© Arizona Distribution
in water

in water

de Hong Sang-soo

  • in water
  • (Mul-an-e-seo)
  • Corée du Sud2023
  • Réalisation : Hong Sang-soo
  • Scénario : Hong Sang-soo
  • Image : Hong Sang-soo
  • Son : Hyejeong Kim
  • Montage : Hong Sang-soo
  • Musique : Hong Sang-soo
  • Producteur(s) : Hong Sang-soo
  • Interprétation : Shin Seok-ho (Seoung-mo), Ha Seong-guk (Sang-guk), Kim Seung-yun (Nam-hee)
  • Distributeur : Arizona Distribution
  • Date de sortie : 26 juin 2024
  • Durée : 1h01

in water

de Hong Sang-soo

L’aspiration au paysage


L’aspiration au paysage

Il a été beau­coup dit à quel point le ciné­ma de Hong Sang-soo s’est épuré ces dernières années (en même temps que son rythme de pro­duc­tion, déjà intense, s’est encore accéléré). Aux dis­posi­tifs sou­vent retors qui car­ac­téri­saient son ciné­ma (Ha Ha Ha, Un jour avec, un jour sans, etc.) ont suc­cédé des formes nar­ra­tives réduites à l’os, qui s’articulent avant tout autour de quelques épipha­nies du quo­ti­di­en. Cette logique de resser­re­ment se recoupe avec un intérêt mar­qué pour l’impureté de l’image numérique, à tra­vers des aplats pro­duits par des sur­ex­po­si­tions vio­lentes (le blanc gran­uleux qui tapisse le fond du champ dans La Roman­cière, ou le vert éblouis­sant de Juste sous vos yeux). Le dénude­ment à l’œuvre chez Hong Sang-soo se matéri­alise dans la matière même de l’image et acte un devenir-pic­tur­al de plus en plus assumé.  Sur ce point, le flou d’in water mar­que sans doute un point d’accomplissement au sein de sa fil­mo­gra­phie récente. Si cer­tains plans d’Hotel by the riv­er évo­quaient des dessins tracés au fusain, ceux d’in water vont jusqu’à s’apparenter à des toiles impres­sion­nistes, ou plus encore, à des aquarelles. Cette tech­nique pic­turale, qui ren­voie sou­vent davan­tage à une pra­tique en ama­teur ou à des études pré­para­toires qu’à des œuvres majeures, sied bien à ce film très suc­cinct (1h01), aux images plus ou moins trou­bles, qui ébauche à peine quelques fils nar­rat­ifs bercés d’une musique lo-fi enreg­istrée sur cas­sette et com­posée par le cinéaste lui-même. Même le titre, qui s’écrit en minus­cules, traduit cette mod­estie du trait.

Comme à son habi­tude, Hong Sang-soo met en abyme sa pra­tique de cinéaste, mais ici avec une frontal­ité plus pronon­cée, puisque le film peut être lu comme un doc­u­men­taire fic­tif de sa pro­pre méth­ode de tour­nage. in water met en scène Seoung-mo, un jeune acteur devenu cinéaste, qui se retire sur l’île de Jeju en com­pag­nie d’une équipe réduite (Nam-hee, une actrice et Sang-guk, un chef-op) pour tourn­er un film à très petit bud­get qu’il entend écrire au jour le jour. Dès les pre­mières scènes s’esquisse la dynamique de ce petit groupe, à l’intérieur duquel l’alter ego du cinéaste se trou­ve pro­gres­sive­ment mis à l’écart. À la moitié du film, un plan syn­thé­tise ce mou­ve­ment, où les trois per­son­nages font face à la mer. Tan­dis que Seoung-mo s’accroupit en restant mutique, Nam-hee et Sang-guk dis­cu­tent et s’éloignent peu à peu de lui. La ligne d’horizon isole alors dis­tincte­ment le cinéaste du duo, de telle sorte que sa posi­tion (qu’il répète plusieurs fois dans le film) témoigne d’une disponi­bil­ité alter­na­tive au monde. À cet égard, l’usage du flou vient se nouer sin­gulière­ment à la per­cep­tion de ce réal­isa­teur fic­tif et, plus encore, à celle d’Hong Sang-soo. Habituelle­ment util­isé de manière locale, pour attir­er l’attention sur un élé­ment net ou épouser la sub­jec­tiv­ité d’un per­son­nage, il est ici général­isé à l’ensemble du cadre et du film (c’est la dimen­sion pro­pre­ment inédite d’in water). Le flou ne vise donc pas à retran­scrire une sen­sa­tion pré­cise, mais fig­ure de manière plus générale un cer­tain être au monde – celui d’une dis­tan­ci­a­tion esthé­tique qui vise à jouir des formes, des lumières et des couleurs. L’indistinction de l’image entrave par exem­ple l’identification d’un plan d’un buis­son fleuri et invite à se dépren­dre d’une appréhen­sion rationnelle du végé­tal au prof­it d’une disponi­bil­ité à son évi­dence sen­si­ble : il appa­raît comme un sim­ple éclate­ment pointil­liste.

