© Warner Bros. France
Trap
  • Trap
  • États-Unis2024
  • Réalisation : M. Night Shyamalan
  • Scénario : M. Night Shyamalan
  • Image : Sayombhu Mukdeeprom
  • Montage : Noëmi Preiswerk
  • Musique : Herdĭs Stefănsdŏttir
  • Producteur(s) : M. Night Shyamalan, Marc Bienstock, Ashwin Rajan
  • Production : Blinding Edge Pictures
  • Interprétation : Josh Hartnett (Cooper Adams), Ariel Donogue (Riley Adams), Saleka Shyamalan (Lady Raven), Hayley Mills (Dr. Josephine Grant), Alison Pill (Rachel Adams)...
  • Distributeur : Warner Bros. Pictures
  • Date de sortie : 7 août 2024
  • Durée : 1h45

Mon père, ce salaud ?


Mon père, ce salaud ?

Trap se fonde sur un stupé­fi­ant effet de miroir au sein de la fil­mo­gra­phie de M. Night Shya­malan. Dans Incass­able, David Dunn, sim­ple agent de sécu­rité d’un stade de Philadel­phie, décou­vrait peu à peu qu’il était un super-héros, sous les yeux émus et emplis de croy­ance de son fils. Près de vingt-cinq ans plus tard, Trap prend lui aus­si place en par­tie dans un stade, mais ren­verse rad­i­cale­ment cette dynamique nar­ra­tive : alors qu’il accom­pa­gne sa fille Riley au con­cert de Lady Raven (une pop star jouée par la chanteuse Sale­ka, fille du cinéaste), Coop­er (Josh Hart­nett) se rend compte que le lieu est cerné de policiers lancés à sa recherche – sous son cos­tume de « good dad » et de pom­pi­er servi­able, il est en réal­ité un tueur en série que la presse a bap­tisé « le Bouch­er ». Dans cette souri­cière, son objec­tif devient dou­ble : se fau­fil­er bien sûr entre les mailles du filet, mais aus­si retarder le plus pos­si­ble le moment inévitable où Riley décou­vri­ra qui il est réelle­ment, à savoir un mon­stre froid, bru­tal et déter­miné. À « mon père ce héros »[ref]C’est d’ailleurs ain­si qu’Emmanuel Bur­deau titrait, dans les Cahiers du ciné­ma, sa cri­tique d’Incass­able en 2000.[/ref] s’est donc sub­sti­tué un « mon père ce salaud », par un retourne­ment d’une per­ver­sité et d’une ambiva­lence ouvrant un ter­rain de jeu nou­veau pour Shya­malan. Car le masque de Coop­er n’en est qu’à moitié un ; le per­son­nage tient plutôt du bifront, qui tente tant bien que mal, comme il le con­fiera dans l’une des dernières séquences, de cloi­son­ner con­scien­cieuse­ment les deux pans de son exis­tence. La mise en scène de Shya­malan, essen­tielle­ment artic­ulée autour de dédou­ble­ments (faux split-screens, seg­men­ta­tion en deux des espaces, mon­tage qui retran­scrit le dou­ble jeu per­ma­nent de Coop­er) ne cesse pour­tant de les super­pos­er, dans une frénésie ludique par endroits véri­ta­ble­ment trou­blante.

Ain­si d’une scène où, grâce à son astuce démo­ni­aque, Coop­er parvient à faire mon­ter Riley sur scène pour danser avec Lady Raven. Se joue alors une tri­an­gu­la­tion du regard de Coop­er : il est à la fois un père sincère­ment ravi qui con­tem­ple sa fille réalis­er son rêve, un crim­inel gar­dant un œil sur les allers et venues des policiers dans les couliss­es, et un assas­sin pris d’un intérêt macabre pour une poten­tielle proie. L’intérêt du film tient autant à cet embranche­ment de pul­sions con­traires qu’à une manière de fig­ur­er un con­flit de mise en scène entre, d’un côté, le piège polici­er cha­peauté par une pro­fileuse sem­blant avoir bien cerné la per­son­nal­ité de Bouch­er, et la mal­ice du (dé)traqué, qui ne cesse d’inventer des dis­posi­tifs à l’intérieur du dis­posi­tif, afin de trou­ver une porte de sor­tie. Sur ce point, Shya­malan n’a pas per­du la main : les portes, cloi­sons, embra­sures ou encore les arêtes des couloirs du stade devi­en­nent la matrice d’une frag­men­ta­tion du décor dont tire par­ti le per­son­nage, à la fois par son habil­ité de comé­di­en et par son regard, qui trou­ve par­fois un angle, une voie ou un trou à exploiter.

