Twin Peaks : The Return | © Showtime
David Lynch est mort, mais il nous restera les cauchemars

David Lynch est mort, mais il nous restera les cauchemars

David Lynch est mort, mais il nous restera les cauchemars


David Lynch laisse der­rière lui une œuvre immense. Au moment de lui ren­dre hom­mage, c’est surtout sa part noire que l’on retient, de Fire Walk With Me à Mul­hol­land Dri­ve, en pas­sant par Lost High­way et ce qui restera peut-être comme son inépuis­able tes­ta­ment : Twin Peaks : The Return.

La peur, la mienne (Lost Highway, Twin Peaks)

J’ai décou­vert Lost High­way à 16 ans, à la Fil­moth­èque du Quarti­er Latin. De David Lynch, je ne con­nais­sais que Ele­phant Man et je rêvais de voir Lost High­way car le titre fig­u­rait, sur Inter­net, en bonne place de plusieurs classe­ments des meilleurs thrillers, aux côtés de Sev­en et d’autres films phares d’une ado­les­cence cinéphile banale. Un ami, que je n’ai pas vu depuis le lycée et qui ne s’intéressait pas vrai­ment au ciné­ma, m’a accom­pa­g­né. Lorsque Robert Blake appa­raît, sans sour­cils, dans la fameuse séquence du télé­phone, nous avons com­mencé à rire comme si c’était la chose la plus drôle que nous ayons jamais vue. Notre hilar­ité imbé­cile, qui a dès lors accom­pa­g­né une bonne par­tie de la séance (nous valant des regards noirs ample­ment mérités de la plu­part des autres spec­ta­teurs), dis­sim­u­lait, comme je l’ai com­pris plus tard, une véri­ta­ble ter­reur. Il ne s’agissait pas d’une sim­ple peur que l’on peut éprou­ver devant un film d’horreur, mais bien d’un effroi fon­da­men­tal : dans les couloirs som­bres arpen­tés par une caméra de vidéo­sur­veil­lance fan­toma­tique, par la dis­tor­sion du son et la super­po­si­tion de dif­férentes réal­ités, je sen­tais que Lynch touchait du doigt l’essence même de la noirceur. Le rire avait beau con­stituer un effi­cace mécan­isme de défense, comme un moyen de relâch­er la pres­sion, je n’avais jamais eu aus­si peur devant un film. Quelques années plus tard, les couloirs de Lost High­way seront rem­placés, dans mes cauchemars, par le sur­gisse­ment d’un sans-abri cou­vert de suie der­rière un din­er dans Mul­hol­land Dri­ve, puis par les hurlements de Lau­ra Dern dans Inland Empire que je rat­trape à l’été 2017, en par­al­lèle de la sor­tie de la troisième sai­son de Twin Peaks. Mais s’il fal­lait garder une seule image, après toutes ces années, qui con­tin­ue à me tétanis­er, ce serait celle d’un homme à la longue chevelure grise escal­adant un canapé pour fix­er la caméra, face à lui, avec un sourire démo­ni­aque. Le décor est typ­ique­ment lynchien : nous sommes à l’intérieur d’un salon d’une famille de la mid­dle class, décoré avec mau­vais goût et baigné par une lumière rosâtre de soap. C’est le foy­er améri­cain par excel­lence, filmé depuis le point de vue de la télévi­sion, dont la caméra occupe ici la place qui lui est tra­di­tion­nelle­ment réservée. L’apparition de Bob, émis­saire du mal, vient en révéler l’envers cauchemardesque, comme pour mon­tr­er que le con­fort famil­ial peut ren­fer­mer un ange de la mort, prêt à sur­gir du fond de la pièce. Ce plan con­stitue prob­a­ble­ment l’image la plus trau­ma­tique de ma vie de spec­ta­teur. Quand Lynch est mort, j’ai d’abord repen­sé à la pro­fonde bon­té qui irrigue son œuvre, à la façon dont The Return con­stitue un tombeau pour ses inter­prètes dis­parus (Cather­ine Coul­son, Miguel Fer­rer, Har­ry Dean Stan­ton…), puis m’est rev­enue cette peur insond­able que je n’éprouvais que devant ses films. « You’ve made my heart so full », glisse Dale Coop­er à Janey‑E et à son fils après avoir enfin recou­vré son iden­tité dans The Return ; à Lynch, je pour­rais dire la même chose, en ajoutant sim­ple­ment : « and my night­mares too ».

