Le Professeur de Valerio Zurlini | © Pathé
Alain Delon, Je est un autre

Alain Delon, Je est un autre

Alain Delon, Je est un autre

Delon en six stations


Delon en six stations

Le décès d’Alain Delon a fait ressur­gir les nom­breuses ambiva­lences de l’homme et de l’acteur – con­ser­va­teur à la ville tout en étant l’une des incar­na­tions de la moder­nité ciné­matographique d’après-guerre ; vir­il mais frag­ile ; doté d’un vis­age d’une extrême beauté qui aura toute­fois beau­coup servi dans ses rôles de masque mor­tu­aire, etc. Delon fut à la fois une fig­ure hyper con­sciente d’elle-même (cette drôle d’habitude qu’il avait prise de par­ler de lui à la troisième per­son­ne) et dépos­sédée de sa pro­pre iden­tité, que les cinéastes ayant croisé son chemin (en par­ti­c­uli­er Melville, Godard, Vis­con­ti, Zurli­ni, Losey) ont par­ticipé à frag­menter. Retour en quelques sta­tions sur celui qui fut, peut-être, le plus grand acteur français de sa généra­tion.

Le Guépard : Miroir, mon beau miroir

L’apparition de Delon dans Le Gué­pard résume en par­tie sa per­sona d’homme à deux têtes. C’est le matin, le Prince Sali­na (Burt Lan­cast­er) com­mence à se ras­er face à un petit miroir. La caméra est dis­posée de sorte que l’on ne voit pas son reflet, car la sur­face réfléchissante est des­tinée à accueil­lir celui d’un autre : « Bon­jour, mon oncle ! » s’exclame Tan­crède. Le vieux félin voit alors son vis­age rem­placé par celui d’un jeune loup. Dans la foulée de cette sub­sti­tu­tion ini­tiale, la séquence orchestre un duel sym­bol­ique entre les per­son­nages, deux faces d’une même pièce, deux branch­es d’un même arbre généalogique con­fron­té aux bour­rasques du Risorg­i­men­to. La scène, piv­ot de l’intrigue, acte égale­ment avant l’heure un pas­sage de relais entre l’oncle et son neveu. D’ailleurs, une autre sub­sti­tu­tion s’opère en son sein : si la séquence s’ouvrait sur le chien de Sali­na assoupi, qu’un mou­ve­ment de caméra reli­ait à son maître, elle finit sur le même ani­mal, désor­mais plein de fougue, qui suit Tan­crède et le retient par la manche, pour qu’il aille saluer sa famille avant de par­tir pren­dre les armes et défendre la cause de la République. Bien qu’il incar­ne ici un avatar de la jeunesse con­quérante, Delon est déjà dou­ble : le jeune pre­mier est le pen­dant du patri­arche cré­pus­cu­laire, réu­nis en une même fig­ure bifronte.

Un Flic : Le policier et la morte

Troisième et dernière col­lab­o­ra­tion avec le réal­isa­teur du Samouraï (qui dis­paraî­tra pré­maturé­ment quelques mois après la sor­tie du film), Un Flic n’est ni un Melville très aimé (c’est un tort), ni celui dans lequel Delon occupe la place la plus cen­trale. Le cinéaste y par­fait pour­tant le por­trait de l’acteur comme une fig­ure arrachée à l’ombre, déjà un pied dans la tombe. Tan­dis que le film com­mence au fond sans lui, par un braquage sur la côte vendéenne, Cole­man sil­lonne les rues de Paris et ses enclaves inter­lopes. Dans un cru­el épi­logue, le per­son­nage sera comme con­damné à arpen­ter inlass­able­ment ce pur­ga­toire baig­nant dans un bleu mor­tifère. Mais avant cela, il suf­fit d’une scène, située au début du réc­it, pour que Melville fasse déjà craque­l­er l’impeccable main­tien du com­mis­saire, qui tombe sur le cadavre d’une pros­ti­tuée dans un hôtel ser­vant con­join­te­ment de tripot et de lupa­nar. De manière éton­nante, le découpage organ­ise une symétrie entre la morte et le polici­er, au gré d’une série de champs-con­trechamps sin­guliers à plus d’un titre. D’abord, parce que la caméra ne part pas de celui qui regarde (le flic), mais de la pros­ti­tuée et de ses yeux sans vie. Ensuite, parce que le cadrage bas­cule soudaine­ment : ini­tiale­ment latéral (les deux per­son­nages sont vus de pro­fil), le champ-con­trechamp devient frontal. Enfin, parce que Melville fait rapi­de­ment bégay­er cette curieuse inter­ac­tion, en insis­tant par deux fois sur le vis­age de la pros­ti­tuée. Lorsque Delon plonge ses yeux bleus dans ceux de la dépouille (et dans les nôtres), c’est comme s’il con­tem­plait un miroir lui ren­voy­ant un reflet peu amène de lui-même – à moins qu’il ne se rende compte que c’est lui qui reflète la défunte. Cet échange de regards se fait alors le théâtre d’une épiphanie macabre aus­sitôt refoulée par Cole­man, qui détourne le vis­age et reprend sa rou­tine poli­cière : il est un mort-vivant.