Dilution

Le flou déploie ain­si sa pleine puis­sance plas­tique dans les plans d’extérieur ou de paysage plutôt que dans les dia­logues en intérieur. Plus encore, il sem­ble même appau­vrir ces scènes, qui con­stituent pour­tant le cœur de l’œuvre hongi­en­ne. Les plans longs chez Hong invi­tent générale­ment le spec­ta­teur à com­pos­er son pro­pre mon­tage à l’intérieur du cadre, en s’intéressant aux moin­dres gestes et expres­sions des per­son­nages. Ici, le voile de l’image grippe cette logique : l’indistinction de plus en plus affir­mée qu’opère la mise en scène accom­pa­gne la tra­jec­toire du cinéaste soli­taire, mar­quée par une forme de dés­in­térêt pour les inter­ac­tions sociales. Dans ce devenir pic­tur­al des plans, l’homme a davan­tage sa place en tant que touche col­orée au sein d’un décor – à l’image de la jeune femme de la plage, qui appa­raît d’abord comme un trou blanc au milieu des roches noires. À la manière d’Ozu, des plans de paysages vien­nent d’ailleurs ponctuer la nar­ra­tion à plusieurs repris­es, comme autant de tableaux impres­sion­nistes par­fois accom­pa­g­nés de quelques notes de gui­tare heurtées. À peine reliés par un rac­cord-regard ou par le mon­tage sonore, ces plans expri­ment alors la pléni­tude con­tem­pla­tive à laque­lle aspire le per­son­nage.

C’est à cet endroit que le film épouse finale­ment une per­spec­tive ana­logue à celle qui tra­vaille souter­raine­ment les derniers films du Coréen : accueil­lir la beauté banale de ce qui se trou­ve juste sous nos yeux, pour répon­dre à la han­tise de la mort et de la mal­adie (la men­ace de la céc­ité dans Intro­duc­tion, le can­cer de Juste sous vos yeux, ou encore les prob­lèmes de san­té qui inter­di­s­aient au cinéaste fic­tif de De nos jours… de boire et fumer). Elle se révèle toute­fois encore plus mélan­col­ique qu’à l’accoutumé, en cela qu’elle s’accompagne d’une mise à dis­tance soli­taire. Le sub­lime plan final d’in water offre ain­si un envers déchi­rant au petit film qui clô­tu­rait La Roman­cière. Lui aus­si était filmé selon des méth­odes ana­logues à celles d’Hong Sang-soo, mais il pro­po­sait une pure célébra­tion du vis­age de l’être aimé. Ici, l’amour appar­tient au passé (« Il n’a jamais vrai­ment con­nu l’amour » entonne la petite chan­son finale, com­posée par le cinéaste pour son ex-copine) : seule sub­siste la ten­ta­tion de faire ses adieux à la société pour se laiss­er absorber par le monde. Face à l’horizon infi­ni de la mer, la sil­hou­ette humaine se fond alors dans le flou des vagues, tels les pig­ments col­orés d’une aquarelle qui se dilu­ent à la sur­face de l’eau.

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