Marin Gérard

L’écho de l’accident (Mulholland Drive)

Sur mon étagère se trou­ve un petit Blu-ray avec un livret rouge à l’intérieur. Deux vis­ages de femme s’y détachent sur un fond noir, très noir, taché de palmiers rouges. On y lit, en majus­cules jaunes : Mul­hol­land Dri­ve. La jaque­tte est aujourd’hui usée, le livret se détache et les bor­ds sont écornés, mais le disque fonc­tionne encore. Par­mi les mille choses qui m’ont fait aimer ce film, il y a d’abord sa matière sonore, tan­tôt très con­crète (le four­mille­ment et l’exacerbation de bruits ordi­naires), tan­tôt plus abstraite, qui con­stitue une don­née essen­tielle dans la mise en scène de Lynch.

Ain­si de la scène de l’accident de voiture au début du film. Le calme énig­ma­tique des vio­lons graves de Badala­men­ti est d’abord dis­crète­ment trou­blé par le ron­ron­nement très bas des pneus frois­sant l’asphalte. La berline trans­porte une mys­térieuse femme brune (Lau­ra Ele­na Har­ring), que l’on décou­vre sur la ban­quette arrière. Au moment de son appari­tion, un gron­de­ment sourd et con­tinu vient don­ner à l’image une épais­seur plus inquié­tante encore. Après de longues sec­on­des dans la voiture, Lynch coupe pour mon­tr­er une autre sec­tion de la route : deux nou­velles voitures rem­plies de jeunes en liesse déva­lent à toute vitesse le chemin à con­tre­sens. Or, à mesure qu’ils se font plus nets, leurs cris de joie, mêlés aux moteurs vrom­bis­sants, se trans­for­ment en des hurlements irréels et ter­ri­fi­ants. Un rac­cord bru­tal nous ramène dans la voiture : alors que la jeune femme se voit soudaine­ment men­acée d’assassinat par les con­duc­teurs, un deux­ième plan, cette fois très rapi­de et bru­tal, cadre de nou­veau les voitures qui déva­lent la route. On ne voit presque rien, mais on entend le crisse­ment stri­dent des pneus qui annonce la col­li­sion : un mon­strueux fra­cas métallique d’explosion de moteurs et de cris sat­urés.

La jeune femme s’évade de sa berline éven­trée ; elle est mirac­uleuse­ment indemne. Tout autour d’elle se dis­perse le bruisse­ment fausse­ment calme de la nuit, dont les sons parais­sent rehaussés pour en révéler l’étrangeté : on dis­tingue le chant des gril­lons, la danse d’une flamme échap­pée du moteur, le claque­ment des talons noirs sur la route. Tan­dis qu’elle descend mal­adroite­ment la colline d’Hollywood, la rumeur d’abord loin­taine de la ville tapisse tout l’espace sonore et forme comme un gron­de­ment indis­tinct. De cet acci­dent per­dur­era quelque part l’écho tout au long du film ; le sound design s’attellera à faire enten­dre la dou­blure som­bre des images, cette tex­ture sonore impure dont le grouille­ment révèle la cor­rup­tion à l’œuvre dans le dédale lynchien.

Luca Mon­gai

Un surgissement (Inland Empire)

Se rep­longer dans le ciné­ma de David Lynch au lende­main de sa mort implique de laiss­er ressur­gir des trau­ma­tismes enfouis. Si Mul­hol­land Dri­ve ren­ferme peut-être le plus ter­ri­ble de tous (le fameux sur­gisse­ment de la SDF der­rière le mur d’un din­er), Inland Empire, son ultime film, n’est pas en reste. Dans un espace-temps qui se remod­èle sans cesse au gré du cauchemar car­rol­lien de l’actrice jouée par Lau­ra Dern, chaque scène devient le ter­rain d’une men­ace latente, prête à bondir à tout instant. Jusqu’à naître des per­son­nages eux-mêmes.

