© Le Pacte
Anatomie d’une chute, ou le cinéma français au tribunal

Anatomie d’une chute, ou le cinéma français au tribunal

  • France2023
  • Scénario : Justine Triet, Arthur Harari
  • Image : Simon Beaufils
  • Montage : Laurent Sénéchal
  • Producteur(s) : Marie-Ange Luciani, David Thion, Philippe Martin
  • Production : Les Films Pelléas, Les Films de Pierre
  • Interprétation : Sandra Huller (Sandra), Swann Arlaud (l'avocat de Sandra), Milo Machado Graner (Daniel), Antoine Reinartz (l'avocat général), Samuel Theis (Samuel), Jehnny Beth (Marge), Saadia Bentaïeb (l'avocate de Sandra), Sophie Fillières (Monica), Arthur Harari (l'animateur d'émission littéraire)...
  • Distributeur : Le Pacte
  • Date de sortie : 23 août 2023
  • Durée : 2h30
  • Anatomie d’une chute, ou le cinéma français au tribunal

    Anatomie d'une palme (et d'une tendance)


    Anatomie d'une palme (et d'une tendance)

    Au-delà de ses mérites et défauts, la dernière Palme d’or soulève une ques­tion : pourquoi depuis quelques années le ciné­ma français passe-t-il autant de temps au tri­bunal ?

    Lors du dernier Fes­ti­val de Cannes, on recon­nais­sait dans ces colonnes des qual­ités au film de Jus­tine Tri­et, sans être pour­tant tout à fait con­va­in­cus. Ce sen­ti­ment n’a depuis pas fluc­tué, mais la Palme d’or a entre-temps changé la donne : qu’on le veuille ou non, Anatomie d’une chute n’est plus tout à fait chargé de la même aura. À un niveau « méta », il porte d’ailleurs désor­mais mal son nom : dix ans après La Bataille de Solféri­no, son pre­mier long-métrage, Tri­et est en train de devenir la représen­tante la plus en vue d’une nou­velle généra­tion de réal­isatri­ces et réal­isa­teurs, à l’heure où, dans le sil­lage d’une décade par ailleurs meur­trière (Rohmer, Bris­seau, Aker­man, Riv­ette, Chabrol, Var­da, Resnais, et récem­ment Godard), le ciné­ma français manque de fig­ures de proue évi­dentes. La cinéaste ne laisse en tout cas pas indif­férente : son film a réus­si l’exploit de faire à la fois l’objet d’une polémique (son dis­cours can­nois engagé, cible de com­men­taires pou­jadistes) et d’un large con­sen­sus – après l’accueil unanime qui lui a été réservé à Cannes, on imag­ine sans mal qu’il devrait con­naître un excel­lent bouche-à-oreille auprès du pub­lic. On pour­rait s’en réjouir, si la palme décernée par Ruben Östlund n’était pas venue couron­ner implicite­ment une vision du « film d’auteur pop­u­laire » tablant davan­tage sur la con­struc­tion d’un scé­nario ron­de­ment mené que sur le raf­fine­ment de sa mise en scène. Il s’agit donc, out­re ce que l’on pense du film, de savoir quelle vision du ciné­ma il porte, mais aus­si ce qu’il racon­te en creux du ciné­ma français.

    J’en par­lais déjà à Cannes : Anatomie… entérine, aux côtés de La Fille au bracelet, Saint Omer ou Le Procès Gold­man (dont la sor­tie en salles est prévue en sep­tem­bre), un regain d’intérêt pour le genre du film de procès. En dépit des dis­par­ités entre ces dif­férents titres, on y retrou­ve une série de ver­tus com­munes : rigueur du réc­it, dis­cré­tion de la mise en abyme (sans avoir besoin de forcer le trait, le tri­bunal y appa­raît tou­jours comme l’équivalent d’une scène théâ­trale), ou encore mul­ti­pli­ca­tion des points de vue et des formes nar­ra­tives – témoignages, inter­roga­toires, recon­sti­tu­tions, présen­ta­tions de doc­u­ments visuels et sonores, etc. Com­ment expli­quer dès lors qu’ils ne con­va­in­quent pas égale­ment ? La réponse est au fond sim­ple : ce n’est pas tant la mécanique judi­ci­aire, ni même la manière dont le procès per­met de cir­con­scrire les nuances d’un per­son­nage, qui font leur valeur. Le Procès Gold­man tire par exem­ple ponctuelle­ment de sa métic­u­losité nar­ra­tive une dynamique excé­dant l’horizon tracé par son seul réc­it. La quête de la vérité y appa­raît, par le mon­tage et l’entrelacement des scènes, comme bal­lot­tée entre un attache­ment à la rai­son (les faits, rien que les faits) et l’expression canal­isée des sen­ti­ments que le cadre pro­to­co­laire du tri­bunal peut par­fois étouf­fer (l’avocat joué par Arthur Harari, qui finit par évo­quer sa judéité).

