Rebecca Manzoni et Jérôme Garcin dans le studio du Masque et la Plume | © LP / Olivier Corsan
Le masque, la plume et moi

Le masque, la plume et moi

Le masque, la plume et moi

Relation toxique


Relation toxique

Après avoir présen­té pen­dant trente ans Le Masque et la plume, Jérôme Garcin a lais­sé le micro à Rebec­ca Man­zoni le 31 décem­bre dernier. Ce pas­sage de flam­beau me donne l’oc­ca­sion de revenir à la fois sur la place de cette émis­sion dans le champ cri­tique, mais aus­si sur le rap­port intime que j’entretiens avec elle.

Je me sou­viens d’une inter­ven­tion sur un film de Raúl Ruiz. J’en ai oublié le titre et le nom des cri­tiques présents ce soir-là, mais je me rap­pelle pré­cisé­ment que la per­son­ne qui en par­lait (ce devait être un con­seil de fin d’émis­sion) m’avait don­né envie de le voir. C’é­tait un dimanche soir, en voiture avec mes par­ents, je ne sais pas quel âge j’avais. Quand nous devions pren­dre la route le dimanche, j’e­spérais tou­jours que nous par­tiri­ons suff­isam­ment tard pour pou­voir écouter Le Masque et la plume, à 20h sur France Inter. Le générique com­mençait en général dans les bou­chons, et je croi­sais les doigts pour que la voix de Jérôme Garcin annonce une émis­sion « con­sacrée ce soir à l’ac­tu­al­ité du ciné­ma ». C’é­tait, après la fas­ci­na­tion sus­citée par les étoiles de TV Mag­a­zine, ma pre­mière expéri­ence de la cri­tique.

Quinze ans plus tard, j’é­coute Le Masque chaque semaine, en général pour accom­pa­g­n­er la vais­selle que je laisse sci­em­ment dans l’évi­er tout le week-end en atten­dant l’heure fatidique. Mais quelque chose a changé. M’é­tant mis à écrire de temps en temps sur le ciné­ma, j’e­spère désor­mais que l’émis­sion du jour sera con­sacrée à l’ac­tu­al­ité lit­téraire, ou bien à celle du théâtre. Je ne lis pas, en général, les livres dont il est ques­tion dans l’émis­sion lit­téraire, ni ne vois, à de rares excep­tions près, les pièces évo­quées dans l’émis­sion théâ­trale. Je peux donc prof­iter du spec­ta­cle[ref]Jérôme Garcin a sou­vent cité cette mise en garde que Georges Charen­sol lui aurait adressée au moment où il s’ap­prê­tait à repren­dre l’émis­sion en 1989 : « N’ou­blie jamais que Le Masque est avant tout un spec­ta­cle ».[/ref] sans m’a­gac­er out­re mesure de la manière dont une œuvre est abor­dée, en con­ser­vant surtout un cer­tain respect pour l’érudition des cri­tiques au micro : ils et elles sem­blent avoir tout lu, tout vu. Leurs échanges ne man­quent pas de gogue­nardise, de lita­nies d’ad­jec­tifs pour les uns, de hors-sujet total ou même d’embardées réac­tion­naires pour les autres, mais, au moins, je ne doute jamais que celles et ceux qui par­lent en savent plus que moi.

La petite table critique

La rai­son pour laque­lle l’émis­sion ciné­ma m’est désor­mais très dif­fi­cile à écouter tient en par­tie à la place qu’oc­cupe Le Masque dans le paysage audio­vi­suel français : excep­tion faite des Midis de Cul­ture, nou­veau pro­gramme bien­venu sur la grille de France Cul­ture, après plusieurs saisons à ostracis­er la critique[ref]De l’heure par jour de La Dis­pute, à l’heure par semaine de La grande table cri­tique, jusqu’aux trois min­utes quo­ti­di­ennes, en 2022–2023, d’Affaire cri­tique de Lucile Commeaux.[/ref], il s’ag­it là de la seule émis­sion de cri­tique sur le ser­vice pub­lic, en tout cas de la plus pop­u­laire. Pour une par­tie des 800 000 audi­teurs heb­do­madaires de l’émis­sion, le pro­gramme con­stitue l’u­nique dis­cours cri­tique auquel ils sont exposés. Autrement dit, pour beau­coup de gens, la cri­tique de ciné­ma se résume à la mau­vaise foi et aux jeux de mots (par­fois drôles) d’Éric Neuhoff (du moins jusqu’à son départ il y a peu), ou au fait de dire qu’un film est « bien filmé », ou au con­traire « filmé avec les pieds », ou encore, de temps à autre, qu’il donne à voir « des paysages mag­nifiques ».

C’est comme si je me sen­tais respon­s­able de l’indigence de telle ou telle inter­ven­tion : d’une cer­taine manière, ce groupe de per­son­nes est cen­sé me représen­ter. Or j’y entends rarement mon avis (il y a quelques semaines encore, le plus mau­vais film de Kore-eda se voy­ait encen­sé à l’unanimité[ref]Signalons tout de même, lors des deux émis­sions qui y sont rev­enues (la dernière de Jérôme Garcin, le 31 décem­bre 2023, et la pre­mière de Rebec­ca Man­zoni, le 7 jan­vi­er 2024), une réserve exprimée par Ari­ane Allard sur la con­struc­tion du film. Mer­ci à elle.[/ref]), mais, plus grave, les argu­ments cri­tiques s’y font rares. Il y a bien sûr des excep­tions, que l’on doit en général à Jean-Marc Lalanne (sa voix traî­nante con­sti­tu­ant, depuis tou­jours, un refuge d’in­tel­li­gence et de douceur, par-delà les désac­cords), à Camille Nev­ers (qui ne fait mal­heureuse­ment plus par­tie de la nou­velle équipe con­sti­tuée par Rebec­ca Man­zoni) ou à d’autres, au gré de leurs tirades plus ou moins inspirées (il y en a tou­jours, mais je ne vais pas dis­tribuer les bons points).