Ain­si du dernier sur­gisse­ment du film, qui jail­lit directe­ment d’un vis­age. Dans cette scène, Lau­ra Dern dérive dans un couloir, tan­dis que d’étranges ralen­tis, décadrages et coups de feu désyn­chro­nisés annon­cent la présence d’un spec­tre. Soudain, un bru­tal son aigu souligne une méta­mor­phose ter­ri­fi­ante : le vis­age du revenant a été rem­placé par un mor­ph­ing hor­ri­ble de celui de l’actrice, pour faire advenir un énième dou­ble malé­fique dans la fil­mo­gra­phie du cinéaste, peu­plée de divers dop­pel­gängers. Lynch invente ici un jump scare sin­guli­er, en gref­fant sur la chair même d’un corps une vision d’horreur pour ouvrir un nou­veau ter­ri­toire de ter­reur.

Pierre-Jean Del­volvé

Cris et châtiments (Twin Peaks: Fire Walk with Me)

David Lynch est mort, mais les cris de Lau­ra Palmer réson­nent encore. Pre­quel de la série Twin Peaks, Fire Walk With Me explore le rêve pré­moni­toire de l’agent Dale Coop­er : un an après le meurtre de la jeune Tere­sa Banks, l’histoire va se répéter. La nou­velle vic­time est Lau­ra Palmer (Sheryl Lee), « home­com­ing queen » du lycée dont le vis­age par­fait est régulière­ment défig­uré par des cris d’épouvante. Retraçant sa dernière semaine, le film est une enquête psy­chique pour trou­ver qui est « l’homme der­rière le masque », le fameux Bob qui agresse et hante Lau­ra depuis ses 12 ans. L’inquiétante étrangeté qui tra­verse la série laisse ici place à l’horreur pure. Si Lau­ra est han­tée par ses cauchemars, on ne la voit pour­tant jamais dormir : le film la mon­tre sou­vent dans sa cham­bre, prête à se couch­er ou dans son lit, sans pour autant qu’elle ne ferme les yeux. Les visions de la jeune fille ne sont pas des mau­vais rêves, mais plutôt d’autres modes de réal­ité. Lynch fait advenir un monde que l’on préfère ne pas voir et dont les con­tours sont révélés par des cris stri­dents et impos­si­bles à ignor­er. Le son est ici une rup­ture et mar­que la révéla­tion d’un con­ti­nent enfoui sous le déni et le trau­ma­tisme. Il prend lit­térale­ment toute la place : lorsque Lau­ra se retrou­ve face à face avec Bob dans sa cham­bre, un plan de glotte envahit l’écran, et la caméra s’enfonce dans la bouche de l’homme. Nous n’avons alors d’autre choix que de voir le cri.

À ces hurlements répond le motif du dédou­ble­ment, omniprésent dans le ciné­ma de David Lynch. Le moment où Lau­ra réalise que Bob et Leland, son père, ne sont qu’une seule et même per­son­ne, fait tomber le rideau du déni. La sépa­ra­tion de l’homme en deux fig­ures traduit non seule­ment un trav­es­tisse­ment pour pass­er inaperçu (l’imparable fig­ure du bon père de famille), mais aus­si et surtout notre inca­pac­ité à recon­naitre l’inceste. Mais les mon­stres n’ex­is­tent pas, et der­rière la peur aveuglante, leur vis­age fam­i­li­er et banal se révèle – faisant tomber la pra­tique sépa­ra­tion entre l’homme et le vio­leur, et plus encore entre le père et l’incesteur. C’est le cri qui les réu­nit, lors d’une scène où le « one arm man » con­firme ses doutes : dans la cacoph­o­nie des crisse­ments de la voiture de son père, Lau­ra hurle pour implor­er le silence et faire taire la dis­so­ci­a­tion. Après sa mort, ses yeux pleurent et sa bouche sem­ble sourire à l’ange qui lui tend enfin la main, mais nous n’entendons plus le son de sa voix. Si elle est à présent con­damnée au silence, ses cris restent des traces sonores inou­bli­ables, qui con­tin­ueront à hanter les per­son­nages comme les spectateur.rices. Le ciné­ma de Lynch est comme cet appel dans la nuit, inat­ten­du et pro­fond. Il faut l’entendre et le voir.