    In/off

    Le film de Jus­tine Tri­et, son plus con­va­in­cant à ce jour, a pour lim­ite d’investir cette forme nar­ra­tive pour essen­tielle­ment dress­er le por­trait frag­men­té d’une femme, San­dra (San­dra Hüller), soupçon­née d’être à l’origine de la chute mortelle de son mari. Autrement dit, le scé­nario (signé par Tri­et et Arthur Harari, encore lui) n’est pas envis­agé comme le catal­y­seur d’une mise en scène qui dépasserait son pro­gramme, mais comme une fin en soi ; tout le film s’attelle à explor­er la com­plex­ité d’enjeux psy­chologiques. Ce qui ne l’empêche pas de témoign­er d’une réelle finesse d’exécution, notam­ment par l’entremise du per­son­nage du fils, dont on décou­vre après plusieurs scènes qu’il est atteint de céc­ité. Il n’est pas anodin que le petit malvoy­ant soit doté d’une mémoire audi­tive présen­tée comme excep­tion­nelle : les séquences les mieux char­p­en­tées s’articulent autour d’une écoute atten­tive – exem­plaire­ment, celle où est dif­fusé l’enregistrement d’une dis­pute.

    Les par­tis pris de Tri­et, même per­ti­nents, bril­lent cepen­dant moins par leur sophis­ti­ca­tion que par leur cohérence. Dans la séquence évo­quée ci-dessus, trois temps s’enchaînent : on entend d’abord seule­ment l’extrait audio, puis l’on assiste à un flash­back plus tra­di­tion­nel retraçant la grad­u­a­tion de la querelle, avant que Tri­et ne retourne à l’enceinte du tri­bunal, en isolant de nou­veau la bande sonore. Ain­si, les coups ponc­tu­ant la dis­pute entre les époux sont audi­bles sans que l’on sache exacte­ment qui les a portés. Même si San­dra admet avoir été elle-même vio­lente, la bas­cule jette un voile sur son témoignage, qui n’est alors plus soutenu par la moin­dre image. À cet endroit, la cinéaste opère un choix habile, mais ne rompt pas l’impression que la mise en scène y est envis­agée avant tout comme un instru­ment per­me­t­tant d’organiser une sit­u­a­tion ; il ne s’agit pas de l’approfondir, par un détail de com­po­si­tion ou une sub­til­ité sup­plé­men­taire nichée dans le pas­sage d’un plan à l’autre, etc., seule­ment de l’accompagner. D’où le sen­ti­ment partagé qui se dégage in fine de ce long détri­co­tage d’un événe­ment, puis de l’autopsie d’une vie de cou­ple. Une bonne étude de car­ac­tère ? Anatomie… l’est assuré­ment. Un grand film ? C’est plus dis­cutable.