Le Professeur : danse, contredanse

Encore une scène muette, encore un film dans lequel on n’entend pas la véri­ta­ble voix de Delon (qui fut sou­vent post­syn­chro­nisé en ital­ien), encore un champ-con­trechamp qui dépos­sède un per­son­nage de lui-même. Daniele, un pro­fesseur de lit­téra­ture tout juste débar­qué à Rim­i­ni, regarde Van­i­na, son élève, danser dans les bras de son ombrageux amant. En retrait, vivant son élan pas­sion­nel par procu­ra­tion, Daniele est alors un bloc immo­bile sur lequel vien­nent s’imprimer les couleurs de la piste de danse, alter­na­tive­ment bleu et rouge, coupant son vis­age en deux. Là aus­si, le vis­age de Delon appelle à une symétrie des formes, un dézoom dans le champ en entraî­nant un autre dans le con­trechamp, pour fig­ur­er suc­ces­sive­ment le regard du per­son­nage et le tour­ment qui l’habite. Mais si la scène est aus­si belle, c’est qu’elle organ­ise par ailleurs une con­tre-action en son cœur : Van­i­na ne fait pas qu’embrasser son com­pagnon ou danser avec lui, elle étreint aus­si en pen­sée Daniele ; par un regard, c’est dans ses bras qu’elle se pro­jette. Delon, lui, ne fait rien. Ou plutôt, il fait tout pass­er par l’intensité de son vis­age, bal­ayé par les feux de la pas­sion.

Monsieur Klein : Le Château

Robert Klein était fait pour être joué par Delon : c’est l’histoire d’un homme courant après son ombre (et sa pro­pre chute), d’un séduc­teur dépouil­lé de sa superbe. Le cra­puleux marc­hand d’art, qui fait son beurre de la per­sé­cu­tion des juifs dans un Paris à l’aube de la rafle du Vél’ d’Hiv, se voit pris dans les rets d’un monde authen­tique­ment kafkaïen où il est con­fon­du avec un homonyme juif qui paraît être partout et nulle part à la fois. D’ailleurs une scène, mag­nifique, se tient dans un château. Un panoramique accom­pa­gne la voiture con­duisant Klein vers une vaste demeure où il espère pro­gress­er dans son enquête : c’est comme si le per­son­nage, en tra­ver­sant le pont qui le mène à sa des­ti­na­tion, péné­trait à l’intérieur d’un inquié­tant tableau. Losey amorce alors une séquence qui tranche avec le reste de sa mise en scène : la caméra épouse le point de vue sub­jec­tif de Klein et longe, en une seule prise, un long couloir dont les murs affichent la trace de tableaux fraîche­ment retirés (com­pren­dre : les pro­prié­taires sont prob­a­ble­ment juifs et ont dû ven­dre eux aus­si leurs biens les plus pré­cieux). Le tout baigne dans une musique d’abord inquié­tante, puis plus fes­tive, dont on com­prend, à mesure que la caméra avance, qu’elle provient d’une salle où sont réu­nis plusieurs con­vives. Con­trechamp implaca­ble : au mou­ve­ment clau­di­cant du précé­dent plan-séquence se sub­stitue alors un trav­el­ling à la flu­id­ité par­faite, qui suit une chaîne de regards cir­con­spects sur Klein. À mesure que la caméra glisse, les têtes se tour­nent de con­cert, jusqu’à ce que l’hôte des lieux accueille le nou­v­el arrivant. Klein n’est jamais alors apparu aus­si petit et engoncé dans son cos­tume que dans ce plan-ci : redou­blé par son ombre, sur­cadré par une porte vit­rée et les lignes du cadre, le voilà pris au piège de sa pro­pre obses­sion à con­naître le vis­age de cet autre qui porte son nom.