Louise Bertin

Dans le laboratoire (Dune)

Dune, le film le plus mal-aimé de David Lynch (qui le reniera d’ailleurs plus ou moins), n’en con­stitue pas moins un for­mi­da­ble lab­o­ra­toire d’expérimentations visuelles. Nom­bre d’entre elles irriguent le reste de son œuvre, en par­ti­c­uli­er Twin Peaks : The Return. Au cours de la troisième sai­son de la série, l’étrange muta­tion de l’agent du FBI Phillip Jef­fries, jadis inter­prété par David Bowie et désor­mais fig­uré par une sorte de théière dont chaque parole libère de la vapeur d’eau, rap­pelle un plan dans Dune de la planète Gie­di Prime, où une gigan­tesque boule pourvue d’une bouche crache une épaisse fumée noire. Sur la même planète, deux lab­o­ran­tins entourant le baron Vladimir Harkon­nen, oreilles et yeux cousus, évo­quent quant à eux la femme sans yeux que ren­con­tre Dale Coop­er au début de l’épisode 3 de The Return – per­son­nage qui habite d’ailleurs un curieux vais­seau en tôle flot­tant dans l’espace… Au milieu de ces ressem­blances trou­blantes, une se détache toute­fois par­ti­c­ulière­ment du lot. Alors qu’il vient de goûter à l’épice, la fameuse sub­stance extraite des pro­fondeurs d’Arrakis, le jeune Paul Atréides (Kyle MacLach­lan) se demande quel effet elle pour­ra bien avoir sur lui. Par un jeu de lents fon­dus, le mon­tage super­pose alors au décor dans lequel il se trou­ve un plan de son vis­age face caméra, les yeux grands ouverts, avant que la vision d’une main ouverte ne lui souf­fle « The sleep­er must awake! » Dif­fi­cile de ne pas y voir une pré­fig­u­ra­tion de la mys­térieuse surim­pres­sion du vis­age de Coop­er (incar­né par le même MacLach­lan) qui con­stitue l’une des acmés de l’avant-dernier épisode. Silen­cieux et immo­bile, son vis­age s’y ani­me soudain pour pronon­cer d’une voix d’outre-tombe, arti­fi­cielle­ment ralen­tie : « We live inside a dream » Chaque nou­veau vision­nage des films de Lynch sem­ble ain­si s’accompagner de la décou­verte de cor­re­spon­dances qui con­fir­ment la pro­fonde organic­ité de son œuvre, dont les com­posantes découlent d’une même matière onirique.

Éti­enne Cimetière-Cano

There is always music in the air (Twin Peaks : The Return)

Quelques jours après avoir appris la dis­pari­tion de David Lynch, je retrou­vais par hasard sa sil­hou­ette dans Beatles’64, le récent doc­u­men­taire que David Tedeschi a con­sacré à la pre­mière tournée améri­caine du groupe. Il appa­raît un instant face caméra, entre deux séquences d’archives filmées à l’époque par les Frères Maysles. Comme d’autres artistes et musi­ciens nés dans les années 1940, le cinéaste se fait le témoin de la Beat­le­ma­nia – et plus large­ment de l’essor des musiques pop­u­laires dans la société améri­caine. Con­traire­ment à d’autres témoignages, Lynch ne par­le pas très con­crète­ment des Bea­t­les ; il explique rapi­de­ment avoir assisté à l’un de leurs con­certs, avant de décrire ce que la musique a tou­jours représen­té pour lui : une puis­sante source d’émotion, com­pa­ra­ble « au feu, à l’eau ou à l’air ». Après l’étonnement (et l’émotion) d’entendre Lynch par­ler de musique dans ce doc­u­men­taire, le huitième épisode de Twin Peaks : The Return m’est revenu en mémoire. Dans Beatles’64, l’arrivée des Bea­t­les aux États-Unis survient peu de temps après l’assassinat du prési­dent John F. Kennedy. Pour la jeunesse améri­caine, les Bea­t­les s’apparentent à des sortes de « messies » venus d’ailleurs, et le rock’n’roll à un rem­part con­tre la vio­lence d’une société meur­trie par la Sec­onde Guerre mon­di­ale. Un autre témoin du doc­u­men­taire, l’écrivain Joe Queenan, déclare d’ailleurs : « That’s what music does, it stops the bleed­ing ».

