de leurs retours, mais je voulais faire le film le plus hon­nête et com­plet pos­si­ble. Évidem­ment, il se peut que le torero, se sachant filmé, ait agi moins vio­lem­ment pour épargn­er l’image de la cor­ri­da. Peut-être aus­si aurait-il préféré que je ne garde que les rush­es des spec­ta­cles desquels il est sor­ti glo­rieux, où on a sen­ti une véri­ta­ble magie. Mais mon objec­tif, en tra­vail­lant à par­tir des images que j’avais filmées – et dont je me sen­tais l’esclave – , c’était de mon­tr­er ce qui était en face de la caméra. Il s’agissait d’être cohérent avec la fatal­ité de la cor­ri­da.

    Cette intim­ité se ressent notam­ment lors des scènes récur­rentes filmées dans le minibus qui les amène ou les rac­com­pa­gne des représen­ta­tions. Com­ment avez-vous, à leurs yeux tout du moins, fait dis­paraître la caméra ?

    C’est un autre de mes tal­ents, la direc­tion d’acteur (rires). J’ai remar­qué, en tour­nant mes films, que lorsque les acteurs sont sous pres­sion, tout est plus intense et ils oublient bien plus facile­ment la caméra. L’équipe d’Andrés Roca Rey est évidem­ment sous une pres­sion per­ma­nente, à cause des risques physiques qu’ils encourent, mais aus­si des juge­ments du pub­lic. Quelques jours avant les cor­ri­das dans les villes impor­tantes, leur impre­sario me dis­ait : « Ils sont de mau­vaise humeur ». On voit bien, dans les plans en voiture, qu’ils ont peur. Cela change tout, et c’est impos­si­ble à manip­uler. Ils ont telle­ment de préoc­cu­pa­tions qu’ils se fichent com­plète­ment de la caméra. C’est une sen­sa­tion extrême de cap­ta­tion sans fil­tre. Sur le tour­nage de mes fic­tions, la pres­sion est plutôt d’ordre artis­tique : l’acteur doit utilis­er son inspi­ra­tion et son orig­i­nal­ité pour offrir une per­for­mance à la caméra que lui seul peut don­ner. Il n’a aucune aide, il est seul face à la caméra et au regard du réal­isa­teur, comme le torero face au tau­reau dans l’arène.

    « La puissance de la vérité »

    Avec quel dis­posi­tif avez-vous cap­té les dif­férentes représen­ta­tions ?

    Nous avons adop­té exacte­ment la même méthodolo­gie que celle de mes films de fic­tion, et c’est pour cela que je me sen­tais à l’aise, car je me con­sid­ère main­tenant comme un expert de cette méth­ode de tour­nage et de mon­tage. Le nom­bre de caméras dépendait de la taille de l’arène. Les grandes cor­ri­das béné­fi­cient d’une retrans­mis­sion en live, comme les matchs de foot­ball. De fait, les meilleurs emplace­ments pour les caméras étaient occupés par celles des chaînes de télévi­sion. Ça nous a oblig­és à utilis­er des posi­tions alter­na­tives, qui ont pro­duit des angles de pris­es de vue intéres­sants. Je pense par exem­ple aux plans sur lesquels on ne voit que le sable et le torero, sans le pub­lic : c’est une com­po­si­tion très forte et mys­térieuse. Cela a créé, en quelque sorte, un huis clos con­ceptuel. Évidem­ment, nous avons dû faire beau­coup de sac­ri­fices au mon­tage ; j’y ai tra­vail­lé, avec deux mon­teurs, pen­dant sept mois, sept jours par semaine.

    Le son de ces spec­ta­cles est égale­ment atyp­ique, car le moin­dre échange entre les pro­tag­o­nistes est intel­li­gi­ble. Com­ment avez-vous procédé à son enreg­istrement ?

    Il s’agit d’un paramètre lié à l’évolution de la tech­nolo­gie. Il y a trois ans, nous n’aurions pas pu tourn­er le film dans les mêmes con­di­tions. Des trans­met­teurs sans fil avec des bat­ter­ies très puis­santes sont apparus récem­ment, ce qui nous a per­mis de les laiss­er allumés de 16h à 22h sans avoir besoin de chang­er les piles comme aupar­a­vant. Ils nous ont don­né un avan­tage incroy­able, car les micro­phones et les trans­met­teurs sont cousus dans les cos­tumes des pro­tag­o­nistes. Il aurait été inen­vis­age­able de devoir chang­er les piles régulière­ment, tant l’installation et le place­ment des micro­phones sont laborieux.

    Le mix­age de cette mul­ti­tude de sources a dû ajouter de la dif­fi­culté à un mon­tage sonore déjà com­plexe. Com­ment s’est déroulée l’articulation entre les dif­férentes phas­es de post-pro­duc­tion sonore ?