Prenons par exem­ple les échanges autour de Show­ing Up, le dernier film de Kel­ly Reichardt, évo­qué lors de l’émis­sion du 9 mai 2023. Si Xavier Leherpeur défend le film un peu molle­ment et que Lalanne se dis­tingue comme d’habi­tude (« il y a un truc à la Desplechin, de rival­ité mimé­tique, qui est très pro­fond » – sacré Jean-Marc), Pierre Murat comme Char­lotte Lip­in­s­ka, soit la moitié du pan­el, utilisent cet argu­ment de comp­toir : « il ne se passe rien ». C’est non seule­ment faux (il se passe tou­jours quelque chose dans un film, même quand il est réal­isé par James Ben­ning), mais le relâche­ment nar­ratif ou le refus des impérat­ifs édic­tés par les manuels de scé­nario (con­flit, tra­jec­toire du per­son­nage, etc.), reprochés entre les lignes à Show­ing Up (qui en con­tient pour­tant des traces, soit dit en pas­sant), ne sauraient en aucun cas être retenus con­tre un film. Quand bien même on accepterait l’ex­pres­sion, l’his­toire du ciné­ma est par­cou­rue de bons films dans lesquels « il ne se passe rien » comme de mau­vais films dans lesquels « il se passe quelque chose », et inverse­ment : ça ne peut pas con­stituer une sen­tence défini­tive. Que des par­tic­i­pants de la plus pres­tigieuse émis­sion cri­tique de France puis­sent penser que leur ennui racon­te quoi que ce soit de la qual­ité d’une œuvre me déprime.

Aux portes du salon

Mal­gré tout cela, pour les excep­tions citées plus haut et pour le plaisir du diver­tisse­ment, je con­tin­ue d’écouter Le Masque. Une chose me rend l’émis­sion indis­pens­able : la pro­mo­tion cul­turelle n’y a pas sa place (si l’on excepte les injonc­tions à se ren­dre en salle et les con­seils de fin d’émission), et la parole reste libre[ref]Bien qu’il soit tou­jours préférable de savoir d’où elle vient, comme lorsque Frédéric Beigbed­er par­lait d’un livre de son ami Simon Liberati ou Ava Cahen d’un film sélec­tion­né à la Semaine de la Cri­tique, dont elle est déléguée générale.[/ref]. Jérôme Garcin s’en est sou­vent van­té à juste titre. Il est par exem­ple dif­fi­cile de met­tre des mots sur le plaisir éprou­vé à l’é­coute d’Ar­naud Viviant révélant, avec un cer­tain génie du rythme, l’i­den­tité de l’as­sas­sin dans le dernier polar d’Har­lan Coben (émis­sion du 24 décem­bre 2023). Olivia de Lam­ber­t­eri, après avoir dit du mal du livre, ter­mi­nait son inter­ven­tion en glis­sant « Chez Har­lan Coben, le coupable est tou­jours soit le plus gen­til, soit le plus riche, et je ne vous dirai pas », avant que Garcin ne passe la parole à Viviant : « Ben c’est le plus riche ». Manière, par un mau­vais esprit absolu, de détru­ire chez l’auditeur toute envie d’a­cheter le livre. Souhaitons au moins à Rebec­ca Man­zoni de par­venir à attein­dre ce degré de comédie, que Garcin savait par­faite­ment réguler, en hôte à son aise. Man­zoni ne me sem­ble d’ailleurs pas avoir encore trou­vé sa place, entre l’abominable nou­veau générique, dont les audi­teurs se plaig­nent à juste titre dans le cour­ri­er (quelle improb­a­ble soupe), un trop grand inter­ven­tion­nisme dans l’encadrement des débats et une ten­dance à expli­quer les blagues ou à surlign­er chaque débor­de­ment (« vous écoutez bien Le Masque et la plume »).

Au fond, le Masque de Garcin, dans sa décom­plex­ion bour­geoise, don­nait, à son meilleur, l’impression d’écouter aux portes du salon de la duchesse de Guer­mantes, sen­ti­ment que Man­zoni ne parvient pas encore à repro­duire avec la dis­tance sco­laire qui la sépare, à ce stade, du reste de la table. Certes, cela ne fait guère que deux mois, mais le sig­nal envoyé par le renou­velle­ment par­tiel du pan­el de cri­tiques n’est déjà pas très ras­sur­ant. Dès sa pre­mière par­tic­i­pa­tion, le 7 jan­vi­er dernier, Christophe Bour­seiller, que je ne con­nais­sais pas aupar­a­vant, a cru bon, pour par­ler d’un film (Iris et les hommes), d’évoquer unique­ment le dégoût que provo­quait chez lui le sujet (en l’oc­cur­rence, les appli­ca­tions de ren­con­tre), le tout sur fond d’une petite musique con­ser­va­trice qui, décidé­ment, ne quit­tera jamais l’émis­sion. Ignore-t-il donc qu’on ne peut pas juger un film sur son sujet, quel qu’il soit, mais que sur la façon dont il s’en empare ? Enfin, le ciné­ma atten­dra, j’ai de la vais­selle en retard.

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