Cette hémor­ragie, Lynch la fig­ure musi­cale­ment dans le huitième épisode de l’ultime sai­son de Twin Peaks. Le mal qui sévit depuis l’épisode pilote de 1990 ne provient plus seule­ment des con­fins forestiers de la petite ville : il trou­ve sa source dans un évène­ment pré­cis de l’histoire con­tem­po­raine. Alors que, cou­vert de sang, le dou­ble malveil­lant de l’agent Coop­er ressus­cite, une séquence en noir et blanc dévoile le pre­mier essai atom­ique réal­isé le 16 juil­let 1945 par les forces armées des États-Unis, dans le désert du Nou­veau Mex­ique. Les cordes aigües et dis­so­nantes du Thrène à la mémoire des vic­times d’Hiroshima de Krzysztof Pen­derec­ki pré­fig­urent puis accom­pa­g­nent la plongée de la caméra au cœur de l’explosion. L’invention des armes nucléaires con­stitue ici une plaie béante d’où se déversent les fig­ures du mal – incar­nées par des appari­tions menaçantes aux allures de bûcherons ou encore l’hybridation d’un amphi­bi­en avec un insecte ailé. Après le trau­ma­tisme sonore dont résulte cette séquence nucléaire, l’épisode se con­clut une dizaine d’an­nées plus tard, un soir de 1956 : une jeune ado­les­cente rêve de son pre­mier bais­er, tan­dis qu’un mécani­cien répare un moteur et qu’une serveuse net­toie le comp­toir d’un din­er. Tous écoutent pais­i­ble­ment le stan­dard « My Prayer » des Platters[ref]Par un curieux con­cours de cir­con­stances, le ténor de ce groupe vocal des années 1950 s’appelle d’ailleurs David Lynch.[/ref] que dif­fusent des postes de radio. Cette prière musi­cale, men­acée dès les pre­mières paroles par la sil­hou­ette anthracite du bûcheron, est bien­tôt boulever­sée par son intru­sion dans la sta­tion de radio KPJK. Un psaume d’une autre teneur rem­place alors la douce voix du chanteur Tony Williams. Tout en mas­sacrant le disc-jock­ey, le bûcheron psalmodie de sa voix rauque une litanie au micro de la sta­tion. Le court plan dans lequel sa main noir­cie retire brusque­ment le bras de lec­ture de la pla­tine sem­ble fig­ur­er la prop­a­ga­tion du mal à l’œuvre dans Twin Peaks, souil­lant les sen­ti­ments inno­cents qui émanaient de cette séquence musi­cale. Ici, le rem­part forgé par le rock’n’roll ne résiste pas à la vio­lence du monde.

Clé­mence Duhor­nay

 

Les papillons de nuit (Mulholland Drive, Twin Peaks : The Return)