    Comme le pub­lic de la cor­ri­da n’apparaît pas dans l’image, nous avons gardé qua­si unique­ment les sons enreg­istrés avec les micro­phones sans fil, qui pro­duisent une intense prox­im­ité en per­me­t­tant d’écouter ce que, d’ordinaire, per­son­ne n’entend. Je voulais con­serv­er cette trace de la cap­ta­tion directe, qu’on ressente la puis­sance de la vérité sonore, ce qui ne m’a pas empêché de pren­dre quelques lib­ertés, d’ajouter des sons arti­fi­ciels qui con­trastent par­fois en sus­ci­tant une sen­sa­tion de fic­tion. Comme pour tous mes films, j’ai trans­for­mé les sons et ajouté des effets bizarres, puis j’ai traité les voix, les sons, la musique au même niveau, comme s’il n’y avait pas de hiérar­chie dra­ma­tique – à la Godard. Il est sou­vent arrivé que l’on fab­rique un son un peu grotesque parce que l’on trou­vait que l’image était trop plate toute seule. Quelque­fois, nous inven­tions même des couch­es de sons sim­ple­ment pour s’amuser, puis on s’y habit­u­ait et on ne pou­vait finale­ment plus s’en pass­er ! Les images filmées sont intéres­santes d’un point de vue plas­tique, mais elles restent très réal­istes, très organiques, tout est telle­ment fort et trans­par­ent que le son fait par­fois un con­tre­poids, qui me sert à provo­quer des sen­sa­tions con­tra­dic­toires. Au con­traire de la plu­part des films tra­di­tion­nels, où le son sert à clar­i­fi­er les infor­ma­tions, je l’ai plutôt util­isé pour les obscur­cir, pour ren­dre les choses plus chao­tiques et mys­térieuses.

    Tra­vaillez-vous sur un nou­veau pro­jet ?

    Oui, une fic­tion sur l’éternelle rival­ité entre la Russie et les États-Unis. Ça se passe au début de la guerre en Ukraine en 2022, même si ce n’est pas le sujet prin­ci­pal. Vous avez vu Rocky ? Et bien, c’est ça.

    Un Rocky filmé en mul­ti-caméras ?

    Si je ne fais pas cer­tains films, per­son­ne ne les fera. C’est ce que j’aime chez cer­tains réal­isa­teurs : je ne pour­rais pas faire un Wang Bing, par exem­ple. Ce film sur la cor­ri­da, soit je le tour­nais, soit per­son­ne. En Espagne, plusieurs réal­isa­teurs ont un con­tact direct avec le milieu de la cor­ri­da et ont le rêve d’en tir­er un doc­u­men­taire. Mal­gré mon intérêt plus faible pour le sujet, j’avais les out­ils psy­chologiques et tech­niques, ain­si qu’une méthodolo­gie, pour le réalis­er. Prenez, par exem­ple, le mon­tage : qui tra­vaille comme moi sept jours sur sept pen­dant neuf mois ? Tout le monde a une famille, des vacances, et la plu­part des réal­isa­teurs ne sont pas mon­teurs eux-mêmes. Je ne suis pas d’accord avec cette façon de faire : il faut que je m’occupe du mon­tage avec mon chef opéra­teur, car nous sommes les seuls à savoir ce que nous avons filmé. Qui fab­rique les films de cette manière ? Je suis des­tiné à pour­suiv­re cette recherche. Je suis un sac­ri­fié du ciné­ma, je tra­vaille pour le bon­heur des autres, pour servir la cause du ciné­ma en offrant quelque chose de sérieux, de sincère.

    Soutenez Critikat

    Critikat est une revue de cinéma associative dont les rédacteurs et rédactrices sont bénévoles.
    Si elle est (et restera) entièrement gratuite, sa production a un coût : votre soutien est précieux pour garantir sa pérennité et son développement (site Internet, vidéos, podcasts...).
    N'hésitez pas à nous soutenir mensuellement si vous le pouvez !

    Hatari — Tardes de soledad
    Hatari — Tardes de soledad
    Tardes de soledad
    Tardes de soledad
    Tardes de Soledad d’Albert Serra
    Tardes de Soledad d’Albert Serra
    46e Cinemed
    46e Cinemed
    Top 10 de l’année 2022
    Top 10 de l’année 2022
    Hatari — Pacifiction
    Hatari — Pacifiction
    Pacifiction
    Pacifiction
    Pacifiction d’Albert Serra
    Pacifiction d’Albert Serra
    « Pacifiction est né de forces contradictoires »
    « Pacifiction est né de forces contradictoires »
    Jour 9 — Tourment sur les îles
    Jour 9 — Tourment sur les îles
    Tourment sur les îles
    Tourment sur les îles
    Liberté
    Liberté