Nouvelle vague : le ressac

Qua­torze après Losey, c’est au tour de Godard de dédou­bler Delon. Avec Plein Soleil et Mon­sieur Klein, Nou­velle vague est d’ailleurs le film de l’acteur qui exploite le plus directe­ment ce motif de la bicéphal­ité, puisqu’il joue ici deux frères, un pour chaque moitié du film – à moins qu’il s’agisse d’un seul et même per­son­nage. Après une pre­mière par­tie qui met en échec la per­sona habituelle de Delon – Roger Lennox est pas­sif, replié sur lui-même et « fait pitié », comme il le dit lui-même à l’un des indus­triels qui tra­vaille avec sa riche épouse –, une scène mar­que l’avènement de son véri­ta­ble « retour ». Mer­veilleuse idée de Godard de malmen­er l’image de Delon pour in fine mieux la faire revenir, lit­térale­ment d’outre-tombe, d’abord comme une sil­hou­ette se reflé­tant sur la sur­face d’un étang (et accom­pa­g­née d’une cita­tion rim­bal­di­enne sur fond noir – « Je est un autre »), puis par une marche tri­om­phante près des rives du Lac Léman, où Roger s’est noyé. Ce dernier est devenu Richard, homme de poigne impec­ca­ble­ment peigné, dont l’ombre reprend pos­ses­sion de la mai­son dont il fut chas­sé. La vague nou­velle, c’est lui : Godard sort la star de sa zone de con­fort pour lui offrir la pos­si­bil­ité d’un ressac.

Coda - Rocco et ses frères : la crucifixion

Pour ter­min­er, rem­bobi­nons. Vis­con­ti, de nou­veau : Delon joue Roc­co Paron­di, per­son­nage à la fois cen­tral et périphérique, à la fougue con­tenue et au regard mélan­col­ique, un dou­ble posi­tif du som­bre Simone (Rena­to Sal­va­tori), son grand frère tumultueux. C’est ce dernier qui devait devenir boxeur, et c’est à lui que Nadia (Annie Girar­dot) a d’abord don­né ses bras. Quand le ben­jamin s’élève, l’aîné s’effondre ; les posi­tions se ren­versent, les frères se brouil­lent, Roc­co sac­ri­fie son amour face au dés­espoir de Simone. L’acmé du film entérine le pacte secret qui lie les deux frères enne­mis : alors que Roc­co pré­pare un com­bat de boxe, Simone, en mon­tage par­al­lèle, retrou­ve la trace de Nadia, qui a repris sa vie de pros­ti­tuée après la fin vio­lente de sa romance avec le plus jeune des Paron­di. Tout pointe que Simone n’est plus que l’ombre de lui-même, en même temps qu’il est l’ombre de Roc­co : Vis­con­ti rac­corde le boxeur, sur­cadré par un miroir, avec le reflet de l’aîné sur un cours d’eau. La séquence repose dans son ensem­ble sur un principe de mimétisme : la lutte sur le ring de Roc­co se cou­ple au corps-à-corps des anciens amants, Nadia fuyant les bras de Simone. Jusqu’à ce que ce dernier, pris de rage, dégaine un couteau. La jeune femme, dans un geste chris­tique et énig­ma­tique, ouvre alors les bras pour accueil­lir l’étreinte mor­tifère. Cru­auté du mon­tage : Vis­con­ti revient alors sur le match de boxe, et attend que Roc­co décroche un upper­cut à son adver­saire pour rac­corder sur le geste meur­tri­er de Simone et l’agonie de Nadia. Les deux frères auront con­tribué ensem­ble à sa cru­ci­fix­ion. La scène traduit par ailleurs une spé­ci­ficité récur­rente de Delon : à rebours de l’image égo­cen­trique que l’on peut se faire d’un « grand acteur », autour duquel tout s’organise ou qui invente son film à l’intérieur du film, il a sou­vent joué en miroir de, et plus spé­ci­fique­ment en miroir d’un autre qui serait le con­trechamp ou le pro­longe­ment de lui-même. Ce chem­ine­ment peut induire une forme de fausse pas­siv­ité : dans ses meilleurs films, Delon paraît comme laiss­er la mise en scène s’imprimer sur lui, pour son­der la brisure qu’il ren­ferme.

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