Je me sou­viens très bien de mon pre­mier vision­nage de Mul­hol­land Dri­ve, et pour cause : il s’agit de ma ren­con­tre avec le ciné­ma de David Lynch. Dès les pre­mières min­utes, une image en par­ti­c­uli­er m’a ensor­celé : cette femme encore anonyme (inter­prétée par Lau­ra Hele­na Har­ring) qui porte son regard sur le paysage noc­turne de Los Ange­les en con­tre­bas. Désori­en­tée, elle cherche du regard une des­ti­na­tion, puis se décide à descen­dre vers ce quadrillage infi­ni de lignes lumineuses, que nous con­nais­sons pour être l’un des plus célèbres panora­mas de la ville cal­i­forni­enne. Elle quitte alors la route d’un pas chance­lant et s’enfonce dans les brous­sailles, comme hyp­no­tisée. Les films de David Lynch sont peu­plés de ces per­son­nages qui, tels des papil­lons de nuit, sont irrémé­di­a­ble­ment attirés par la lumière et finis­sent par se brûler les ailes à son con­tact. Tou­jours dans Mul­hol­land Dri­ve, la jeune actrice Diane (Nao­mi Watts), en Icare con­tem­po­raine, se retrou­ve con­sumée par la décep­tion et la haine, pour s’être approchée trop près du « soleil » hol­ly­woo­d­i­en. Et que dire de cette ter­ri­fi­ante créa­ture tapie der­rière le din­er sur Sun­set Boule­vard et qui hante le film : n’a‑t-elle pas elle-même le vis­age entière­ment cal­ciné ?

Ce rap­port tox­ique à la lumière et au feu, comme une allé­gorie de la dual­ité du rêve améri­cain (un mirage miroi­tant qui se trans­forme en cauchemar lorsqu’on s’en approche), sem­ble obséder jusqu’aux per­son­nages sec­ondaires qui peu­plent le monde dess­iné par David Lynch. Je repense notam­ment aux woods­men de la dernière sai­son de Twin Peaks, qui errent tels des zom­bies et posent, en boucle, cette unique ques­tion : « Got a light ? ». C’est dans cette même sai­son 3 que Lynch nous pro­pose un plon­geon au cœur de la lumière la plus ter­ri­fi­ante qui soit. Par un lent trav­el­ling avant, nous nous appro­chons de la toute pre­mière explo­sion atom­ique, qui eut lieu dans le désert du Nou­veau-Mex­ique en 1945 (soit un an seule­ment avant la nais­sance de Lynch). Filmé de la sorte, cet événe­ment prend des atours mythiques, comme un acte fon­da­teur de l’Amérique con­tem­po­raine, d’où irradie une aura aus­si fasci­nante que tox­ique. La caméra se rap­proche d’elle encore et encore, comme l’ont fait tant de per­son­nages aupar­a­vant, et porte finale­ment notre regard par-delà les flammes. Der­rière elles, dans un bouil­lon­nement obscur, les élé­ments se déchaî­nent et d’innommables créa­tures sur­gis­sent. Face à la toute-puis­sance de cette énergie noire, on serait ten­té de croire que tout est per­du. Les armes pour y résis­ter sont pour­tant à notre portée, nous rap­pelle Lynch : dans Twin Peaks, un sim­ple geste d’empathie peut suf­fire à repouss­er, du moins tem­po­raire­ment, les forces les plus mal­faisantes. Sans par­ler de la cher­ry pie, bien enten­du, qui reste le meilleur remède pour faire face à la noirceur du monde.

Adrien Mit­ter­rand-Munch

Deux visages de l’enfance (Twin Peaks : The Return, épisode 11)

Au début d’Inland Empire, l’énigmatique voi­sine de Nik­ki Grace lui racon­te une « vieille légende » : « Un petit garçon sor­tit pour jouer. Lorsqu’il ouvrit la porte, il vit le monde. En fran­chissant le seuil, il provo­qua un reflet. Le Mal était né et il suiv­it le garçon. » L’enfance chez Lynch est sou­vent le théâtre de telles scènes prim­i­tives. Lorsque l’on mon­tre le por­trait de Bob à Leland Palmer dans la sai­son 2 de Twin Peaks, celui-ci racon­te l’avoir déjà ren­con­tré dans sa jeunesse, alors qu’il séjour­nait dans une mai­son de vacances : la cor­rup­tion de son âme, qui le con­duira à son tour à détru­ire celle de sa fille Lau­ra, dat­erait ain­si de ses plus jeunes années.