    Le purgatoire de la zone grise

    Reste une ques­tion lanci­nante : que racon­te au juste, à l’échelle de l’imaginaire col­lec­tif du ciné­ma français, cet appétit pour la chose judi­ci­aire ? Il faudrait com­mencer par dis­tinguer deux ten­dances dis­jointes. Anatomie… s’inscrit plus pré­cisé­ment dans un sous-genre, le « film de procès de crim­inelle », qui, en son­dant les ram­i­fi­ca­tions de faits divers impli­quant des femmes, fig­ure aus­si la manière dont elles sont perçues. À l’exception du Procès Gold­man, les titres précédem­ment cités met­tent en scène une sus­pecte dont la moral­ité (et donc, inévitable­ment, la sex­u­al­ité) fait l’objet d’un juge­ment à la neu­tral­ité con­testable. Si ces trois films s’emparent de cas dif­férents (un infan­ti­cide pour Saint Omer, le meurtre d’une amie dans La Fille au bracelet et ici la mort d’un mari), ils inter­ro­gent cha­cun la vérac­ité d’une parole en même temps qu’ils s’attardent sur la manière dont celle-ci est reçue par l’institution judi­ci­aire et plus large­ment la société. Sans pass­er directe­ment par un com­men­taire sur #MeToo et ses retombées, les films dépeignent de la sorte la place qui est faite aux femmes, les injonc­tions qui pèsent sur leurs com­porte­ments, les biais par lesquels ces derniers sont aus­cultés, etc. Le con­stat final des trois films est lui aus­si sim­i­laire : la « vérité » statuée par la jus­tice ne per­met pas de répon­dre à toutes les ques­tions mis­es en exer­gue.

    Viendrait ensuite un autre groupe de films, qui implique d’élargir quelque peu le spec­tre de l’analyse. Sans tenir stri­co sen­su du film de procès (bien qu’il fig­ure l’instruction de deux meur­trières), Roubaix, une lumière d’Arnaud Desplechin creuse des con­sid­éra­tions ana­logues sur l’opacité inhérente de l’âme humaine, mais s’arrime cette fois-ci au regard d’un polici­er déter­miné à men­er à bien une maïeu­tique de l’aveu, quand François Ozon signe avec Mon Crime une comédie boule­vardière ramenant l’horizon du tri­bunal à celui d’un petit théâtre social où cha­cun joue un rôle. On trou­ve aus­si une cour dans une embar­ras­sante scène de Tromperie, où le per­son­nage prin­ci­pal, avatar de Roth et de Desplechin lui-même, passe en jus­tice pour misog­y­nie. Dif­fi­cile enfin de faire l’impasse sur le cas de J’accuse de Polan­s­ki, à l’origine de la tumultueuse soirée des César 2020 : entre remise en ques­tion du patri­ar­cat, cynisme ricanant (Ozon) et soupçon d’une défense pro domo, le ciné­ma français a passé récem­ment de nom­breuses heures dans les travées des palais de jus­tice. Man­i­feste­ment, ces films ne s’emparent pas du déco­rum du tri­bunal avec la même idée en tête (bien au con­traire). Mais ils parta­gent tout de même, de part et d’autre, une cer­taine défi­ance en la capac­ité d’éclaircissement de la jus­tice.

    Si le ciné­ma français filme autant la cour et ses alcôves, c’est peut-être sim­ple­ment pour se faire l’écho du rap­port com­plexe que la société française entre­tient à l’institution judi­ci­aire, à la fois présen­tée comme garant de l’ordre et soumise à une remise en cause per­ma­nente, qu’elle soit fondée ou non – failles du droit dans les affaires de vio­lences sex­uelles, accu­sa­tions de lax­isme, dérive du dis­cours poli­tique sur « la république des juges » ou la « judi­cia­ri­sa­tion de la vie publique », etc. Cette con­fu­sion a toute­fois ses attraits : l’idée que quelque chose échappe irrémé­di­a­ble­ment à l’autopsie des faits est presque con­sub­stantielle à la dynamique du film de procès. Ce faisant, le genre s’appuie sur une ambiguïté inhérente (l’ombre d’un doute) et une com­plex­ité à peu de frais, qui lui per­met, sans se saisir de ques­tions à bras-le-corps, de les approcher de biais. Il n’est dès lors pas inter­dit d’interpréter cette ten­dance générale comme une forme de réponse incon­sciente du ciné­ma français, enten­du comme entité abstraite – cette « grande famille », comme on se plaît à le répéter aux César – à #MeToo. Le tri­bunal s’apparenterait pour lui à une sorte de pur­ga­toire de la zone grise : faute de pou­voir dis­siper toutes ses ambiguïtés, il lui incomberait de plonger dans les eaux trou­bles de cas retors, butant sur une part d’insondable qui serait égale­ment la sienne. Car un procès relève aus­si d’une forme de psy­chothérapie de groupe pour tous ses par­tic­i­pants, y com­pris le pub­lic ; quelle meilleure forme pour­rait donc inve­stir le ciné­ma français pour se con­fron­ter indi­recte­ment à ses maux ?

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