Anatomie d'une chute de Justine Triet | © Les Films Pelléas
Cannes 2023, de la surprise
Cet article fait partie du dossier Cannes 2023

Cannes 2023, de la surprise

Cannes 2023, de la surprise

Bilan du 76e Festival de Cannes


Bilan du 76e Festival de Cannes

Si le Fes­ti­val de Cannes s’est achevé sur le tri­om­phe d’une jeune cinéaste dont le film décor­tique une image orig­inelle afin d’en saisir la vérité, cette édi­tion aura plutôt fait la part belle à de vieux cinéastes sur le retour et dont les réc­its n’abattaient leur carte maîtresse qu’à la toute fin : un fon­du au noir ver­tig­ineux (le sub­lime dernier plan du Cather­ine Breil­lat), un adieu poignant (la parade du Nan­ni Moret­ti), ou encore un regard caméra appuyé à la fin du Wim Wen­ders, qui a séduit dans l’ultime ligne droite jurés et spec­ta­teurs (mais pas nous). Plus large­ment, cette année fut riche en films à cuis­son lente, jouant de leur durée pour creuser des chemins de tra­verse – Les Herbes sèch­es – ou désarçon­ner par un sim­ple mou­ve­ment de caméra – Jeunesse (Le Print­emps). Si l’on devait donc choisir une image pour résumer l’édition, on opterait pour le pot-au-feu, un plat qui donne d’ailleurs son titre inter­na­tion­al à La Pas­sion de Dodin Bouf­fant de Trân Anh Hùng, récip­i­endaire d’un prix de la mise en scène assez lunaire (même si le film dégage une réelle étrangeté). De cette mar­mite com­posée de mets hétérogènes, le jury de Ruben Östlund a tiré un pal­marès qui sat­is­fait glob­ale­ment tout le monde – on y retrou­ve l’ensemble des titres préférés des fes­ti­va­liers –, au risque d’être dépourvu d’audace. Les prix majeurs ont ain­si dis­tin­gué un scé­nario habile, bien qu’il nous laisse quelque peu sur notre faim (la Palme d’or remise à Anatomie d’une chute de Jus­tine Tri­et), et un dis­posi­tif sur le papi­er intri­g­ant, qui tourne néan­moins rapi­de­ment à vide (le Grand Prix pour The Zone of Inter­est de Jonathan Glaz­er), au détri­ment des œuvres formelle­ment les plus accom­plies de la com­péti­tion, Les Herbes sèch­es de Nuri Bilge Cey­lan et Aster­oid City de Wes Ander­son, deux auteurs que l’on n’attendait pas tout à fait à ce niveau mais qui ont su, par la minu­tie de leur mise en scène, relancer l’intérêt que l’on porte pour leur ciné­ma.

Décadrages

De ce bon cru (auquel il a toute­fois man­qué un objet se détachant net­te­ment du reste), on retien­dra surtout un motif récur­rent : la mise en abyme et plus encore l’effritement de la fron­tière entre le film et son dehors. Les titres les plus pas­sion­nants de cette édi­tion, L’Arbre aux papil­lons d’or de Pham Thien An (lau­réat de la Caméra d’or), Eure­ka de Lisan­dro Alon­so, De nos jours d’Hong Sang-soo, Fer­mer les yeux de Víc­tor Erice, ou encore la bonne sur­prise May Decem­ber de Todd Haynes, ont tra­vail­lé, par des biais divers, une cir­cu­la­tion entre intérieur et extérieur procé­dant, par les embardées du mon­tage ou les soubre­sauts de leurs con­struc­tions nar­ra­tives, à un dédou­ble­ment des formes et des fig­ures. Il s’agit autant de décel­er le réel dans la fic­tion et la fic­tion dans le réel (May Decem­ber) que de creuser un même sil­lon (Eure­ka ou Aster­oid City), en démul­ti­pli­ant les espace-temps et les strates hétérogènes. Sauts dans le temps, effon­drement du qua­trième mur, re-enacte­ment : de nom­breux films, au-delà de la courte liste men­tion­née ci-dessus, ont cher­ché à creuser la matière même de leurs réc­its pour ouvrir sur un ailleurs. De sorte que, au fil du fes­ti­val, la décep­tion sus­citée par cer­tains cinéastes atten­dus (notam­ment Scors­ese et Glaz­er) a lais­sé place à la curiosité pro­duite par des films glob­ale­ment aven­tureux. Le sen­ti­ment dom­i­nant cette année fut dès lors la sur­prise, y com­pris devant des propo­si­tions moins aimées ou iné­gales (exem­plaire­ment, les films de Breil­lat et de Moret­ti), qui ont su mal­gré tout tir­er leur épin­gle du jeu.

Derniers feux et braises ardentes

Un mot enfin sur une dou­ble séance spé­ciale qui a syn­thétisé, peut-être plus qu’aucune autre, l’esprit de ce Fes­ti­val de Cannes, partagé entre éclats de cinéastes chevron­nés et promess­es de lende­mains féconds. Dans la petite salle Buñuel, deux courts films se sont suc­cédés le temps d’une demi-heure. Le pre­mier est signé d’un cinéaste mort, Jean-Luc Godard, dont a décou­vert le Film annonce d’un film qui n’existera jamais : « Drôles de guer­res » ; le sec­ond par Pedro Cos­ta, qui présen­tait Les Filles du feu, majestueux trip­tyque musi­cal esquis­sant un futur long et, peut-être, un nou­veau tour­nant dans l’esthétique de son auteur. Belle idée que de réu­nir, dans un même geste, les derniers feux d’une œuvre gigan­tesque et les brais­es encore nais­santes d’un film en ges­ta­tion : cette séance fut tout à fois l’occasion de faire ses adieux et de pren­dre ren­dez-vous pour l’avenir.

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