Deux autres enfants font une appari­tion des plus per­tur­bantes au beau milieu de l’épisode 11 de The Return. Sur­pris par un coup de feu qui brise une vit­re du Dou­ble R, Bob­by sort dans la rue pour décou­vrir l’origine du tir : un jeune garçon a acci­den­telle­ment ouvert le feu après avoir trou­vé un pis­to­let lais­sé par son père à l’arrière de la voiture. Le regard du shérif adjoint se pose sur l’enfant qui, adossé à la por­tière avec une main sur la hanche, regarde frontale­ment la caméra. Habil­lé en mil­i­taire comme son père red­neck, ce petit clone adopte devant l’objectif une pos­ture un peu absurde, figeant pen­dant quelques sec­on­des le cours de la série pour la trans­former en une pho­togra­phie de Diane Arbus. Cette sus­pen­sion inat­ten­due, aus­si comique qu’inquiétante, nous prend à témoin à tra­vers ce regard caméra sans pour autant que sa sig­ni­fi­ca­tion ne soit explic­itée par un développe­ment nar­ratif. L’image char­rie ain­si avec elle une cul­ture vir­iliste et pro-arme améri­caine (The Return est dif­fusé quelques mois après la pre­mière élec­tion de Trump), voire même le sou­venir des tueries dans les écoles.

Cette irrup­tion se cou­ple par ailleurs à celle d’une autre enfant quelques plans plus tard. Alors que l’incident a occa­sion­né un embouteil­lage, une femme ne cesse de klax­on­ner avant de vocif­ér­er longue­ment con­tre Bob­by. On la croit d’abord seule au volant, quand sur­git de la pénom­bre du cadre une petite fille sur le siège adja­cent. Le plan sem­ble alors provenir d’un film d’horreur : les bras en avant, les yeux révul­sés en arrière, elle se vom­it dessus en s’approchant très près de la caméra. Les vocif­éra­tions de sa mère reflè­tent alors les réac­tions ambiva­lentes du spec­ta­teur ; d’abord un hébéte­ment, lorsqu’elle s’en prend de façon comique à Bob­by (« What are you doing?! We’re try­ing to get home! », comme en écho à la récep­tion d’une sai­son 3 qui préfère per­dre son pub­lic que de cul­tiv­er la nos­tal­gie des pre­mières saisons), puis un effroi, au moment où elle hurle sans dis­con­tin­uer devant les con­vul­sions de sa fille, que l’on croirait tirées d’un film de zom­bie ou de pos­ses­sion. Si l’image se révèle si trou­blante, c’est aus­si parce que son mou­ve­ment sem­ble man­i­fester un appel à l’aide, adressé aux adultes en face d’elle, mais aus­si aux spec­ta­teurs. L’ensemble de la séquence con­dense de fait les deux faces de l’enfance chez Lynch : l’une menaçante et déjà per­due, l’autre sup­pli­ciée devant les yeux d’adultes impuis­sants. Que ce soit par le regard caméra ou en plaquant son vis­age con­tre l’ob­jec­tif, ces deux fig­ures nous pren­nent à par­tie, révélant par la même occa­sion la façon sin­gulière dont le poli­tique se noue à l’univers lynchien. Le monde con­tem­po­rain s’y recom­pose dans des images-ora­cles, mêlant les reg­istres les plus divers, comme des aver­tisse­ments des­tinés à nous met­tre en alerte pour bris­er le cycle du mal, afin qu’il ne puisse plus se repro­duire (« It is hap­pen­ing again ») et préserv­er les généra­tions futures. On pense alors à une phrase de Tarkovs­ki (un autre cinéaste-ora­cle) écrite dans Le Temps scel­lé : « La grandeur et l’ambiguïté de l’art est de ne rien prou­ver, de ne rien expli­quer, de ne pas don­ner de solu­tion, même s’il adresse des signes d’avertissement comme : “Atten­tion ! Radi­a­tion ! Dan­ger de mort !” (…) Les chefs‑d’œuvre sont des sig­naux de dan­ger dans un champ de mines. »

Robin Vaz

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