© Météore Films
Law and Order
Cet article fait partie du dossier Frederick Wiseman, il était une fois l’Amérique

Law and Order

de Frederick Wiseman

  • Law and Order
  • États-Unis1969
  • Réalisation : Frederick Wiseman
  • Image : William Brayne
  • Son : Frederick Wiseman
  • Montage : Frederick Wiseman
  • Production : Zipporah Films
  • Distributeur : Météore Films
  • Date de sortie : 11 septembre 2024
  • Durée : 1h21

Law and Order

de Frederick Wiseman

Que fait la police ?


Que fait la police ?

Assas­si­nat de Mar­tin Luther King puis de Robert Kennedy, émeutes raciales embras­ant le pays et cam­pagne prési­den­tielle cen­trée sur les pou­voirs régaliens… Le con­texte de 1968 dans lequel le jeune Fred­er­ick Wise­man, qui n’a alors signé que deux films (Titi­cut Fol­lies et High School), réalise Law and Order est pour le moins imposant et sem­blait appel­er à un doc­u­men­taire abrasif sur la police, surtout qu’il s’achève – chose rare chez le natif de Boston – sur les images télévi­suelles d’un meet­ing de Richard Nixon, au cour duquel le futur prési­dent utilise le slo­gan qui donne son titre au film. Mais pour son troisième doc­u­men­taire, Wise­man suit déjà une ligne claire qui pré­fig­ure une œuvre d’une grande cohérence. À l’exception du seg­ment final, qui ouvre le réc­it sur l’actualité poli­tique états-uni­enne, le film s’intéresse avant tout aux rues d’Admiral Boule­vard, l’un des quartiers sous ten­sion de Kansas City, que le cinéaste sil­lonne durant six semaines à bord de plusieurs voitures de police. Aus­si court (1h21) qu’intense, le film paraît s’écrire et se réin­ven­ter au gré des sit­u­a­tions très dif­férentes aux­quelles sont con­fron­tés les agents. Voilà ce qui frappe peut-être en décou­vrant le film aujourd’hui, au regard des derniers doc­u­men­taires, très struc­turés, du cinéaste : erra­tique et frag­men­té, Law and Order est un film para­doxale­ment désor­don­né, où l’on peine à se repér­er.

Pro­posant des séquences beau­coup plus brèves qu’aujourd’hui, Wise­man embrasse pleine­ment la mobil­ité de son sujet, s’arrêtant dans les sta­tions de police ou près des habi­ta­tions pour mieux repar­tir avant même que les con­flits qui s’y présen­tent ne s’achèvent véri­ta­ble­ment. Le tra­vail de la police s’affirme comme un labeur sou­vent inac­com­pli : une arresta­tion aboutit à une libéra­tion immé­di­ate, un enfant per­du est ramené au poste sans que l’on ne sache s’il a pu être ren­voyé chez ses par­ents, un con­flit con­ju­gal très vio­lent débouche sur un statu quo, etc. « On ne peut rien faire pour vous » affirme par exem­ple l’un des agents à un père insis­tant qui refuse de per­dre la garde de sa fille après s’être con­fron­té au nou­veau con­joint de son ex-com­pagne. Plutôt que de rétablir l’ordre, la police passe le plus clair de son temps à tem­po­ris­er ou à sim­ple­ment occu­per l’espace pub­lic dans une logique de représen­ta­tion. C’est l’une des colonnes vertébrales du ciné­ma doc­u­men­taire de Wise­man : les indi­vidus, d’autant plus s’ils sont les garants d’une quel­conque autorité, jouent un rôle ana­logue à celui d’un comé­di­en. Cos­tumes, gestes, répliques : chaque détail compte pour ten­ter de légitimer un usage de la force dis­pro­por­tion­né à l’égard d’une pop­u­la­tion mal­traitée qui, bien sou­vent, cherche à se défendre tant bien que mal. Il en va ain­si de l’une des séquences les plus longues du film, con­sacrée à la recherche puis à la cap­ture d’un délin­quant mineur qui vient de van­dalis­er une voiture. Son arresta­tion, qui a lieu sous les yeux de tout le quarti­er sidéré, relève de la mise en scène : les policiers sont amenés à répon­dre avec fer­meté à ses invec­tives et à jouer les gros bras tout en prenant leur temps, his­toire que cela se voit. Écrasé et menot­té sur le capot d’un véhicule de police, l’adolescent sait autant que les agents que ce qui se joue ici est une ques­tion d’image et de démon­stra­tion de force. Pris en défaut, il ne lui reste qu’à préserv­er sa fierté en provo­quant ses bour­reaux.

C’est sans doute en cela que le film, plutôt que de chercher volon­taire­ment à « être poli­tique », le devient : par l’observation minu­tieuse de cour­tes sit­u­a­tions fondées sur une dialec­tique regardant/regardé syn­théti­sant un ensem­ble de rap­ports de force (entre policiers et civils, et surtout entre Noirs et Blancs). Qui regarde qui ? Qui se trou­ve sur les planch­es et dans l’audience ? Qui con­trôle vrai­ment la mise en scène du réel ? Law and Order est un exem­ple de cop­watch­ing avant l’heure. En témoigne sa séquence la plus mar­quante, celle de l’arrestation bru­tale d’une pros­ti­tuée étran­glée par un polici­er qui – cela en dit long – n’a que faire du tour­nage se déroulant au moment de son indé­ni­able bavure. Il s’agit de la scène la plus crue et sen­sa­tion­nal­iste du film, qui trou­ve ailleurs sa beauté dans un reg­istre plus mod­este, en sai­sis­sant de micro gestes soule­vant une émo­tion inat­ten­due. Sur le siège pas­sager d’une voiture de police, la caméra filme à un moment don­né un échange entre un polici­er à la recherche d’un jeune homme et une poignée d’enfants qui errent sur le trot­toir. En apparence anodine, leur con­ver­sa­tion est le théâtre d’une inter­ac­tion au départ asymétrique, où le polici­er appa­raît jouir de pleins pou­voirs sur les pas­sants. Mais briève­ment, les mains posées par les enfants sur la por­tière out­repassent la fron­tière qui scinde la scène en deux : ici, la police est non seule­ment regardée de très près, mais elle appa­raît aus­si pro­vi­soire­ment sous con­trôle, rap­pelée à l’ordre par des fig­ures encore inno­centes.

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