© Norte Distribution
The Human Surge 3

The Human Surge 3

de Eduardo Williams

  • The Human Surge 3
  • (El Auge del humano 3)
  • Argentine, Portugal, Pays-Bas, Taïwan, Brésil, Hong Kong, Sri Lanka, Pérou2024
  • Réalisation : Eduardo Williams
  • Image : Victoria Pereda
  • Montage : Eduardo Williams
  • Producteur(s) : Naomi Pacifique, Albert Kuhn, Germen Boelens, Raymond Van Der Kaaij, Felipe Fernandes, Stefano Centini, Julia Alves
  • Production : Oublaum Filmes, Revolver Amsterdam, Un Puma, Rediance, Estúdio Giz, Volos Films
  • Interprétation : Meera Nadarasa, Sharika Navamani, Livia Silvano, Abel Navarro, Ri Ri Yang, Bo-Kai Hsu...
  • Distributeur : Norte Distribution
  • Date de sortie : 3 juillet 2024
  • Durée : 2h01

The Human Surge 3

de Eduardo Williams

Tour opérateur


Tour opérateur

Sur une plage boisée, une poignée de jeunes gens marche à la tombée de la nuit sans suiv­re de tra­jec­toire pré­cise. Dif­fi­cile de savoir où ils se trou­vent et où ils vont, d’autant que leur avancée est filmée de manière très erra­tique, entre décadrages réguliers et rota­tions incon­grues de la caméra. La durée du plan inau­gur­al de The Human Surge 3, long de plusieurs min­utes, cou­plée à l’absence d’une vision claire, rend l’entrée dans le film assez ardue, comme si l’on péné­trait un brouil­lard épais. C’est le stim­u­lant para­doxe du deux­ième long d’Eduardo Williams (après The Human Surge) : s’il suit, dans une logique d’immersion géo­graphique, des groupes de jeunes déam­bu­lant à tra­vers le monde, le film cherche pour­tant en per­ma­nence à nous désori­en­ter (le fait que The Human Surge 2 n’existe pas ren­force d’ailleurs cette con­fu­sion). Doc­u­men­taire hybride, à la fois dans l’observation du réel et dans sa théâ­tral­i­sa­tion qua­si fan­tas­tique, The Human Surge 3 est en quelque sorte un film « dé-géolo­cal­isé », dans la mesure où il reprend le dis­posi­tif au cœur de Google Street View (avec une caméra à 360°, surélevée par rap­port aux promeneurs), tout en brouil­lant les repères des espaces qu’il tra­verse. On a beau déduire la local­i­sa­tion des scènes à par­tir de la langue employée par les jeunes ren­con­trés, rien n’indique que l’on vient, en un rac­cord, de pass­er d’un bout à l’autre du globe. L’ambition de Williams vise en cela à com­pos­er une sorte de fresque sur la jeunesse de dif­férents pays rarement asso­ciés les uns aux autres. Le piège de l’exotisme est ici à moitié évité : entre le Sri Lan­ka, le Pérou et Taïwan, le film a ten­dance à met­tre au même niveau les exis­tences de cha­cun, en par­tant du principe que tous ces jeunes gens parta­gent un élan ou une même ten­dance à l’errance et à la perdi­tion volon­taire.

C’est du moins ce que souligne son titre, que l’on pour­rait traduire par « le courant humain », soit l’idée d’une général­i­sa­tion d’un mou­ve­ment com­mun à tra­vers l’espace et le temps. De fait, les dif­férents groupes que suit Williams se dépla­cent de façon ana­logue : à tâtons et sans des­ti­na­tion pré­cise, emprun­tant des voies sin­ueuses et ser­pen­tines, que ce soit au fin fond de la jun­gle, dans les rues d’une grande ville ou aux alen­tours d’un vil­lage de cam­pagne. Où aller ? Que faire ? Com­ment trou­ver sa voie ? Quel est au fond notre véri­ta­ble foy­er dans ce vaste monde ? Les per­son­nages du film répè­tent ces ques­tions qui sem­blent, à force d’être ressas­sées d’une scène à l’autre, un peu trop fab­riquées. À cet endroit, The Human Surge 3 peine à sus­citer une adhé­sion pleine et entière, en mul­ti­pli­ant les dia­logues en forme de notes d’intention. Dès la pre­mière séquence sur la plage, les per­son­nages sem­blent échang­er entre eux comme des pan­tins piégés à l’intérieur d’une instal­la­tion ou d’un film d’Alexandre Sok­ourov, dia­loguant par l’entremise de dic­tons et d’adages poé­tiques qui retran­scrivent un état d’âme et livrent simul­tané­ment une métaphore de la con­di­tion humaine. « Com­ment veux-tu savoir où l’on va ? On ne sait même pas où l’on est. » affirme par exem­ple l’un des per­son­nages en cher­chant son chemin, soulig­nant à la fois les enjeux géo­graphiques du film et les prob­lé­ma­tiques vague­ment philosophiques qui l’animent.

