© Haut et court
Le Successeur

Le Successeur

de Xavier Legrand

  • Le Successeur
  • France, Canada, Belgique2024
  • Réalisation : Xavier Legrand
  • Scénario : Xavier Legrand
  • Image : Nathalie Durand
  • Son : Paul Heymans, Thomas Gauder, Julien Roig
  • Montage : Yorgos Lamprinos
  • Musique : Sebastian Akchote
  • Production : Metafilms, KG Productions, Stenola Productions
  • Interprétation : Marc-André Grondin (Ellias Barnès), Yves Jacques (Dominique Duchesne), Anne-Élisabeth Brossé (Nina Di Salvo)...
  • Distributeur : Haut et Court
  • Date de sortie : 21 février 2024
  • Durée : 1h52

Le Successeur

de Xavier Legrand

Basse couture


Basse couture

Le suc­cès de Jusqu’à la garde, récom­pen­sé de plusieurs César, n’a vis­i­ble­ment pas don­né l’envie à Xavier Legrand de devenir un « cinéaste du milieu » ; au con­traire, il sem­ble même vouloir ici pren­dre la tan­gente. Le Suc­cesseur s’ouvre d’ailleurs sur un sacre con­trar­ié, celui d’Ellias Barnès, jeune directeur artis­tique d’une mai­son de haute cou­ture qui apprend dans la foulée de son pre­mier grand tri­om­phe la mort de son père, avec qui il était en froid depuis de nom­breuses années. Pas le temps de savour­er : il lui faut revenir dans le Québec de son enfance pour organ­is­er les funérailles et met­tre en vente la mai­son du pater­nel. Ce faisant, le film s’envole vers une zone de ciné­ma inter­mé­di­aire, ni tout à fait française ni tout à fait améri­caine, entre le drame psy­chologique et le thriller (à la faveur d’une scabreuse décou­verte, le réc­it bas­cule dans une ten­sion extrême mât­inée de para­noïa), repous­sant encore un peu plus loin l’hybridation dont Jusqu’à la garde était le fruit. L’accent inter­mit­tent du per­son­nage, qui passe selon ses inter­locu­teurs du québé­cois à un français presque dépouil­lé de sa robe lau­ren­ti­enne, en témoigne au même titre que le décor prin­ci­pal, un pavil­lon de ban­lieue (un bun­ga­low, dit-on dans le coin) qui pour­rait être d’ici comme d’ailleurs. Il sert d’écrin à un scé­nario dont la clef est quelque part don­née dès le pre­mier plan, qui révèle une spi­rale for­mée par le pub­lic d’un défilé de mode ; de fait, Le Suc­cesseur vis­era, de glisse­ments en révéla­tions sur les secrets de famille décou­verts par Barnès, à sus­citer un cer­tain ver­tige.

Mais plus encore que la spi­rale, le film trou­ve son motif struc­turant dans la cou­ture : de fil en aigu­ille, il reprise entre eux dif­férents élé­ments nar­rat­ifs afin de tiss­er sa toile, au risque de ménag­er un cer­tain nom­bre d’effets m’as-tu-vu. Ain­si de deux scènes où, par le truche­ment de plans-séquences, l’action tran­site indis­tincte­ment de Paris à Mon­tréal, puis plus loin d’une nuit à l’aurore : l’effacement de la coupe témoigne d’une con­cep­tion assez super­fi­cielle de la « maîtrise » de Legrand qui, muni de sa caméra-épin­gle, rac­corde alors les espaces et les tem­po­ral­ités dans la seule per­spec­tive de faire éta­lage de sa vir­tu­osité très rel­a­tive. Les cou­tures craque­nt toute­fois assez vite, pour révéler une con­struc­tion dra­maturgique reposant sys­té­ma­tique­ment sur un écart ou une dual­ité : on y trou­ve deux pays, deux prénoms (Ellias est un alias ; son nom de nais­sance est Sébastien), deux langues, deux suc­ces­sions à gér­er (la mai­son de cou­ture et la mai­son du père), deux strates d’un même décor (la sur­face et la cave, épi­cen­tre des secrets) et deux images con­tra­dic­toires de ce géni­teur énig­ma­tique. Sur ce point, l’arrière-plan que con­stitue la haute cou­ture per­met de redou­bler le fond du réc­it : à mesure que Barnès s’enfonce dans la spi­rale et se dépa­touille de plus en plus mal­adroite­ment avec l’héritage lais­sé par son père, il ne cesse d’être relancé par télé­phone con­cer­nant le choix d’une pho­to des­tinée à faire la cou­ver­ture du célèbre mag­a­zine Harper’s Bazaar. Com­pren­dre : Barnès, par la façon dont il décide de gér­er ce legs hon­teux, ne pense d’abord qu’à son image.

Tout ça pour quoi ? Un thriller assez pâlot mul­ti­pli­ant les fauss­es pistes (cf. l’attitude d’abord ambiva­lente des amis du défunt, dont la bon­hom­mie volon­tariste rap­pelle celle des voisins de Rosemary’s Baby) et com­plaisant dans ses astuces. C’est par­ti­c­ulière­ment le cas de l’avant-dernière scène, dans laque­lle l’une des vic­times col­latérales de cette affaire s’escrime avec les clefs de la cave, pour faire dur­er le plaisir (le per­son­nage se trompe de clef, puis encore, puis encore, puis encore) et jouer avec les nerfs du spec­ta­teur, qui ne sait que trop bien à quelle hor­reur va devoir se con­fron­ter le brave homme. La scène est d’autant plus désagréable que Legrand ne l’assume qu’à moitié : après avoir fait son miel de l’attente redou­blée, il laisse, dans une coupe fausse­ment pudique, le per­son­nage à l’orée d’un séisme, même si toute sa mise en scène tendait vers sa réac­tion mor­ti­fiée. Si le film parvient tout de même à dis­tiller ici et là des idées plus intri­g­antes (la manière dont il dif­fracte la révéla­tion, com­plétée par un flash à retarde­ment ; le clip pro­jeté durant la céré­monie funéraire), il s’avère tou­jours en deçà de ses mod­èles (Polan­s­ki et Vil­leneuve en tête) et paraît com­penser son manque d’envergure par la mul­ti­pli­ca­tion de twists émo­tion­nels et de ficelles scé­nar­is­tiques. Se ris­quera-t-on à user la métaphore jusqu’à la corde ? Allez, oui : Le Suc­cesseur est un film cousu de fil blanc.

Soutenez Critikat

Critikat est une revue de cinéma associative dont les rédacteurs et rédactrices sont bénévoles.
Si elle est (et restera) entièrement gratuite, sa production a un coût : votre soutien est précieux pour garantir sa pérennité et son développement (site Internet, vidéos, podcasts...).
N'hésitez pas à nous soutenir mensuellement si vous le pouvez !

Jusqu’à la garde
Jusqu’à la garde
Festival du Court Métrage de Clermont-Ferrand, 35e édition
Festival du Court Métrage de Clermont-Ferrand, 35e édition