Split

Ce qui étonne, en revanche, tient à la manière dont le film, à l’image de Coop­er, paraît tirail­lé entre deux pôles – une comédie noire et un mélo­drame famil­ial, pour faire vite –, au risque de rester un brin en deçà de son poten­tiel. Depuis trois films, Shya­malan agence ses réc­its autour de con­cepts très promet­teurs, qui font jail­lir un champ de pos­si­bles (les expéri­men­ta­tions iné­gales de Old) en même temps qu’ils ne cade­nassent l’élan de sa mise en scène en faisant de ces par­tis pris scé­nar­is­tiques une fin en soi. La force théorique de Trap tient pour­tant moins dans le high con­cept du con­cert qu’à la bombe à frag­men­ta­tion que con­stitue la présence de sa fille – la mon­tée de ten­sion du thriller se dou­ble d’un sus­pense émo­tion­nel, Riley ne ces­sant de s’alarmer que son père se com­porte de manière de plus en plus « bizarre ». Or cette bizarrerie n’ouvre jamais tout à fait sur le gouf­fre intime que lais­sait augur­er le cadre du réc­it, mais tient plutôt d’une drô­lerie macabre incar­née par un Josh Hart­nett qui s’amuse beau­coup. « Mon père ce salaud », oui, mais un salaud rigo­lo, qui emmène le film vers une zone inter­mé­di­aire comi­co-hor­ri­fique dont il faut recon­naître la sin­gu­lar­ité, même si elle empêche le film de s’envoler tout à fait. On ne pour­ra reprocher à Shya­malan d’être un scé­nar­iste trop rigide : s’il casse à un moment la dynamique de son huis clos, c’est juste­ment pour embrass­er un mariage de tons et de gen­res, chang­er de point de vue (un mini-remake de Split dans une salle de bain, où Coop­er reste hors champ, puis au seuil de la porte), mul­ti­pli­er les sit­u­a­tions et les idées de séquences. Mais ce faisant, il s’éloigne aus­si de la dynamique si poignante de ses meilleurs films, qui font tou­jours gliss­er, sous l’argument orig­inel (et spec­tac­u­laire) du réc­it, une autre trame plus pro­fonde à laque­lle se dévoue entière­ment la mise en scène, d’abord dans l’ombre, puis en pleine lumière (les fameux « twists », qui relèvent toute­fois davan­tage chez lui du « dénoue­ment » que de la réelle tor­sion nar­ra­tive). Force est de con­stater que si Trap s’en donne à cœur joie pour fig­ur­er l’inventivité mor­tifère de Coop­er, il passe un peu à côté du ver­sant sat­urnien de son scé­nario, alors même que Shya­malan fut un extra­or­di­naire por­traitiste d’enfants foudroy­ant leurs par­ents impar­faits de regards déçus ou accusa­teurs (Signes, exem­plaire­ment). Jusqu’à escamot­er a pos­te­ri­ori, par une ultime cabri­ole, un détail assez beau (Coop­er tente de rec­oller son image émi­et­tée en redres­sant un vélo d’enfant jeté sur la chaussée), et de man­quer ce qui aurait pu être l’acmé du film – la dernière scène avec Riley.

Ce dénoue­ment en demi-teinte con­firme une ten­dance chez Shya­malan depuis Old : celle d’un grand met­teur en scène qui aspire désor­mais à une forme de petitesse. Trap n’est pour autant ni un grand petit film, ni un petit grand film : la mod­estie dont témoigne le cinéaste (et qui a fait par le passé la beauté min­i­mal­iste de The Vis­it ou de Split) l’empêche ici de tutoy­er les som­mets qui furent jadis les siens. Hier, Shya­malan aurait peut-être achevé son film sur cette tragédie inouïe – celle d’une fille qui con­tem­ple son père sor­tir de sa vie, pour révéler à la face du monde son envers hideux. Aujourd’hui, il le ponctue d’un gag arraché au détour d’un de ses panoramiques dont il a le secret. Ça marche, certes, mais dif­fi­cile de se dépar­tir de l’impression que le cinéaste a cou­ru tout au long de Trap après deux films, et qu’il a choisi in fine le moins fort – le plus « petit », aus­si.

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