L’île sans fin

The Human Surge 3 n’est, à l’inverse, jamais meilleur que lorsque son dis­posi­tif plas­tique, pour le coup assez unique, nous ramène à la matière même du réel qu’il enreg­istre. Le film a recours à une tech­nique de tour­nage très com­mune sur Inter­net ou dans le champ de la VR, mais encore rare à l’échelle du ciné­ma tra­di­tion­nel. En util­isant une caméra à 360°, fixée sur une perche ou sur un casque, Williams filme les sit­u­a­tions sans véri­ta­ble­ment les cadr­er, dans la mesure où ce que l’on voit in fine à l’écran n’est qu’une par­tie de l’ensemble de l’image, qui con­tient en réal­ité tout ce qui se trou­ve autour de la caméra – comme dans une vue panop­tique. Le cadrage s’est donc fait numérique­ment au mon­tage, de sorte que les panoramiques qui ani­ment cer­tains plans ne sont en réal­ité qu’un déplace­ment du rog­nage à l’intérieur du plan cir­cu­laire ini­tial. Ce type de mou­ve­ments pro­duit à plusieurs endroits de petites épipha­nies doc­u­men­taires, dans la manière d’accompagner un mou­ve­ment imprévis­i­ble par un décadrage dif­fi­cile voire impos­si­ble à réalis­er autrement. Une séquence en par­ti­c­uli­er témoigne des poten­tial­ités du dis­posi­tif. Dans la jun­gle, un groupe de jeunes pro­gresse à tra­vers une végé­ta­tion dont la den­sité les empêche de voir au-delà de ce qui se trou­ve juste sous leurs yeux. Par les illu­sions d’optique qu’elle pro­duit, la nature devient un labyrinthe opaque au sein duquel il s’agit de se fray­er un chemin. Le flou et les dis­tor­sions graphiques liées à la caméra à 360°, qui « greffe » plusieurs plans incurvés pour for­mer une unique vue cir­cu­laire (dont on voit par­fois les cou­tures), ren­voie ain­si aux brèch­es qua­si fan­tas­tiques qu’ouvrent les per­son­nages à l’intérieur de la jun­gle, à mesure qu’ils poussent les branch­es et le feuil­lage devant eux. À la fin de la scène, tan­dis que la forêt s’est dépe­u­plée de ses vis­i­teurs éphémères, la caméra se retrou­ve seule, piv­otant comme en quête de son sujet. Sans per­son­nage à filmer, la voilà qui se met à tournoy­er de plus en plus fréné­tique­ment, après avoir ciblé un point pré­cis du décor. La séquence s’achève sur des visions psy­chédéliques et semi-abstraites, avec une sorte d’image frac­tale évo­quant un réseau de racines inter­con­nec­tées. Le dis­posi­tif lui-même prend, en l’oc­cur­rence, une valeur doc­u­men­taire, en ce qu’il per­met de faire remon­ter à la sur­face de la matière filmée une part de son essence. Ici : la forêt trop­i­cale comme un espace rétic­u­laire et psy­chédélique, ouvert au sur­na­turel.

La scène finale de The Human Surge 3, sans doute la plus belle, syn­thé­tise cet hori­zon fan­tas­tique. D’abord seule­ment audi­ble hors champ, un groupe de jeunes sur­git dans les mon­tagnes à l’intérieur d’un plan un peu fan­toma­tique, qui voit la caméra filmer une colline der­rière laque­lle on finit, à l’issue d’un trav­el­ling avant, par apercevoir une masse féérique de nuages. À un moment, le corps de l’un des promeneurs se défait des lois de la grav­ité et se met à léviter. On pense à l’échappée finale de Knit’s Island : comme s’ils étaient arrivés au bout d’une carte (celle de Google Street View ?), les jeunes passent ici dans une dimen­sion con­sti­tuée de glitchs et d’événements mer­veilleux. L’horizon pre­mier de The Human Surge 3 resur­git alors de manière écla­tante, en nous invi­tant à nous immerg­er dans les plis du monde pour mieux s’en détach­er. C’est la belle con­tra­dic­tion inhérente à tout pro­jet car­tographique, dont le film « dé-géolo­cal­isé » de Williams n’est pas exempt : pour s’ancrer dans un espace et y trou­ver son chemin, il faut regarder l’univers depuis ses hau­teurs – soit s’envoler dans les airs afin d’avoir les pieds sur terre.

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